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Et aussi dans ceux de Hartmann

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de Prospero et de l'aristocratie, ne veut plus participer à la vie des hommes. « Cette vie est forte, ditil, mais impure. » Désolé, déeouragé, il préfère rentrer dans le sein de la nature, s'y dissoudre, s'y perdre :.« Je serai Pazur de la mer, la vie de la plante, le parfum de la fleur, la neige bleue des glaciers. » Mais pourquoi, au lieu de s'abîmer dans la nature aveugle, Ariel ne se répandrait-il pas dans l'humanité entière, se faisant chez les uns simple germe d'intelligence, fleurissant et s'épanouissant dans le génie des autres, mais partout présent et animant tout de sa pure flamme? Au lieu d'être le serviteur d'un seul homme, Prospero, — ou d'une seule classe, les nobles et les savants, — il serait ainsi au service de tous à des degrés divfcrs> dans la mesure où chacun vit d'idéal. Pourquoi enfin, avec le temps, ne transfigurerait-il pas le peuple lui-même, si bien qu'au bout d'un certain nombre de siècles Caliban, prenant conscience de l'esprit qui habite en lui, qui est lui-même, serait devenu Ariel?

En résumé, dans la question de l'égalité comme dans celle de la liberté, nous unissons le point de vue naturaliste et le point de vue idéaliste. Si l'école aristocratique a raison de soutenir que l'inégalité primitive des hommes est un . fait de nature, l'école démocratique a raison de répondre que l'égalité finale est l'idéal de la pensée. Sous l'influence de cette pure idée, type d'action que nous élevons dans notre intelligence au-dessus des forces et des intérêts matériels, les libertés qui allaient entrer en conflit s'arrêtent, et chacune s'imoose volontairement les

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limites nécessaires à l'égale liberté d'autrui : ainsi se réalise le droit. Par là, l'humanité ne va pas réellement contre la nature même, car, si au premier abord celle-ci nous a semblé ennemie de l'égalité, à un point de vue supérieur l'égalité nous apparaît comme sa loi fondamentale et sa tendance essentielle. En le niant, l'école aristocratique a rétréci la nature comme elle a rétréci l'idéal. Équivalence et transformation des forces, voilà le dernier mot de la science contemporaine : c'est une formule d'équilibre et d'égalité, qui n'exclut pas le progrès. La nature tient toujours son budget en équilibre : elle aussi, comme la justice, a sa balance dont les plateaux n'oscillent que pour revenir à l'égalité. L'exception même rentre dans la règle, l'extraordinaire rentre dans l'ordre; les supériorités qui semblaient d'abord un miracle dans la nature s'effacent dans l'égalité des moyennes. Prenez les faits par grands nombres et les êtres par masses, vous verrez tout se fondre et s'cquilibFer : variable est la température de chaque jour, uniforme est celle des années ; les saisons changent, mais les saisons reviennent ; ce que la vie a pris, la mort le lui prend et la vie le reprend à la mort. Est-ce à dire que la nature n'avance pas? Non, mais elle maintient l'équivalence de l'être jusque dans le progrès de ses formes. Et comment avance-t-elle? En brisant toutes les formes étroites et fixes, tous les cadres artificiels, toutes les castes immobiles, toutes les noblesses, toutes les royautés, toutes les prétendues éternités de ce monde. Quand on entrave son évolution, elle a recours à des révolutions et à des cataclysmes. Elle se sert au besoin

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des grands hommes, mais elle se sert aussi et surtout des grandes masses: c'est avec des animalcules qu'elle a fait des continents, c'est avec des infiniment petits qu'elle q. fait des infiniment grands. L'humanité, à son tour, qui n'est que la nature devenue consciente de son essentielle identité avec Yidéal et la pensée, s'avance volontairement dans la même direction. L'égale diffusion des résultats du travail humain au profit de^tous, loin de nuire au mouvement de l'humanité, le favorise; loin d'entraver l'essor des supériorités intellectuelles et morales, elle le provoque. La grande loi du monde, la sélection naturelle, continue de s'exercer au sein des sociétés humaines; seulement elle s'y exerce de plus* en plus par voie de liberté, puisque les hommes supérieurs font accepter librement leur supériorité même; de plus, au lieu d'aboutir, comme dans la nature, au règne de la violence, elle assure le règne du droit et le progrès final de l'égalité même. Ainsi peu à peu se substitue au bien de quelques-uns le bien de tous, à la force qui écrase les uns sous les autres l'intelligence qui fait participer chacun à l'élévation de tous *.

1. M, Sidgwick nou9 objecte ici qu'il faut distinguer la cause de l'égalité, particulièrement chère à la France, et celle de la liberté, particulièrement chère à l'Angleterre. Tout en trouvant « concluante » notre « critique des paradoxes aristocratiques de M. Renan* », le savant philosophe anglais croit cependant « qu'un abîme sans cesse plus large se creuse entre les deux idéaux (liberté, égalité), abîme qu'a rendu si visible récemment la controverse entre les socialistes ou quasi-socialistes et les partisans du laissez-faire ». Nous croyons cependant avoir montré plus haut que l'opposition de la liberté et de l'égalité,

* Cette critique a rencontré aussi, dans les MonaUhefte, l'assentiment de M. Joçlle, qui ajoute que M- Renan « a peut-être trop sacrifié ici aux influences allemandes », viellçicht zu sehr deutschen Einflitoten huldigend.

si familière aux publicités anglais, renferme une illusion, provenant de ce que Ton ne compare pas les deux termes sous le même rapport ni relativement aux mômes objets ; qu'en Angleterre, par exemple, partout où il y a inégalité, il y a sur le même point privilège et monopole pour un petit nombre, par conséquent manque de liberté et sujétion pour le grand nombre: que, même dans des sphères différentes, la vraie liberté et l'inégalité finissent encore par se montrer incompatibles ; que par exemple la parfaite liberté civile est inconciliable avec l'inégalité politique, la parfaite liberté économique avec l'inégalité civile ; car d'une sphère à l'autre il y a toujours une inévitable contagion de la servitude. Le manque d'équilibre sur un point particulier d'un organisme finit toujours par nuire à l'équilibre et à la santé de l'ensemble. Quant à l'antithèse entre la liberté économique réclamée par les partisans du laissez- faire et l'égalité économique réclamée par les socialistes, elle provient de ce que les premiers soutiennent une liberté mal entendue et les seconds une égalité mal entendue. En effet, la liberté absolue et illimitée, du laissez-faire , laissez-passer, laissez-mourir , qui aboutirait à l'atomisme politique et économique, n'a que l'apparence de la liberté et est la réelle consécration du monopole des forts en face des faibles. La vraie liberté économique est au fond celle des contrats; or la liberté des contrats suppose, pour être sincère, qu'entre les deux termes de l'offre et de la demande il y a un équilibre possible; conséquemment , leur inégalité ne doit pas en moyenne dépasser certaines limites, au point de se traduire pour l'un par : cède ou perds ton superflu, pour l'autre par : cède ou perds le nécessaire et la vie même. D'autre part, l'égalité économique absolue de certains socialistes, c'est-à-dire le nivellement factice des conditions sociales, des intelligences, des fortunes et des jouissances, est une chimère qui ne doit pas se confondre avec l'égalité juridique, déduite de la liberté même. On peut et on doit, au nom de la liberté, supprimer toutes les inégalités venant de la loi ; c'est le principe reconnu par la législation française et en partie méconnu par la législation anglaise; mais on ne peut pas supprimer par la loi toutes les inégalités venant de la nature ni même de la société. Le problème social consiste donc à unir dès à présent la liberté et l'égalité dans le domaine de la loi et à corriger progressivement par des moyens qui n'aient rien d'injuste (principalement par la diffusion de l'instruction), l'inégalité extrême provenant de la nature ou de l'organisation sociale, là où elle est tellement forte que tout

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équilibre est -rompu. Nous ne prétendons pas résoudre ici ce grand problème; nous voulons seulement montrer qu'il implique l'antithèse non pas de la liberté et de l'égalité, mais, ce qui est bien différent, de l'égalité juridique et des inégalités naturelles ou sociales. M. Sidgwick dit que nous n'avons pas montré <* pourquoi la vraie liberté réclamerait une égale distribution de la propriété comme garantie extérieure , car on peut faire preuve envers autrui d'une bienveillance rationnelle rien qu'avec le denier de la veuve, ni pourquoi elle réclamerait les conditions identiques d'admissibilité aux fonctions, ou tout autre point du cr&do républicain ». Il y a dans ce passage une singulière confusion, et M. Sidgwick mêle dans le credo républicain l'orthodoxie et l'hérésie. Remarquons à ce sujet les idées inexactes que les esprits les plus distingués des nations voisines se font souvent des principes républicains. Les « conditions identiques d'admissibilité aux fonctions » constituent sans doute une égalité que tous les républicains reconnaissent nécessaire, parce qu'elle dépend de la loi et qu'elle consiste simplement dans la liberté que la loi laisse à chacun d'avoir accès aux fonctions, sous des conditions de capacité égales pour tous. La loi n'a donc ici qu'à s 1 abstenir d'entraver la liberté. Au contraire, la distribution égale de la propriété (en la supposant juste, ce qui n'est pas) ne pourrait jamais dépendre de la loi que pour une faible partie, puisque les inégalités de propriété viennent principalement de causes naturelles ou de9 lois naturelles de l'organisation sociale; le rétablissement de l'égalité supposerait ici non une simple abstention, mais une action de la loi, action qui serait toujours tenue en échec par l'action de la nature. Aussi n'est-ce nullement un article de foi du credo républicain que la distribution égale et artificielle de la propriété. Les républicains socialistes demandent l'intervention de l'État en tout, — ce qui est une utopie et une injustice, — les républicains économistes demandent l'abstention absolue de l'État, ce qui suppose une conception atomiste et non organique de la société; d'autres, plus près de la vérité, cherchent à distinguer la part de la loi et là part de la nature, la part de l'organe central et celle des individus, de manière à déterminer avec exactitude les points où l'État a le droit d'intervenir et ceux où il a le devoir de s'abstenir *.

* Pour ce qui est du denier de la veuve, nous ne saisissons pas bien le rapport de celte remarque avec la question présente. Autre est la cbarité privée, autre est la justice publique.

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On le voit, en séparant les deux éléments inséparables du droit, liberté et égalité, on compromet à la fois l'un et l'autre. Les deux ternies sont donc liés logiquement dans la doctj^ne do droit idéal telle que nous la comprenons.

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