SÉLECTION DEÔ IDÉES DIRECTRICES
la forme instinctive. Les vieux Germains, absorbés par l'idée de la bataille, rêvaient un ciel où les combattants renaîtraient de leurs blessures pour pouvoir recommencer le combat. D'autres peuples furent enivrés par l'idée de volupté et rêvèrent un paradis de houris. Il en est dont la pensée et l'instinct ont pris pour objet la puissance, soit habituellement, soit exceptionnellement; il en est qui ont été sous l'obsession de l'utile; d'autres ont vécu pour l'idée du beau; ceux-là ne songent qu'à travailler; ceux-ci songent à contempler et à admirer. Parmi toutes les notions directrices des peuples, des époques , des individus, a régné et règne encore la lutte pour l'existence : il se fait une sélection des idées, comme il se fait une sélection des espèces ; toute idée n'est, selon nous, qu'une forme et un type spécifique, une espèce idéale, dirait Platon. L'idée de liberté, par exemple, symbolise une espèce d'êtres ayant en euxmêmes le principe de leur action et de leur développement à l'infini. Nous rangeons tous les hommes sous cette idée d'indépendance, même ceux qui sont encore dans le plus manifeste esclavage moral, comme nous rangeons sous la notion du cercle idéal toutes les courbes réelles qui tendeni à être circulaires, quel que soit encore leur écart de la ligne directrice. L'homme aspire à être libre comme une goutte d'eau qui tombe de la nue aspire à être une sphère, comme l'arc-en-ciel du nuage aspire à être un cercle. Le droit idéal de l'homme, c'est donc d'être libre, comme le droit idéal d'un rayon de lumière serait de se propager en ligne droite. Telle est du moins la notion que certains hommes et certains
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peuples, à diverses époques, se sont formée de la direction essentielle à l'humanité : le peuple français, par exemple, ne semble aujourd'hui pouvoir se la figurer autrement. Que d'autres peuples y parviennent et conçoivent une autre idée directrice, cela est possible; mais, comme les individus et les peuples ne peuvent se dispenser d'agir et que des êtres raisonnables ne peuvent agir sans une idée, il faut bien que chaque individu et chaque peuple cherche sa force dans son idée morale et sociale, durable ou transitoire, destinée à survivre ou à périr avec les siècles.
Il y a parmi les instincts fles animaux certaines aberrations qui tiennent à ce que des actes autrefois utiles à l'espèce et devenus aujourd'hui inutiles se sont perpétués par une sorte de tradition héréditaire : on en trouverait plus d'un exemple chez les abeilles ou les fourmis. Il y a de même, parmi les idées directrices des individus et des peuples, des formes surannées d'existence et de conduite, des types d'action dont l'utilité a péri et qui survivent à leur propre utilité : telles sont certaines conceptions religieuses bonnes autrefois, maintenant inutiles ou même nuisibles; telles sont encore certaines conceptions morales qui ne sont plus que des préjugés, certaines idées sociales ou politiques qui ne sont plus que des antiquités, comme celles de la noblesse, des castes, de la royauté absolue, du droit divin des rois. Ce sont, pour ainsi dire, des idées parvenues à l'état crépusculaire. Au contraire, il y a d'autres idées qui sont comme une aurore. Seulement on dispute pour savoir quelles sont celles qui vont redevenir nuit
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et celle? qui vont devenir lumière ; le jour termine ce débat en se montrant. L'histoire donnera tort aux uns et raison aux autres. En ce moment, il s'agit de savoir ai l'avenir appartiendra àr la liberté égale pour tous, à la fraternité humaine, ou si c'est le jeu des forces mécaniques, le jeu des intérêts ou des fonctions biologiques qui se substitueront à tout idéal de droit pur. Entre les idées adverses qui luttent pour la vie au sein de l'humanité, c'est à chaque individu et à chaque peuple de prendre parti.
Mais la science peut devancer l'histoire, et, avant même que le soleil ait paru, elle peut nous dire si les lueurs de l'horizon sont celles du soir ou celles du matin. La valeur d'une idée se prouve par son développement théorique et pratique, comme le mouvement se prouve en se calculant par la mécanique pure et en se réalisant par la mécanique appliquée. De même pour l'idée du droit : nous en apprécierons mieux la valeur quand nous l'aurons suivie en son développement spéculatif et dans ses applications sociales. Nous espérons montrer, dans la suite de ces études, qu'on peut construire la société entière conformément à cette idée directrice du droit, qui complète, sans les détruire, les idées de puissance ou d'intérêt. Déjà nous en avons déduit l'égalité progressive des hommes; on en peut déduire encore, croyons-nous, la fraternité progressive, la formule de la justice, la loi des contrats, la règle des législations modernes, le caractère particulier de l'évolution dans Yorganisme social souciis à des idées *, De plu?,
i. Voir, sur ces points, notre Science $qciale eontemporaine.
l'histoire nous montre toutes les conséquences de cette notion du droit tendant à se réaliser sous nos yeux et se réalisant même chaque jour de plus en plus. Ne sommes-nous pas dès lors fondés à conclure que la société finira par organiser réellement ses forces et ses intérêts selon l'idéal du droit, et qu'il y a dans cette idée l'anticipation de l'humanité à venir? Que l'astronome dans la voûte constellée découvre une nébuleuse en voie de condensation, et qu'il puisse à l'aide du télescope étudier la forme, la direction, la vitesse des astres qui la composent, ces données lui permettront peut-être, si elles sont assez nombreuses, de déterminer à l'avance la forme que prendra un jour cette matière sidérale, et le centre unique auquel viendront se réunir, après des milliers d'années, ces soleils en mouvement depuis des^içcles. La psychologie des peuples et l'histoire font un travail analogue, où le passé et le présent révèlent l'avenir; elles nous montrent dans les lois du mouvement et de la vie, conséquemment danç les lois des forces et des désirs, un déterminisme, avec lequel il faut toujours compter ; mais elles nous montrent aussi dans l'aspiration à la liberté universelle le principe et la fin de tous les mouvements ou désirs de l'humanité. L'idée de liberté, d'indépendance, de droit, a dès à présent ceci pour elle, qu'elle est le plus haut idéal que nous puissions concevoir; or, en fait de progrès, l'avantage finit par rester nécessairement aux idées les plus hautes. D'après les symboles antiques, Funivers visible serait né tout entier de cette éternelle aspiration ou, si l'on veut, de cette parole éternelle retentissant dans l'immensité : — Que la lumière
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soit! — ne pourrait-on dire que l'univers moral et social naît tout entier d'un désir ou espoir incessant, d'une idée indestructible, d'une parole intérieure qui retentit à l'infini dans la conscience du genre humain et se traduit en actes dans l'histoire : — Que la liberté soit!
Il faut appliquer à ces hautes notions, telles que la liberté et le droit, ce que Schelling et Hegel disaient de Dieu : si elles ne sont pas, elles deviennent. L'évolution de la nature, son devenir peut, au point de vue scientifique, n'avoir pas de but proprement dit et préconçu ; mais l'évolution de l'humanité en a un, par la raison que c'est l'humanité qui se propose à elle-même un but et s'impose un idéal à réaliser. Les plus grands parmi les individus et les peuples sont ceux qui ont placé ce but le plus haut et qui ont fait effort pour y atteindre.
Par là se révèle à nous la loi de développement à laquelle aucun pays ne saurait se soustraire sans se rabaisser et sans mettre en péril sa grandeur, son existence même. Un peuple se développe selon l'idée directrice dont son caractère national et sa philosophie nationale sont l'expression aux grands moments de son histoire; or la principale idée directrice de la démocratie française, nous l'avons vu, a été celle de la liberté produisant l'égalité et la fraternité. Ne pourrait-on tirer de là, relativement à l'avenir de notre démocratie, des conséquences toutes pratiques? Nous nous bornerons à les indiquer ici comme par anticipation.
D'une part, toute nation a besoin, pour résister aux causes dissolvantes, d'une cohésion morale, d'une unité
psychologique, de ce qu'on a appelé l'âme du « peuple » ; un peuple qui aurait pour ainsi dire en soi cent âmes diverses porterait la division dans son sein et tôt ] ou tard se fractionnerait, comme ces organismes inférieurs où la vie, encore diffuse et dispersée, tend à se dissoudre : les lois de l'histoire naturelle valent pour les nations, car, en même temps qu'une nation est une œuvre de consentement volontaire, elle est aussi un organisme naturel *. D'autre part, toute unité imposée à un peuple de l'extérieur, par exemple un pouvoir central despotique, ne saurait que retarder la dissolution sans l'empêcher; dans l'histoire des espèces vivantes, c'est par le dedans que la nature travaille, et il en est de même pour l'humanité. Il faut donc à chaque peuple une unité, intérieure qui rayonne du fond à la surface et se donne à ellemême sa forme, comme fait la vie. Or cette unité naturelle, pour la France contemporaine et démocratique, c'est l'idée du droit; c'est donc, si nous voulons retrouver notre puissance nationale, dans cette idée mieux comprise et scientifiquement appliquée qu'il faut chercher notre point d'appui, notre commun centre d'inspiration. De nos codes civil et pénal il faut peu à peu, méthodiquement, éliminer les lois, d'ailleurs peu nombreuses, où subsiste encore, aux dépens du droit rationnel, l'influence des vieilles coutumes, des anciens privilèges, de la religion d'Etat. Quant à notre constitution politique, la seule réalisation complète et adéquate de l'idée du droit est le gouvernement de tous par tous : les autres