La Réforme intellectuelle et morale, p
plus jeune et plus riche, travaille à sauver la bourgeoisie et la noblesse de l'abâtardissement; c'est lui qui renferme, avec la vraie force vive, la vraie et perpétuelle supériorité. Que deviendrait Paris lui-même sans la province? Il s'éteindrait à la quatrième ou cinquième génération; si donc les Parisiens réclamaient pour eux et leurs descendants le privilège d'habiter seuls la capitale, Paris serait bientôt un désert. C'est l'image de ce qui arrive aux classes murées dans leurs privilèges. L'humanité n'avance que grâce au mélange des races, des classes, des familles, conséquemment grâce à une certaine égalité qu'elle rétablit tôt ou tard en dépit de nos barrières artificielles. La science, l'art, la morale sont comme l'air vital, qui a sans cesse besoin d'être remué, chassé d'un lieu à l'autre, égalisé entre tous; s'il était l'objet de privilèges et de monopoles, il deviendrait bientôt irrespirable : la science viciée des castes et des races, la morale et la politique viciées des classes finiraient par donner la mort, sans ces grandes tempêtes historiques qui balayent et renouvellent l'atmosphère des nations *.
4. Dans son livre sur Y Hérédité, M. Ribot a montré la faiblesse du double argument qu'on invoque en faveur de la supériorité des classes nobles, la sélection et la transmission héréditaire. 1° Quant à la sélection, la noblesse, qui prétendait être une élite, ne le fut jamais qu'en un sens très restreint, celui des vertus guerrières. 2° Quant à la transmission héréditaire des supériorités, elle est en opposition avec une des lois essentielles que M. Ribot a mises en lumière : Y affaiblissement de l'hérédité avec le temps ou l'abâtardissement de l'espèce. « Les citoyens des républiques anciennes, dit aussi Littré, n'ont jamais pu se maintenir par la reproduction. Les 9 000 Spartiates du temps de Lyeurgue étaient réduits à 1 900 du temps d'Anslote. » Voir aussi le livre du D r Jacoby sur la
Après Tin égalité des races et des classes, l'école aristocratique invoque en sa faveur l'inégalité des individus, qu'elle déclare nécessaire à la « hiérarchie » sociale : les fonctions, les conditions, les capacités ne peuvent être égales chez tous les hommes, donc les droits ne peuvent être égaux. — Non sans doute, les fonctions ne peuvent être égales; mais la vraie école
Sélection naturelle dans Fkumanité. — Pope faisait remarquer que l'air noble que devait avoir la noblesse anglaise était précisément celui qu'elle n'avait pas; en Espagne, on disait que lorsqu'on annonçait dans un salon un grand, on devait s'attendre à voir entrer une espèce d'avorton ; enfin, en France, on imprimait qu'en voyant cette foule d'hommes qui composaient la haute nohjesse de l'État on croyait être dans une société de malades; le marquis de Mirabeau lui-même traite les nobles d'alors de pygmées, de plantes sèches et mal nourries. — Ajoutons que, si la transmission héréditaire des vertus était prouvée, il faudrait admettre par cela même la transmission héréditaire des vices, conséquemment Y impureté, Y indignité de certaines castes. Ce serait revenir au brahmanisme. — Voir, sur les effets de l'inégalité, le livre du D r Jacoby sur la Sélection naturelle dans l'humanité et notre étude sur la Philanthropie scientifique (Revue des Deux Mondes du 15 sept. 1882). Selon le D r Jacoby, « l'inégalité politique et économique » produit, en vertu même des lois de la sélection, « l'ignorance et la misère en bas, la folie, le crime et la stérilité en haut... Les hommes paraissent avoir été organisés en vue de l'égalité. Toute distinction trop tranchée en classes politiques, économiques ou intellectuelles, et toute sélection, qui est la conséquence logique et naturelle de cette distinction, sont également funestes à l'humanité, aux élus comme au reste des humains, produisant manque chez ces derniers, excès chez les premiers de l'élément qui est le principe de la distinction des classes... Mais la nature paraît vouloir se venger de cette violation de ses lois, et frappe cruellement les élus... chaque privilège que l'homme s'accorde est un pas vers la dégénérescence, les phrénopathies, la mort de sa race. — On sait combien M. de Laveleye a insisté sur les conséquences fâcheuses d'une très grande inégalité sociale et sur la décadence des nations, qui, selon lui, en est l'inévitable résultat.
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démocratique ne prétend point supprime? Icuf diyprsité : loin de là, l'égalité des citoyens dans l'État assura la répartition des fonctions mêmes selon les goûts et les aptitudes. La distribution aristocratique par voie dp privilèges est artificielle et fausse, la distribution démocratique par voie de liberté est naturelle et vraie ; nos modernes aristocrates s'appuient sur un principe mystique et sacerdotal, celui de la « hiérarchie »; l'école démocratique y substitue le seul principe scientifique et vraiment humain, celui que les économistes appellent la divisiqn du travail, ^es frères sont égaux dans la maison, en partagent-ils moins entre eux les travaux nécessaires? — Quant à la variété des condition^ elle n'a rien non plus d'incompatible avec l'identité des droits. Autre en effet est le droit, autre est l'usage; de ce que nous avons les mêmes droits sur ce qui nous appartient, il ne résulte pas que nous saurons en user c|e la jnême panière, ni que nous serons également servfc par les circonstances. M. Renan pousse gratuitement la thèse démocratique à l'extrême en la faisant copsjstep dans le nivellement de toutes les conditions sociales, « La bourgeoisie française, dit-il, s'est fait illusion en croyant, par son système de cpncours, 4'écojes spér ciales et d'avancement régulier, fonder une société juste : le peuple lui démontrera facilement que l'enfant pauvre est exclu de ces concours, et lui sQutienr dra que la justice ne sera complète que quand tous les Français seront placés en naissanj; dans dé$ conditions identiques. » Le peuple n'a pas tout à fait tort de concevoir cet idéal de conditions sociales identiques, auquel tend effectivement le progrès dç la société;
ÔBJECTTONS DE L*ÉCOLB ARISTOCRATIQUE 34$
son seul tort serait de croire que là loi puisse le réaliser tout d'un coup et par voie d'autorité. Il ne dépend pas des lois que tous les hommes aient les mêmes ressources matérielles ou morales; mais il dépend d'elles qu'ils aient tous, dans la société, le droit de mettre leurs ressources en usage; l'État ne peut « placer tous les Français dans des conditions identiques de fortune, d'intelligence, de moralité » ; mais il peut et doit les placer dans des conditions identitiques d'admissibilité aux fonctions, de droits communs et de lois communes; en un mot, il ne doit que l'égalité de justice, mais il la doit tout entière. La société serait-elle donc plus juste, si aux inégalités qui sont le fait de la nature elle ajoutait encore d'autres inégalités artificielles, comme quelqu'un qui^ dans une balance où se comparent des objets inégaux ^ ajouterait par avance des poids d'un côté et non de l'autre pour fausser la mesure?
M. Renan reconnaît qu'entre Les hommes la « seule distinction juste serait celle du mérite et de là vertu »; mais il affirme, sans le prouver d'ailleurs, que cette distinction s'établit mieux sous le régime aristocratique que sous le régime démocratique,» « dans une société où les rangs sont réglés par la naissance que dans une société où la richesse seule fait l'inégalité ». Nous ne pouvons admettre que les sociétés démocratiques soient celles où la richesse seule fait l'inégalité; en droit, rien de plus contraire axr principe de la démocratie, et en fait rien de moins nécessaire qu'une telle conséquence. Est-ce toujours aux plus riches que la France confie les fonclionô civiles ou politiques? est-ce le plus riche qui est ra&-
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gislrat, juge, ingénieur, professeur, officier? est-ce toujours le plus riche qui est représentant de la nation? Lorsque en effet les riches sont élus, le sont- ils par un privilège de fortune ou par une volontaire confiance des citoyens? La noblesse est une caste fermée par la loi, la richesse est ouverte à tous de par la loi : l'État me permet d'arriver à la fortune, il ne se charge pas de faire lui-même ma fortune. Qu'y a-t-il d'injuste en cette égalité de liberté, qui n'exclut d'ailleurs aucun progrès? M. Renan répond : « Il n'est pas plus juste que tel individu naisse riche qu'il n'est juste que tel individu naisse avec une distinction sociale; l'un n'a pas plus que l'autre gagné son privilège par son travail personnel. » Mais aii moins la richesse héréditaire, quand elle ne dépasse point certaines limites, n'est pas un privilège légal comme les distinctions et les charges héréditaires ; le père, en transmettant à son fils une fortune qu'il aurait eu le droit de dépenser de son vivant, ne lui transmet que ce qui lui appartient en propre, que ce qu'il aurait pu consommer lui-même pendant sa vie; quand, au contraire, un magistrat d'autrefois transmettait à son fils une charge judiciaire, il lui transmettait un pouvoir sur les autres non consenti par les autres et non accessible aux autres; est-il permis d'assimiler deux choses aussi opposées et d'identifier la libre disposition de ce qui nous appartient avec la disposition de ce qui appartient à autrui?
Pourjtistifier les privilèges de l'homme sur l'homme, M. Renan invoque le privilège de l'homme sur les animaux, qui est lui aussi un privilège de naissance et de condition. « La vie humaine deviendrait im-
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possible, dit-il, si l'homme ne se donnait le droit de subordonner l'animal à ses besoins; elle ne serait guère plus possible si l'on s'en tenait à cette conception abstraite qui fait envisager tous les hommes comme apportant en naissant un môme droit à la fortune et aux rangs sociaux... L'utopiste le plus exalté trouve juste que, après avoir supprimé en imagination toute inégalité entre les hommes, on admette le droit qu'a l'homme d'employer l'animal selon ses besoins. » Nous répondrons que cette induction de l'animal à l'homme est peu scientifique; on aurait beau décréter par un article de loi que les chevaux ou les chiens « sont admissibles aux emplois publics », cette loi ne leur donnerait ni la raison ni la parole^ ratio et oratio, et auvcun animal ne se présenterait pour en requérir l'application à son bénéfice.. Au reste, l'animal même a des droits, malgré le préjugé vulgaire, et ne peut être sacrifié sans nécessité, sans mesure de défense et de conservation. Mais l'animal n'a pas, comme nous, la raison, c'est-à-dire la conception du Tout y de Y Universel, de Virréductible, de la limite qui, tout à la fois, borne la science positive, ouvre la spéculation métaphysique, et rend possible la morale proprement dite. M. Renan compare aussi aux animaux les femmes; mais, puisqu'il reconnaît que « la nature a créé là, au sein de l'espèce humaine, une différence de rôles indéniable», en quoi l'égalité des libertés et des droits compromet-elle cette différence de fonctions et de rôles entre les sexes, là où elle est effectivement indéniable? D'excellents esprits, tels que Stuart Mill, considèrent les femmes comme destinées à sortir tôt ou tard de tutelle; pour les
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droits civils, la thèse nous paraît démontrée; ptfur les droits politiques, qui entraînent certaines cbndi* tions spéciales d'indépendance et de capacité, elle est actuellement fort contestable, surtout dans nos sociétés catholiques, où la femme est sous la tutelle du prêtre. Sans entrer dans cette question, bornons-nous à rappeler encore que l'égalité des droits n'entraîne nullement comme conséquence j dans Tordre politique, la suppression de certaines conditions dé capacité. L'égalité des droits civils ne fait que conférer à chacun un égal pouvoir sur soi et sur ses biens propres; l'égalité des droits politiques confère à chacun un pouvoir égal et réciproque sur autrui et sur tous, sur les lois et intérêts généraux. Il est évident que certaines conditions plus strictes sont. ici indispensables : avant de consentir à un pouvoir d'autrui sur nous et sur tous, nous avons le droit de nous demander si le pouvoir sera exercé librement, dans des conditions de capacité suffisantes, et si de plus il y aura une vraie réciprocité. Il n'est pas besoin pour déterminer ces conditions de créer des castes nobiliaires; la loi et Y éducation y suffisent.
Après avoir opposé à l'égalité des droits l'inégalité des fonctions et celle des situations sociales, l'école aristocratique lui oppose celle dès intelligences.' — Les intelligences ne peuvent être égales, dit-on ; l'égalité démocratique tend cependant à les niveler; par cela même, elle entrave l'essor des esprits supérieurs. — Il est vrai, répondrons-nous, les intelligences ne sont pas égales, mais personne né peut le savoir qu'à l'essai, et l'essai doit être libre. L'enfant ne porte pas 1 écrit sur le front en venant au monde le
degré de capacité qu'il montrera par la suite; on ne peut prévoir le développement de son intelligence, comme on peut prévoir la couleur de ses cheveux ou de ses yeux. Quel jour a-t-on reconnu que M. Renan avait une intelligence supérieure? Quand il a eu publié ses ouvrages, grâce à l'égalité même des libertés dont jouit la société moderne. Si 3 sous prétexte que les intelligences ne peuvent être égales, vous enchaînez les uns pour laisser la liberté aux autres, vous risquez d'enchaîner précisément les capacités supérieures, et c'est vous qui aurez ainsi entravé leur essor, entravé la sélection naturelle. « La jalousie, principe de la démocratie, » dit M. Renan, empêche les grands esprits de s'élever, — comme si les jalousies de toute sorte n'étaient pas encore plus nombreuses et plus à craindre sous un régime de faveur, de privilège et de bon plaisir! D'ailleurs le véritable esprit d'égalité démocratique est celui qui provoque la libre émulation, non la jalousie. Ce n'est pas étouffer les supériorités intellectuelles que de leur donner des rivaux : c'est, au contraire, les forcer à dépasser leurs rivaux et à se surpasser ellesmêmes. De plus, quand l'égalité civile et politique existe dans un pays et supprime entre les hommes les distinctions artificielles, l'émulation se reporte sur les distinctions naturelles de l'ordre intellectuel ou moral : elle s'exerce ainsi par le dedans, non plus par le dehors; est-oe là un mal? Si certains peuples démocratiques, comme les Américains, n'ont pas encore vu se produire chez eux l'essor du génie spéculatif, n'en accusons pas l'égalité civile et politique, mais les circonstances spéciales dans lesquelles
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s'est développ ^e l'Union américaine. Les Américains, qui n'ont pas encore un siècle d'existence, ont eu d'abord à vivre. Plus tard, pour les choses élevées, ils n'ont pas eu parmi eux assez d'initiateurs, tandis que l'ancien monde avait pour initiateurs ses gloires passées. Il faut dans un peuple des génies qui donnent l'exemple et excitent l'émulation. Les génies ouvrent les routes, tout le monde y passe ensuite. Si l'on ne permettait qu'à une aristocratie de suivre la route, croit-on que ce serait le meilleur moyen pour faire découvrir des voies nouvelles et des régions inexplorées? La vertu singulière de provoquer le mérite et de favoriser la science, M. Renan l'attribue à la noblesse : il ne sépare jamais les nobles des savants dans le respect religieux qu'il demande au peuple pour ses supérieurs 4 . « Les partisans de l'égalité partent toujours, dit-il, de l'idée que la noblesse a pour origine le mérite, et, comme il est clair que le mérite n'est pas héréditaire, on démontre facilement que la noblesse héréditaire est chose absurde; » mais, ajoute t-il, « la raison jociale de la noblesse, envisagée comme institution d'utilité publique, était non pas de récompenser le mérite, mais de le provoquer, de rendre possibles, faciles même certains genres de mérite s . » Que la noblesse ait eu jadis son utilité, surtout au point de vue militaire, per» sonne ne le conteste; les casteé des Indiens ont eu aussi leur utilité; mais de nos jours la noblesse,
1. « Essentiellement borné, le suffrage universel ne comprend pas la nécessité de la science, la supériorité du noble et du savant. » {Réforme intellectuelle, p. 45.)
2* Réforme intellectuelle, p. 245,
— puisque le mérite n'y est pas héréditaire* — ■ peutelle favoriser l'apparition du mérite? Quand le fils n'a pas hérité réellement des capacités de son, père, suffit-il qu'il hérite de son titre pour acquérir ses capacités? Puisque la noblesse a cette puissance merveilleuse, que ne l'applique t-<>n à la science, à l'art? pourquoi ne crée-t-on pas des académiciens héréditaires * ?
De plus, il y a une question qu'il faudrait examiner et que M. Renan n'examine pas. Si la création artificielle de certaines classes peut, pendant un certain temps, par l'effet de X éducation et de Vexercice, développer quelques capacités spéciales, pourquoi Y égalité civile et politique ne provoquerait-elle pas à la longue chez ceux qui en jouissent, par l'exercice et l'éducation , les capacités civiles et politiques qu'elle met en jeu? La démocratie bien comprise, réglée par la justice, vivifiée par la fraternité , peut développer chez un peuple les capacités générales dont il a besoin. Assurément, il ne faut pas pour cela
1. Il est d'ailleurs bien difficile de saisir ce que M. Renan entend.au juste par la noblesse; il en parle comme s'il s'agissait des classes privilégiées par la loi, mais ailleurs il déclare ridicule l'opinion qui attache la noblesse a la particule de; ailleurs encore, il paraît entendre par noblesse de naissance toute qualité qu'on apporte en naissant : « Une société n'est forte qu'à la condition de reconnaître le fait des supériorités naturelles, lesquelles au fond se réduisent à une seule, celle de la naissance, puisque la supériorité intellectuelle et morale n'est elle-même que la supériorité d'un germe de vie éclos dans des conditions particulièrement favorisées. » (Réforme intellectuelle ', p. 49.) A ce compte, la noblesse peut se trouver partout, comme son contraire : il y a de nobles vilains et de vilains nobles; mais est-ce là ce qu'on entend quand on parle des privilèges aristocratiques, qui n'ont rien de naturel?
un ègalitarisme jaloux, aveugle, s'étendant à toutes choses, méconnaissant les lois de la nature et celles de la société ; mais toute forme d'organisation sociale exige certaines qualités pour durer : une aristocratie oppressive est aussi dangereuse qu'une démocratie oppressive : dans l'égalité des droits, le principe est essentiellement vrai, et les applications seules peuvent être variées accidentellement; dans l'inégalité des droits, le principe est faux et les applications ne peuvent être qu'accidentellement ou provisoirement utiles.
M. Renan, qui attribue à l'aristocratie la vertu de produire les grands hommes , soutient par contre que, « loin de chercher à élever la race, la démocratie tend à l'abaisser : elle ne veut pas àe grands hommes, et s'il y avait ici un démocrate, en nous entendant parler de moyens perfectionnés pour produire des maîtres pour les autres hommes, il serait un peu surpris ». Et il y aurait de quoi, assurément, quand il s'agit de produire des « maîtres » pour exercer sur l'humanité, au moyen des engins scientifiques, la tyrannie dont M. Renan nous fait le tableau dans ses Dialogues et que, dans Caliban, Prospero voudrait réaliser *. Mais des grands hommes
1. « Il pourra exister, dit M. Renan, des engins qui, en dehors des mains savautes, soient des ustensiles de nulle efficacité. De la sorte, on imagine le temps où un groupe d'hoinmes régnerait par un droit incontesté sur le reste des hommes. Alors serait reconstitué le pouvoir que l'imagination populaire prêtait autrefois aux sorciers. Alors l'idée d'un pouvoir spirituel; c'est à-dire ayant pour base la supériorité intellectuelle, serait une réalité. Le brahmanisme a régné des siècles, grâce à la croyance que le brahmane foudroyait par son re gard celui contre qui s'allumait sa colère... Un jour peut-être
sont-ils nécessairement des « maîtres »? Qu'une démocratie soit en défiance contre les César, les Napoléon, les ambitieux de toute sorte, on le conçoit; mais à quel « démocrate » le génie des Hugo, des George Sand, des Delacroix, des Ary Scheffer, la science de Claude Bernard, de Berthelot, de M. Renan lui-même fait-elle ombrage? Qui se sent atteint par là dans son droit, dans son égalité civile et politique avec les autres bommes? Le vrai génie n'est pas une force qui accable, c'est une force qui relève. Non seulement Fégalité des droits n'est pas un obstacle à l'apparition des supériorités véritables, mais on peut soutenir qu'elle est le meilleur moyen de l'assurer. Comment s'y prenait-on aux jeux olympiques pour distinguer, entre tous les coureurs, le plus habile? Mettait-on des entraves aux pieds des uns et non aux autres? Opposait-on des barrières à celui-ci et point h celui-là ? Non, on ouvrait à tous la carrière et on laissait à chacun sa liberté; ainsi font nos sociétés modernes : elles ne retiennent personne dans des limites factices et elles ouvrent l'horizon à tous. L'aristocratie, au contraire, compte sur l'ignorance et l'asservissement des masses pour susciter la science de quelques-uns; le moyen va contre son but. a La
la science jouira d'un pouvoir analogue... Les dogmes chrétiens, pendant des siècles, ont eu la force de brûler ceux qui les niaient; ce serait directement et ipso facto que les dogmes scientifiques anéantiraient ceux qui n'y croiraient pas... Une large application de8 découvertes de la physiologie et du principe de sélection pourrait amener la création d'une race supérieure, ayant son droit de gouverner non seulement dans sa science, mais dans la supériorité même de son sang, de son cerveau et de ses nerfs. » (Dialogues, p. 106 et suiv.)
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fin de l'humanité, dit M. Renan, c'est de produire des grands hommes (proposition qu'il faudrait d'ailleurs démontrer et que nous abandonnons aux partisans des causes finales); le grand oeuvre s'accomplira par la science, non par la démocratie... L'essentiel est moins de produire des masses éclairées que de produire de grands génies et un public capable de les comprendre. Si l'ignorance des masses est une condition nécessaire pour cela, tant pis. La nature ne s'arrête pas devant de tels soucis ; elle sacrifie des espèces entières pour que d'autres trouvent les conditions de leur vie. » La nature fait comme elle peut, et ne fait pas toujours bien; l'intelligence nous a été donnée pour faire mieux, s'il est possible; or en quoi est-il nécessaire de sacrifier les masses et de leur retirer leurs droits
mm
civils ou politiques pour avoir des Guvier, des Geoffroy Saint-Hilaire, des Ampère, des Ghampoilion? Laisser une moitié de l'humanité dans l'abaissement, dans l'infériorité, dans la servitude, c'est diminuer de moitié les chances qu'a le genre humain de voir naître des génies. Je suppose qu'il naisse un génie sur vingt millions d'hommes, moins vous aurez de millions d'hommes étouffés et esclaves, plus vous aurez de probabilités pour la production des esprits supérieurs. La nature ne réussit qu'en opérant sur des masses. Une société d'assurances qui n'opérerait pas sur les grands nombres serait sûre de se ruiner; ainsi fait une société qui enlève au grand nombre ses droits et ses libertés afin que quelques privilégiés portent plus haut la pensée humaine. Pour élever une pyramide, il faut
objections ps l'école aristocratique 359
d'aboi^ une large base; M. Renan a-t-il pour idéal de faire tenir la pyramide sur la pointe 1 ?
En somme, la diversité des intelligences et l'essor des génies n'a rien d'incompatible avec l'égalité des droits. Il est vrai pourtant d'ajouter que toutes les égalités se tiennent de près ou de loin : l'égalité des droits civils appelle l'égalité des droits politiques; 1 égalité civile et politique, à son tour, tend à produire spontanément une égalité progressive des intelligences, des connaissances, des éducations, des biens, des conditions sociales. S'il y avait dans les conditions et dans les degrés d'instruction une trop grande inégalité et une disproportion excessive, il en résulterait dans les rapports sociaux d'inévitables servitudes, et les droits eux-mêmes avec les libertés cesseraient d'être égaux en fait. Supposez, par exemple, un savoir immense chez les uns et une ignorance brute chez les autres, de même qu'une fortune énorme d'un côté et une complète misère de l'autre ; les premiers .seront maîtres même malgré eux, les seconds esclaves malgré eux : toutes les proclamations de droits abstraits n'y changeraient rien 2 . Mais faut-il se plaindre que l'égalité des libertés appelle ainsi en théorie et tende naturellement à produire peu à peu dans la pratique toutes les autres égalités?
K. Ici encore on peut renvoyer M. Renan au livre darwiniste du docteur Jacoby, qui précisément montre le danger de toute sélection fondée sur l'inégalité t 1 n'aboutissant pas par une voie nouvelle à une nouvelle égalité. L'inégalité ne doit être que transitoire, jamais définitive, surtout jamais artificielle.
2. M. de Laveleye a même fait voir que Ja déradonce d'une nation résulte de ce manque d'équilibre entre ses diverses parties.
— Oui, répondent les partisans de l'aristocratie, cette égalité envahissante nuit au progrès intellectuel de l'espèce, car elle rabaisse l'art et étouffe la science en les vulgarisant. — Examinons cette autre thèse. Pour montrer que l'art, en se répandant dans la foule, s'abaisse, on cite d'ordinaire l'éloquence. Mais l'art oratoire, ce mélange de démonstration et de passion, n'est pas l'art pur, l'art désintéressé : c'est un moyen d'action et un in^rument pratique, c'est l'art mis au service d'un but; l'éloquence ne peut donc servir ici d'exemple décisif. Toutefois, chez les peuples où existe légalité civile, l'éloquence même, forcée de ^'adresser à tous, aux hommes instruits comme aux ignorants, dans le grand jour de la liberté, se voit bientôt obligée de se maintenir à un certain niveau d'élévation : n'est-ce pas à des citoyens égaux en droits que s'adressaient les Périclès, les Démosthène, les Cicéron, les Mirabeau, les Berryer? — L'art dramatique est parfois, lui aussi, une sorte d'éloquence qui peut devenir grossière en ses procédés; mais il y a des théâtres pour tous les goûts chez les peuples libres : ceux des boulevards nuisent-ils chez nous à la Oomédie-rPrançaise? les uns ne sont-ils pas souvent une initiation et une préparation aux autres? ne faut-il pas une certaine éducation préalable en fait d'art pour s'élever peu à peu aux -délicatesses et aux raffinements d'un art plus exquis? La poésie de Victor Hugo, pour être la plus populaire en France, n'en est pas moins la plus haute. En Allemagne, où tout le monde s'occupe de musique, je ne sache pas que Mozart, Beethoven et Wagner en aient souffert ou en aient été amoindris. En tout cas, si l'art par-
fois s'abaisse, ce n'est pas par des règlements qu'on le relève : ce n'est pas en fermant la porte aux uns pour l'ouvrir à d'autres ni en défendant à ceux-ci les jouissances de l'art pour les permettre à ceux-là. Ces remarques sont bien plus vraies encore pour la science. On craint que sa vulgarisation n'arrête son progrès; mais il y a ici deux fonctions bien distinctes : autres sont les vulgarisateurs, autres les inventeurs. Les premiers n'ont jamais empêché les seconds; tout au contraire, mettant les éléments de la science à la portée de tous, ils permettent à un plus grand nombre de devenir inventeurs, pourvu qu'ils en aient le génie. Si Laplace n'avait pas d'abord appris la géométrie de Clairaut, qui fut lui-même tout ensemble vulgarisateur et inventeur, Laplace n'aurait pas écrit plus tard la Mécanique céleste. Faraday, apprenti relieur, comprit sa vocation en lisant un petit traité de physique. Certains esprits craignent que l'instruction, en devenant pour tous également obligatoire, ne devienne également grossière et superficielle ; mais dans l'instruction encore il y a deux buts distincts qu'on peut et qu'on doit poursuivre : étendre l'enseignement, l'élever. Ces deux buts ne se nuisent pas l'un à l'autre; la Prusse, pays d'instruction primaire, n'est-elle pas aussi un pays d'instruction supérieure? Souvent même, le meilleur moyen de répandre l'instruction, c'est de l'élever. S'il y a des pays, comme l'Amérique et la Belgique, auxquels on a pu reprocher parfois dé vulgariser la science en la faisant ramper à terre, c'est là un faux calcul qu'on ne saurait ériger en règle. On a dit avec raison que, pour distribuer au loin les eaux, il faut d'abord élever la source.
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Les supériorités véritables, loin d'être oppressives, sont libératrices pour tous. La vérité découverte par le génie devient le patrimoine commun des intelligences et sert à répandre plus également la vérité. Les grands exemples de supériorité morale, de vertu et de dévouement servent aussi à répandre la moralité et à diminuer les inégalités morales entre les hommes. La vraie supériorité et la vraie égalité, qui paraissaient d'abord ennemies, ne font dope que se rendre de mutuels services, à la condition qu'elles se produisent Tune et l'autre dans la liberté *.
1. M. de Hartmann partage en une certaine mesure, lui aussi, Iob préjugés de Strauss et de M. Renan sur l'inégalité, Voir notre Critique des systèmes de morale, p. 268 : — « M. de Hartmann pose d'abord en principe- que la"niorale du bonheur et de l'utilité cherche le bonheur de l'universalité des hommes, et que la morale de l'évolution, au contraire, cherche le progrès social dans la sélection naturelle au profit d'une minorité. Il ajoute que l'eudéinonisme et Tévolutionnisme ont cependant besoin d'être fondus dans une seule et même doctrine morale. Nous aussi, nous admettons volontiers la nécessité de cette conciliation ; mais. M. de Hartmann se fait, à notre avis, une fausse idée des deux termes à concilier, ce qui va le mettre dans l'impossibilité finale d'en trouver le rapport et la synthèse.
« Considérons d'abord la morale de Futilité et du bonheur, ou l'eudémonistne universel, dont la formule est la suivante: — Faire le plus de bien possible au plus grand nombre de personnes possible. — A en croire M. de Hartmann , cette morale aurait pour conséquence logique le socialisme égalitaire, le nivellement des fortunes et des intelligences, par cela même l'abaissement général et la décadence de la science, de l'art, de la moralité, de la prospérité sociale. En un mot, l'utilitarisme universel est en contradiction avec le progrès que cherche l'évolutionnisme. M. de Hartmann essaye d'établir, cette prétendue nécessité du nivellement pour le bonheur universel par une de ces équations algébriques, la plupart fausses, dont se montre prodigue chez certains philosophes allemands le charlatanisme mathématique. H croit prouver
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Aussi ne saurions-nous prendre que comme un jeu d'imagination l'hypothèse paradoxale de M. Renan
par le calcul que la somme générale des jouissances atteint son maximum quand toutes les fortunes deviennent égales. Par malheur, ou par bonheur, ce calcul est inexact. En effet» M, de Hartmann suppose que la jouissance est exclusivement proportionnelle à la fortune, et à la fortune considérée en sou élat brut, indépendamment des lois de la répartition économique. Or rien ne prouve que le nivellement absolu et brutal des fortunes, ~- qui entraînerait une foule de maux, — serait apte à produire le maximum de bonheur dans l'humanité. Les maux qu'il engendrerait, énumérés par ft. de Hartmann lui-même, démontrent au contraire que l'utilitarisme véritable, loin de se faire niveleur, doit laisser les for^ tunes s'égaliser peu à peu spontanément par le fait d'une égalité progressive entre les droits, les libertés, les intelligences, etc. Si, du jour au lendemain, on prétendait égaliser tout sous prétexte d'accroître le bonheur général, on tarirait précisément des sources supérieures de progrès et de bonheur : science, industrie, arts, etc. M. de Hartmann le reconnaît ; il combat donc ici contre lui-même et s'enveloppe dans une foule de contradictions, inconscientes pour lui, manifestes pour les autres. Après avoir développé toutes ces fausses conséquences., il finit par s'en prendre aux principes d'égalité et de liberté proclamés par la Révolution française, les* plus creuses abstractions, selon lui, qu'ait fait germer daus les cerveaux le « plat rationalisme » de notre philosophie du xvm e siècle. Quand Schopenhauer et M. de Hartmann ont parlé du plat rationalisme, du plat optimisme, du plat libéralisme, etc., ils croient avoir triomphé de leurs adversaires. Ceux-ci pourraient répondre en signalant leur lourde scolastique, leur lourde sophistique et, en politique, leurs lourdes prétentions à l'aristocratie intellectuelle; mais des épithètes ne sont pas des arguments. — Parmi les arguments de M. de Hartmann, il y en a d'étranges; par exemple, l'égalité stricte devant la loi est à ses yeux le comble de l'absurdité et de l'iniquité, parce que les effets d'une même peine sont bien différents suivant le sujet auquel on l'applique. Gomme si le code pénal pouvait se régler sur autre chose que sur des moyennes et prendre pour but, non la simple compensation ou justice commutative, mais l'exacte proportionnalité de l'expiation à l'immoralité intérieure l M. de Hartmann
364 l'idég moderne du droit
sur l'avenir de l'aristocratie, qu'il oppose à celui de la démocratie. Dans les c rêves » auxquels s'aban-
vent-il donc nous ramener aux peine9 et aux supplices variés du moyen âge, où l'on prétendait calculer exactement le démérite moral, la sensibilité du sujet et le degré de tortures pjropre à satisfaire l'absolue justice distributive ? — La fin qu'on doit poursuivre dans la société, conclut M. de Hartmann, n'est ni l'entière liberté ni l'entière égalité ; c'est le remplacement des formes surannées d'inégalité et de servitude par des inégalités et des servitudes légitimes, c'est-àdire .réclamées par l'état actuel de la société. — Il ne reste plus qu'à savoir qui déterminera le degré et la forme de ces servitudes. Le gouvernement, sans doute, ce qui conduit au despotisme.
«< Comme on le voit, M. de Hartmann s'est fait de l'utilitarisme universel une conception chimérique et exclusive du progrès. Non moins chimérique est l'idée qu'il va se faire maintenant de la morale évolutionniste, c'est-à-dire de cette doctrine qui demande le progrès social aux lois naturelles de l'évolution et de la sélection. A l'en croire, une foule d'iniquités seraient justifiées par la morale de l'évolution et du progrès : la guerre, la concurrence économique, la tyrannie du capital, le prolétariat, parce que ce sont là des facteurs puissants de la sélection naturelle au sein de l'humanité, et par suite du progrès, sont toutes les formes. La doctrine de l'évolution, ajoutet-il, est donc aristocratique; elle sacrifie l'intérêt des individus à celui d'une fin supérieure vers laquelle l'humanité s'achemine sans en connaître la nature. Tandis que la morale du bonheur poursuit le bien des individus inférieurs, ceUe du progrès poursuit le bien de l'individu supérieur. — Telle est l'opposition établie par M. de Hartmann entre les deux doctrines morales aujourd'hui dominantes. Selon nous , cette opposition n'est qu'apparente ; elle n'existe qu'entre l'utilitarisme mal entendu et l'évoiutionnisme mal entendu. En effet, nous venons de le voir, c'est mal comprendre l'utilité sociale et le bonheur universel que de tout niveler et de tout abaisser : le progrès même fait partie de Vutilité sociale et a pour conséquence le bonheur social. C'est cette conséquence que nie le pessimisme de M. de Hartmann, obligé par système de voir tout en noir; mais son argumentation repose surune fausse idée de l'évolution et du progrès social. Si ce progrès avait pour condition nécessaire, dans l'avenir comme dans le
donne l'auteur des Dialogues, il imagine une petite élite concentrant en elle toute la science et conséquemment toute la puissance. Cette « solution oligarchique » d'un problème qui intéresse non seulement les destinées de la société humaine, mais celles du monde entier, est, selon lui, « bien plus facile à concevoir que la solution démocratique. Elle rentre tout à fait dans les plans apparents de la nature... On arrive à de pareilles idées de tous les côtés. Par l'application de plus en plus étendue de la science à l'armement, une domination universelle deviendra possible,
passé, l'écrasement des faibles par les forts, des éléments inférieurs par les supériorités ou, inversement, des supériorités par les éléments inférieurs, conséquemment la tyrannie du capital et de l'intelligence sur le travail ou la tyrannie du travail sur le capital et l'intelligence, en un mot le despotisme aristocratique ou le despotisme démagogique, on aurait sans doute le droit de conclure que la société est vouée à des maux qui croîtront avec le progrès même de ses institutions. Mais ce sombre tableau est fantastique. La sélection ne s'exercera pas toujours dans l'bumanité par voie d'écrasement, comme chez les animaux. Une fois transportée dans le domaine intellectuel et moral, nous voyons la sélection se produire par voie de liberté et profiter finalement à l'égalité; les découvertes de la science, par exemple, quoique dues à la supériorité intellectuelle de quelques-uns, sont profitables à tous, et encore bien- mieux les découvertes morales, les inventions de la vertu, de la charité, de la philanthropie. La morale de l'évolution et de la sélection naturelle n'a donc nullement pour conséquence nécessaire le despotisme et l'inégalité croissante ; tout au contraire, les inégalités qui servent d'instruments au progrès sont de moins en moins oppressives pour la masse et de plus en plus promptes à se changer en égalité. »
Ajoutons que, si l'antinomie dont parie M. de Hartmann n'existe pas entre la morale utilitaire et la morale évolutionniste, à plus forte raison n'existe-t-elle pas entre celle-ci et la morale du d^oit idéal, qui subordonne les notions d'utilité et d'évolution a un idéal supérieur.
et celte domination sera assurée en la main de ceux qui disposeront de cet armement. Le perfectionnement des armes, en effet, mène à l'inverse de la démocratie; il tend à fortifier non la foule, mais le pouvoir, puisque les armes scientifiques peuvent servir aux gouvernements, non aux peuples *. » On doit répondre d'abord qu'en fait le perfectionnement dès armes, jusqu'à nos jours, loin de rejeter au second plan la force démocratique et égalitaire du nombre, ne fait que la servir et en assurer le triomphe : n'est-ce pas par le nombre autant que par la science qu'on a vu triompher les armées allemandes? On peut se figurer, il est vrai, « des engins qui, en dehors des mains savantes, soient des ustensiles de nulle efficacité. » Mais la science ne produira ces engins que comme application de théories déjà contenues dans des livres, déjà répandues dans l'enseignement; on ne saurait donc imaginer un génie découvrant tout d'un coup, à lui seul, une machine scientifique qui le rendrait « capable de disposer même de l'existence de notre planète et de terroriser par cette menace le monde tout entier ». <rLe jour où quelques privilégiés de la raison, dit M. Renan, posséderaient le moyen de détruire la planète', leur souveraineté serait créée; ces privilégiés régneraient par la terreur absolue, puisqu'ils auraient en leur main l'existence de tous; on peut presque dire qu'ils seraient dieux. » Sans doute, mais les dieux ne sor-
i. « Nos moyens de donrination, dit Prospero dans Caliban, sont brisés dans nos mains ; il faut attendre qu'on en ait inventé d'autres, d'autres que le Peuple ne puisse appliquer. — J'inventerai des engins dont ils ne uourront f# servir. »
OBJECTIONS DE i/ÉCOLÉ ARISTOCRATIQUE 867
tent pas ainsi soudain tout armés de la tête de l'humanité, et puisque M. Renan invoque à l'appui de l'oligarchie les lois de la nature, nous lui opposerons ici une des principales lois de l'univers, celle de la continuité, qui régit les découvertes scientifiques autant et pins que tout le reste. Lorsque les cent premiers théorèmes de la géométrie sont découverts, le cent-unième arrive nécessairement, et, quand ce n'est pas un savant qui le découvre, c'en est un autre. Si Stephenson n'avait pas inventé la locomotive, un autre l'aurait inventée; à plus forte raison pour les fusils et les mitrailleuses, dont l'invention, après tout, n'exige pas le génie d'un Newton ou d'un Laplace et ne dépasse point l'intelligence d'un Napoléon III. On ne peut donc admettre un « sorcier » assez habile pour inventer tout à coup cette pierre philosophale d'un nouveau genre : une machine capable de pulvériser notre planète. Aussi tout engin nouveau trouvé par les uns provoque des découvertes semblables ou supérieures par les autres. N'en voyons-nous pas encore un exemple de nos jours? N'est-on pas obligé de changer sans cesse les armements pour se mettre au niveau des nouvelles inventions? N'est-ce pas même une des causes qui tendent à rendre un jour la guerre de plus en plus difficile en la rendant de plus en plus ruineuse? Les triomphes fondés sur la force actuelle ou sur la science actuelle, choses toujours mobiles, toujours en progrès, seront de plus en plus provisoires. On ne voit donc pas comment les gouvernements pourraient disposer contre les peuples de secrets scientifiques propres à c terroriser » le monde. Au contraire, les
vrais progrès des sciences militaires tendent à armer les nations et les masses.
M. Renan finit du reste par s'adresser à lui-même une objection fort juste : « Ne pensez-vous pas que le peuple, qui sentira venir son maître, devinera le danger et se mettra en garde? » Assurément, répond M. Renan, il y aura peut-être un jour, contre la physiologie et la chimie, des persécutions auprès desquelles celles de l'Inquisition auront été modérées; la science se réfugiera de nouveau dans les cachettes. « Il pourra venir un temps où un livre de chimie compromettra autant son propriétaire que le faisait un livre d'alchimie au moyen âge \ » Mais M. Renan réfute lui-même plus loin cette étrange supposition en remarquant que l'homme un jour ne pourra plus se passer de science. Aujourd'hui, la guerre, la mécanique, l'industrie exigent la science, si bien que même les personnes les plus hostiles à l'esprit scientifique sont obligées d'apprendre les mathématiques, la physique, la chimie. « De toutes les manières, la souveraineté de la science s'impose même à ses ennemis. » De toutes les manières aussi, ajouterons-nous, et en vertu des mêmes causes, la nécessité de la science s'impose à tous, et la science même pénètre chez tous. La science a donc une puissance invincible d'expansion et de diffusion. La vérité, comme la lumière, est essentiellement démocratique : elle jette ses rayons en tout sens, va droit aux obstacles, et, si
i. Cf. Caliban, p. 48 : « Guerre aux livres! ce sont les pires ennemis du peuple. Ceux qui les possèdent ont des pouvoirs sur leurs semblables... Cassez-lui aussi ses cornues de verre et tout son outillage. Sans ses livres, il sera comme nous. »
objections de l'école aristocbatique 889
elle ne peut les atteindre directement, elle les atteint par réflexion; si elle ne peut les pénétrer d'outre en outre, du moins elle les éclaire au dehors et les échauffe au dedans. Quand tout s'illumine ainsi autour de vous, on cherche en vain à se cacher dans l'obscurité, il est impossible de ne pas recevoir quelque lueur détournée de l'universelle clarté. Plus la science s'accroît, plus s'accroît aussi le nombre d'honv mes qui y participent; on ne peut donc supposer un© oligarchie l'accaparant pour elle seule et soufflant à i'improviste sur l'esprit de l'humanité comme sur un flambeau. L'égalité n'a rien à craindre de la science, ni la science de l'égalité,
Les inconvénients relevés par la théorie aristocratique sont ceux de la fausse et factice égalité, non ceux de la vraie et naturelle. La fausse égalité est fondée sur un principe égoïste de jouissance et d'intérêt : elle veut des parts égales de jouissance^ et de biens matériels ; elle considère les choses, non les personnes^ et, dans les personnes mêmes, elle veut niveler des facultés naturellement différentes, au lieu de placer l'égalité dans une commune idée et dans une commune virtualité pour la réalisation de l'idée. Nous sommes égaux parce que nous concevons le même idéal -métaphysique et moral, parce que nous concevons tous la même limitation rationnelle de notre savoir et de notre activité. Nous sommes pour ainsi dire égaux par notre commune ignorance du fond des choses, qui impose une commune restriction à nos dogmatismes théoriques et pratiques. Nous portons en nous une idée d'universel, une idée du tout et de la réalité fondamentale, qui tout à la fois
nous élève et nous abaisse à un niveau commun. Voilà le vrai principe de l'égalité humaine. Nous avons sur un certain point une même et invincible ignorance, et, pour le reste, une même virtualité de science. Mais, quelque développée que soit la science réelle d'un homme, il est toujours, comme Socrate, l'égal de tous les autres par son ignorance du dernier mot de l'univers et par l'idée de ce* dernier mot. Il y a de plus un fond commun de conscience chez tous les hommes, qui est en même temps le fond de la conscience psychologique et celui de la conscience morale ou juridique. Le sentiment de cette égalité mentale et morale n'a rien de commun avec l'atomisme égoïste qui pose chaque individu comme un tout prétendant à toutes choses, et qui ne considère l'égalité que comme un moyen de substituer le nombre à la force dans la jouissance des biens sensibles. Celle fausse égalité est celle qui abaisse; l'égalité morale et juridique est celle qui relève.
L'IDÉAL ARISTOCRATIQUE ET L'iDÉAL DÉMOCRATIQUE
Toutes les oppositions que nous avons remarquées entre l'école démocratique et l'école aristocratique proviennent, selon nous, d'une opposition fondamentale, celle de leurs points de vue sur l'univers et sur la société ; ces deux écoles se représentent d'une façon toute contraire et l'idéal et la nature et l'action de l'idéal sur la nature.
On voudrait réserver l'honneur de l'idéalisme pour les doctrines aristocratiques, et l'on qualifie la doctrine démocratique sur l'égalité de « matérialisme en politique ». D'après les démocrates en effet, dit M. Renan, la société n'a qu'un seul but : « c'est que ies individus qui la composent jouissent de la plus grande somme possible de bien-être, sans souci de la destinée idéale de l'humanité. Que parle-t-on d'élever, d'ennoblir la conscience humaine? Il s'agit seulement de contenter le grand nombre, d'assurer à tous une sorte de bonheur vulgaire *. » A ces traits,
1. La Réforme intellectuelle, p. 241. — Caliban, p. 70 : « La révolution, c'est ie réalisme... Tout ce qui est idéal, non sub*
qui seraient tout au plus fidèles pour caractériser F utilitarisme de certains Américains, nous ne pouvons reconnaître là doctrine française sur le droit et l'égalité des droits. Est ce sur le bien-être matériel ou sur le respect de la liberté et de l'intelligence que la notion du droit repose? Croire que la valeur de l'homme est sans commune mesure avec les intérêts matériels ou les forces matérielles, parce qu'il est capable de développer indéfiniment son intelligence et sa volonté, de s'élever et de se transfigurer par son propre effort, est-ce n'avoir « nul souci de la destinée idéale de Fhumanité »? est-ce refuser « d'ennoblir la conscience humaine »? — « Aux yeux d'une philosophie éclairée, ajoute M. Rcnan (et il entend par là la philosophie de l'inégalité), la société est un grand fait providentiel; elle est établie non par l'homme, mais par la nature ellemême, afin qu'à la surface de notre planète se pro-p duise la vie intellectuelle et morale... La société humaine, mère de tout idéal, est le produit direct de la volonté suprême qui veut que le bien, le vrai, le beau, aient dans l'univers des contemplateur». Cette fonction transcendante de l'humanité ne s'accomplit pas au moyen de la simple coexistence des individus, » Sans prétendre ainsi parler au nom de la Providence, la philosophie démocratique du droit, qui ne se contente pas d'une simple « coexistence d'individus », assigne à l'humanité un but plus élevô encore, ou plutôt elle invite l'humanité à se l'assigner
stantiel, n'existe pas pour le peuple... Le peuple est positiviste. » N0119 lui ferions plutôt en France le reproche contraire, de s'être trop sacrifié à des idées, parfois à des chimères.
t/lDÉAt DÉMOCRATIQUE 373
elle-même et à le poursuivre de ses efforts; elle ne veut pas seulement que le bien, le vrai, le beau, aient des « contemplateurs », petite élite brûlant d'un amour platonique pour la vérité abstraite au-dessus d'elle, et au-dessous d'elle pour le reste de l'humanité plongé dans les ténèbres; elle substitue à la contemplation l'action, à l'amour platonique l'amour effectif et fécond; elle veut que le vrai 9 le bien, le beau se réalisent tout entiers chez l'homme et pour cela se réalisent dans toutes, les volontés, dans toutes les intelligences, selon la mesure de leur capacité et avec la perpétuelle espérance du progrès ; elle veut, en un mot, que l'idéal descende réellement dans l'humanité entière et, selon la conception du poète, que le ciel sur la terre marche et respire dans un peuple d'hommes libres et égaux en droits. L'idéal de la religion aristocratique n'est, sous un nom vague, que le Dieu de la grâce : il a ses prédestinés; non seulement tous les hommes ne sont pas élus devant lui, mais, tous ne sont pas appelés. Ce n'est pas seulement la jouissance qui est réservée à quelques privilégiés, c'est la vérité, c'est la vertu même, et le catholicisme sans surnaturel a les bras encore plus étroits que le catholicisme orthodoxe* *. On pourrait lui dire ce que
1. a II n'est pas possible que tous jouissent, que tous soient bien élevés, délicats, vertueux même dans le sens raffiné ; mais il faut qu'il y ait des gens de loisir, savants, bien élevés, délicats, vertueux, en qui et par qui les autres jouissent et goûtent l'idéal... C'est la grossièreté de plusieurs qui fait l'éducation d'un seul, c'est la sueur de plusieurs qui permet . la vie noble d'uu petit noinbfê. » (La Réfo>tne intellectuelle, p. 21 G.) « Que l'Église Admette deux catégories de croyants, » ceux qui croiront au surnaturel et ceux qui n'y croiront pas ; « ne vous mêlez pas de ce que nous enseignons, de c%
374 L*IDÉE MODFRtfE Dtf DROIT
Diderot disait aux théologiens : Élargissez votre Dieu, élargissez votre idéal! Le véritable idéalisme n'est pas celui qui veut son objet borné, mais celui qui le veut infini.
Au fond, l'idéalisme dédaigneux de l'école aristocratique, tout en protestant de son adoration pour l'idéal, n'a foi ni dans la puissance de cet idéal même ni dans la puissance de la nature, deux choses finalement identiques. Quelle est la supposition fondamentale, le « postulat » de toute cette doctrine? C'est que « la vie intellectuelle et morale » ne peut éclore qu'en un « petit nombre », que l'idéal est impuissant à pénétrer la nature entière, que la nature, de son côté, est impuissante à le recevoir. Jusqu'à présent, dans le cours de l'histoire, le sacrifice de^ uns a paru nécessaire au progrès des autres; de cette loi du passé on fait à tout jamais la loi de l'avenir, comme Aristote faisait de l'esclavage une nécessité éternelle. Selon l'école aristocratique, pour qu'une élite de « contemplateurs » parvienne à élever la tête au-dessus des hautes murailles où nous sommes emprisonnés, il faut qu'elle se dresse sur l'écrasement de niasses entières; l'école démocratique, au contraire, veut que tous, en se prêtant un mutuel appui, aient l'espoir de monter jusque-là, et que ceux qui sont arrivés les premiers fassent tomber pierre par pierre les murs mêmes de la prison, jusqu'à ce que l'horizon s'ouvre librement devant tous. — Idéal irréali-
que nous écrivons, et nous ne vous disputerons pas le peuple ; ne nous contestez pas notre place à l'université, à l'académie, et nous vous abandonnerons sans partage l'école de campagne. » {laid., p. 98.)
l'idéal démocratique 375
sable, dira-t-on. — Qu'en savez-vous? avez- vous mesuré les ressources de la nature, et surtout celles de la nature humaine? S'il n'y a pas incompatibilité entre votre cerveau et la vérité ou la vertu, pourquoi dans l'avenir la vérité et la vertu seraientelles inaccessibles aux autres cerveaux, faits comme le vôtre d'une masse nerveuse où le sang circule? Qu'est-ce après tout que la pensée? Une transformation de la force, de la vie. La morale et la politique modernes, pénétrées de l'esprit vraiment scientifique, ne poursuivent pas un autre problème que celui du savant qui cherche à transformer la chaleur et la lumière en mouvement, ou le mouvement en lumière et en chaleur. Le vrai idéalisme ne diffère pas du vrai naturalisme, parce que c'est la nature même qui arrive à penser l'idéal et à le réaliser en le pensant. Aussi rien n'est-il plus contraire à l'esprit scientifique que ce dédain exagéré de la « matière », affecté par l'école aristocratique, ce dédain de la t jouissance », du € bien-être », de la « richesse ». — « La base toute négative, dit M. Renan, que les hommes secs et durs de la Révolution donnèrent à la société française, ne peut produire qu'un peuple rogue et mal élevé; leur code, œuvre de défiance, admet pour premier principe que tout s'apprécie en argent, c'est-à-dire en plaisir. » Outre que ces paroles sont injustes pour une législation fondée tout entière sur l'idée du droit et de la liberté humaine, elles ne tiennent pas compte de ce fait, que les biens matériels (les seuls dont un code ait directement à s'occuper) sont des conditions et des moyens pour les biens intellectuels ou moraux. Il y a là des « équivalents »
376 ' l'idéb moderne du droit
de force, comme on dit en physique, et il ne s'agit au fond que de transformer une force dans l'autre. Donnez-moi une grande quantité de mouvement, et je vous donnerai une grande quantité de chaleur et de lumière ; mettez à ma disposition des milliard*, pourrait dire un politique éclairé, et je vous donnerai tôt ou tard des hommes instruits, savants, des « contemplateurs du beau et du bien », ou, mieux encore, des créateurs du beau et du bien, des génies* Il s'agit seulement de trouver le meilleur ensemble de moyens pour transformer les avantages matériels en avantages intellectuels et « l'argent tf même en idées. Les sociétés modernes n'ont besoin pour cela ni de brahmanes ni de parias. Le problème n'est point aussi mystique qu'on l'imagine : accroître le plus possible la somme de bien-être matériel et d'instruction intellectuelle ou morale, laisser cette somme se répartir le plus également possible chez tous, de manière à provoquer l'apparition des supériorités là où elles existent, voilà la question, qui est tout économique et sociale.
L'instruction, à son tour, se transformera en puissance : savoir c'est pouvoir, selon la profonde parole d'Aristote et de Bacon. Avec la science même, le pouvoir s'étendra donc à tous et s'égalisera de plus en plus dans la société. Il arrivera un jour où la statistique pourra calculer approximativement le degré probable de force intellectuelle inhérent à une masse d'hommes par la simple application de la loi des grands nombres, dans laquelle rentrera l'exception même du génie, comme y rentrent dès aujourd'hui les anomalies apparentes dues à la liberté humaine.
trtoÉAL DÉMOCRATIQUE 377
En résultera-t-il, comme on le craint, un abaissement général? Est-il vrai que « la France soit amenée à concevoir la perfection sociale comme une sorte de médiocrité universelle »,? Nullement, mais comme une universelle élévation *. Pourquoi M. Renan n'applique-t-il pas à Ja société ce qu'il espère pour l'univers? Il suppose que la science le transformera en mieux ; pourquoi ne transformerait-elle pas aussi en mieux la société humaine? Il suppose que la science créera la conscience universelle et divine, créera Dieu; pourquoi ne pourrait*elle pas, à plus forte raison, créer une conscience sociale supérieure, répartie de plus en plus également dans tous les membres du corps social? En fait d'inventions scien- ' tiflques, il n'est rien que M. Renan ne soit disposé à admettre; en fait d'améliorations politiques, surtout dans les démocraties, il n'admet presque rien. Pourtant, si Ton suppose un pays dont les savants seront
4. La démocratie, à l'heure présente, traverse une véritable crise en Amérique et en France, parce qu'elle est encore de formation récente dans ces deux pays. En France, elle a été établie avant que le peuple eût l'instruction nécessaire pour exercer ses droits et pour se proposer un idéal élevé. L'instruction obligatoire, ce complément nécessaire du- suffrage universel, n'a été établie que récemment : elle n'a pu produire encore son effet normal sur les générations qui arriveront un jour a la vie politique. Nous sommes donc entre une génération de complète ignorance et une génération qui n'est pas encore complètement instruite : de là le malaise des heures présentes. Si nous voulons la fin de ce malaise, il faut élever de plus en plus le niveau moral et patriotique de l'éducation devenue obligatoire; il faut insister sur les idées désintéressées et vraiment civiques. Plus l'instruction se répand, plus elle doit faire de part aux idées générales et généreuses. On croit que l'instruction populaire doit être terre à terre; c'est le contraire qui est la vérité.
un jour assez instruits pour inventer les moyens d'anéantir la planète, on peut supposer dans ce même pays le peuple assez instruit pour ne pas être ennemi de la science et envieux de toute supériorité.
Dans le livre de M. Renan \ l'artifice de l'argumentation consiste à raisonner de l'avenir comme si tous les abus du présent devaient coexister avec les découvertes futures les plus merveilleuses, comme si, par exemple, tous les maux politiques du temps actuel devaient subsister à côté des miracles scientifiques de l'avenir. Supposez qu'un penseur d'autrefois eût prévu la découverte des locomotives et, ne sachant comment on parviendrait a les diriger, se fût désolé d'avance sur les accidents journaliers qu'elles pourraient produire, sur les hommes qu'elles écraseraient, sur les champs qu'elles ravageraient; on aurait pu lui répondre que, si les ingénieurs de l*avenir étaient assez habiles pour découvrir une machine aussi puissante, ils auraient sans doute assez d'habileté pour trouver le moyen de la diriger. Il en est de même de la liberté et de l'égalité 'démocratiques : quelques rails de plus à établir sur les larges voies de la civilisation ne sont pas une invention qui surpasse la capacité de l'intelligence humaine. En tout cas, quelque difficile que soit la question sociale, il est permis de penser qu'elle sera résolue avant le problème de la pulvérisation facultative de notre planète.
Dans le drame philosophique de M. Renan, après le triomphe de Galiban, qui personnifie le peuple, Ariel, ce génie de l'idéalisme jusqu'alors au service