SYNTHÈSE DES SYSTÈMES
par l'Individu leur conception de la société, s'adressent à un motif ou mobile particulier; chacun de ces motifs, à lui seul, nous a paru insuffisant. La force seule ne peut réaliser la conception sociale qu'elle poursuit, et de même pour l'intérêt, et de même pour le droit abstrait. Aussi avons-nous réuni et complété l'un par l'autre tous les motifs ou mobiles qui peuvent agir sur la volonté, qui peuvent pour ainsi dire rendre pratique l'idéal du droit. — Sois juste, disons-nous d'abord à l'individu, en vue de ta puis* sance propre et en vue de la puissance sociale, qui, en général, sont d'accord; sois juste en vue de ton intérêt propre et de l'intérêt social, qui, en général, sont d'accord ; mais, s'il y a désaccord, sois juste d'abord en vertu de la logique et de la science, pour un motif général, rationnel et scientifique, puisque logiquement, rationnellement, scientifiquement, la puissance et l'intérêt de tous sont plus désirables que la puissance et l'intérêt d'un seul ; tu es un animal raisonnable, c'est-à-dire ici logique et scientifique; tu as donc en toi un instinct de généralisation qui te fait comprendre l'identité du bien d'un autre individu avec ton bien dans le bien général ', et la supériorité scientifique de ce bien général sur ton bien particulier. A = A, un homme = un homme, et le bien de tous les hommes est plus que le bien d'un seul. De là deux nouveaux mobiles qui tendent à te faire sortir de ton égoïsme : 1° la sympathie pour d'autres individus , qui est Y altruisme proprement dit; 2° le dévouement pour la société entière ou dévouement social, que Clifford appelait piété sociale* Ces différents ressorts à la fois passionnels et intel-
lectuels, sensibles et logiques, dont aucun n'est incompatible avec les doctrines naturalistes, positivistes, évolutionnistes, sont -ils encore insuffisants pour te faire oublier ce moi, dont l'égoïsmê est si difficile à réfuter pour toute théorie exclusivement fondée sur des faits observables et des lois scientifiquement démontrables ? Il reste alors un autre point auquel, étant homme, tu ne peux pas ne pas t'élever et où la science même te conduit, car il est le pror longement de la science; c'est le point de vue métaphysique ou cosmologiqûe, qui ne fait qu'un avec le point de vue moral proprement dit. Tu conçois la limite même de la science positive, la relativité de cette science mécanique et physique qui est fonction de ton cerveau, son impuissance à saisir sur le fait la réalité objective que devine ta pensée, bien plus, l'impuissance de la science physique à expliquer ta pensée même, ta simple sensation, ta conscience, ton moi réel ou apparent. La science de la nature est inadéquate à la pensée et à la sensation même. Au delà du connu est l'inconnu, au delà des relations sont ou peuvent être les termes, au delà des apparences est peut-être la réalité, x. En tout cas, au delà de tous les rapports saisis par la conscience, il y a la conscience même : cela suffît. Sans parler de la « réalité absolue », de l'absolu problématique, dont nous ne savons ni s'il est, ni ce qu'il est, il y a une réalité en dehors de toi que tu affirmes perpétuellement et qui te fait en une certaine façon sortir de toi-même, te dépasser toi-même : c'est la réalité des autres con* $eiences, des autres moi, des autres êtres pensants ott ?entfrnts. Tu passes donc ainsi non seulement du moi
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au non-moi, mais encore da moi aux autres mot. Or c'est là un passage métaphysique, devant l'explication duquel échoue ce système de philosophie que les Anglais ont appelé le soh'psisme, c'est-à-dire ridéalisme renfermé dans l'exclusive affirmation de sot, et qui est une sorte d'égoîsme théorique. 11 y a dès lors atl plus profond de ta pensée comme un désintéressement métaphysique qui te permet de penser les autres consciences, et même l'uni versalit) des consciences ou des sensations possibles. Tu as à la fois, en quelque sorte, au fond de ta conscience générale et spontanée, une conscience individuelle et une conscience sociale, un point où, semble-t-il, tu es toi, et un point par où tu pénètres en autrui. Tu es individu et société, tu es ou parais être personnalité et impersonnalité, tu es toi et tu es l'univers. Tel est le problème métaphysique devant lequel échoue la science physique : c'est un point d'interrogation qui vient se poser au bout de toutes nos formules sur le mécanisme de la nature. Le motif et le mobile métaphysiques qui peuvent agir sur l'être moral ont leur origine dans ce problème, et l'homme, par cela seul qu'il est capable de le poser, non de le résoudre, a une constitution métaphysique. Dans la spéculation , ta pensée pose nécessairement ce problème; dans la pratique, toute question de justice et de droit implique la reconnaissance de ce même problème, la reconnaissance à la fois théorique et pratique de la limitation de l'égoïsme. Si tu es injuste, tu 8gis comme si ton moi seul était le tout» comme si le moi d'autrui était absolument séparé du tien , en dehors du tien, étranger ennemi. La
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violation d'autrùi est une affirmation pratique de ce que réellement tu ne sais pas et n'as pas le droit d'affirmer : l'atomisme égoïste comme dernier mot de l'univers. L'injustice est tout 'ensemble antiscientifique, antimétaphysique, antisociale et antiinoraie. L'égoïsrae a donc rationnellement, scientifiquement, métaphysiquement, socialement et moralement une limite, légitime. Cette limite étant la même pour tous, il en résulte une égale limitation dés volontés individuelles qui s'exprime pratiquement dans la liberté égale pour tous. C'est cette limitation qui constitue le fondement suprême du droit au point de vue métaphysique et moral K En deçà ou au delà, tu peux être égoïste ou désintéressé selon ton choix, sans violer la justice et le droit proprement dit. Tu passes alors de l'abstention à l'action, du point de vue d'une philosophie purement critique, qui pose simplement la borne de la pensée, à une métaphysique constructive qui affirme ou conjecture une solution sur le fond des choses. Cette métaphysique prend parti, selon les systèmes, tantôt pour Yégoïsme comme principe radical et essentiel , tantôt pour la fraternité comme principe radical et essentiel. Mais le domaine de Tégoïsme, comme celui du dévouement et de la fraternité, trouve sa borne dans la règle de justice qui doit être également reconnue, également acceptée de tous. Ainsi s'écroule tout absolutisme et tout dogmatisme, soit en pensée, soit en action. Il faut commencer par pratiquer le Swpporte et abstiens-toi, qui est la loi de limitation, avant
i. Voir plus haut, p. 262 et suivantes.
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de pratiquer le précepte : Aime et agis, qui est la loi d'expansion. Le dogmatisme charitable est aussi coi> traire au droit que le dogmatisme égoïste K
En somme, tout se lie dans la tloctrine du droit idéal telle que nous la comprenons; tout se déduit logiquement et peut se résumer en termes plus abstraits dans les formules suivantes, dont nous avons donné plus haut le développement.
1° Notre point de départ expérimental est la conscience même, qui se pense, pense les autres consciences, pense le monde entier, conséquemment a tout ensemble un caractère individuel et une portée universelle. 2° La conscience comprend sa propre r$lativité en tant que moyen de connaissance, car elle ne peut s'expliquer d'une manière adéquate ni sa propre nature comme sujet pensant, ni la nature de l'objet qu'elle pense, ni le passage du subjectif à l'objectif. De là le principe de la relativité des connaissances. 3° Ce principe est rationnellement restrictif de l'égoïsme théorique et pratique. 4° La conscience arrive, par la projection de soi autour de soi, à concevoir problématique ment un idéal positif de liberté individuelle et de société universelle; cet idéal, à la fois cosmologique , social et moral , est rationnellement persuasif. 5* Alors intervient un nouveau fait d'expérience : la tendance de l'idéal et, plus généralement, des idées-directrices, des idées- forces , h se réaliser elles-mêmes. 6* Le droit pur apparaît alor» comme la valeur rationnellement supérieure qui appartient à l'idéal universel d'une libre union de» coa-