SYNTHÈSE DES SYSTÈMES
et l'idéalisme, entre le point de vue scientifique de l'évolution et le point de vue métaphysique de la conscience inexplicable à soi-même. Spencer a négligé de tirer les conséquences morales de ce dernier point de vue ; après avoir suspendu notre science de l'explicable à un principe inexplicable dont 11 ne donne qu'une formule trop transcendante, il ne fait plus aucun usage de ce principe dans sa théorie mo* raie et juridique. C'est là, selon nous, une étonnante inconséquence dans son propre système. Sans prétendre appuyer la philosophie du droit sur ce qui serait ainsi par définition inconnaissable et transcendant, il faut, comme nous l'avons montré, que l'idée même de l'énigme immanente à la conscience restreigne et réfrène les motifs ou mobiles purement matériels. D'autre part, Kant a tiré de son inconnaissable transcendant un dogmatisme pratique, une sorte d'absolutisme moral qui nous semble contredire les vrais résultats de sa critique spéculative. Nous croyons avoir ramené le principe limitatif à sa vraie valeur, en évitant tout ensemble le dogmatisme moral de Kant et l'espèce d'indifférentisme de Spencer, qui ne se demande point quelles conséquences morales on peut tirer de ce fait que nous sommes des êtres conscients *. Le vrai principe limitatif, selon nous, est immanent et se réduit à la conscience même, dont les autres consciences et la réalité objective sont une projection, et dont la transcendance n'est qu'un mirage. Notre théorie est un monisme immanent.
Ajoutons en terminant que l'accord établi par ld
i. Voir, dans la Revue des Deiub Mondes, notre étude sur les postulats et tes symboles de la morale naturaliste, mars 1889.
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théorie ne peut manquer de s'établir aussi dans la pratique et de se manifester dans l'histoire. Aussi peut-on prévoir un rapprochement de plus en plus grand entre les divers peuples rur la conception du droit humain, du droit universel. Les oppositions d'aujourd'hui sont passagères ; elles.tiennent surtout à ce que les peuples européens, tantôt entravés par des privilèges héréditaires, tantôt asservis par des césars d'aventure, n'ont pu encore voir s'établir dans leur sein ni la liberté complète ni la vraie égalité, sans lesquelles il n'y a point de paix durable ni de fraternité sincère avec les autres peuples.
Notre philosophie sociale et politique, en France, doit avouer franchement qu'elle s'appuie, au point de vue scientifique, sur une idée pure, qui d'ailleurs peut être , au point de vue métaphysique et cosmolôgique un symbole lointain de la réalité. Est-ce là avouer une faiblesse? Non, mais une puissance. Les idées directrices sont des moteurs plus ou moins forts et plus ou moins sûrs, mais toujours nécessaires. Elles sont pour les êtres raisonnables ce que sont les instincts pour les êtres irraisonnables. L'oiseau porte dans sa tête l'image du nid, qui l'obsède comme un rêve, tout ensemble souvenir du passé et pressentiment de l'avenir ; il travaille sous l'empire de cette vision intérieure, jusqu'à ce qu'il lui ait donné un corps et ait posé sur la branche le nid réel où sa famille doit éclore. Et cet instinct, le plus souvent, est infaillible : le visionnaire est un prophète. Les hommes agissent sous des idées comme les animaux sous des instincts; de même les peuples, chez qui l'idée reprend toujours