‹ L'Idée, ou Critique du Kantisme [microform]Chapitre 11 sur 50 · La Liberté, t. Il, p · texte numérisé non relu

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On constate quelque chose d'analogue dans les phénomènes auditifs. Beethoven était sourd quand il composa sa Symphonie p(islorale\ Les harmonies de la nature, qui se nt exprimées avec une originalité si puissante en cette œuvre célèbre, ne retentissaient alors qu'en son àme. L'idéal qu'il contemplait et s'elTorçait de traduire au dehors, ne vivait plus qu'en lui et pour lui. Il y a donc des son? qui ne résonnent pas, et ces sons qui restent insaisissables à l'oreille la plus fine, le génie mu-

\. V. heelhoven, par V. Wilder, p. 285-286, Paris, Charpentier, 1883; — voir aussi VEncyrIopédie du XIX" siècle, p. H7(rueNeuve(lerUniversité.6), 1867. u Beethoven devint sourd. Imaginez le supplice de cet homme pour lequel les jouissances musicales étaient le premier besoin, ou plutôt le seul plaisir de sa vie. Toute perception de son lui était étran'.'ère. Un orchestre placé près de lui, et qui jouait fortmimo, ne lui causait pas la plus légère sensation. Son infirmité lui paraissait un déshonneur pour un musicien; il avouait que son plus vif chagrin était d'être forcé d'en révéler le secret.

« Par un étrange phénomène, son talent s'accrut par l'accident même qui semblait l'anéantir. Ses plus magnifiques œuvres datent de cette époque. Il s'enferma dans une solitude profonde, dans le village de Baden, à quelques lieues de Vienne. Un piano acoustique, chef-d'œuvre du mécanicien Maelzel, et par le moyen duquel Beethoven aurait pu percevoir les sons, resta toujours fermé. C'était dans les bois, où le compositeur s'égarait pendant le silence des nuits, aux bords des lacs et dans les grottes de Baden, qu'il créait ses chants et leur harmonie. Jamais il n'écrivait une note avant d'avoir achevé son morceau dans sa tête.

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sical les entend, en mesure l'intensité, en calcule les intervalles, en fait comme des grappes vivantes et savamment ordonnées. De là ces accords mystérieux, que les artistes interprètent avec leurs instruments, qui nous arrivent portés sur les ailes transparentes de l'air, et nous font rêver, malgré nous, d'un monde plus noble et plus beau. Mesquine, banale, et fausse philosophie que celle qui ne voit dans nos représentations que des vibrations nerveuses ou des ondulations cérébrales! La vérité déborde de toutes parts cette théorie déprimante, qui reste, peut-être, au-dessous de Tanimal luimême. Les nerfs, le cerveau sont une demeure trop petite pour contenir notre pensée. Fille se révolte, elle se débat comme une captive, quand on veut la rabaisser jusque-là. Son espace, son atmosphère, ses harmonies, son ciel, ne sont qu'en elle et pour elle.

Idée et conscience jaillissent d'une seule et même source; idée et conscience s'unissent en un même sujet, qui est l'àme toute seule; et celte unité nHîst pas synthétique : elle ne souiïre pas de division, elle est essentielle. L'idée n'est plus quand elle cesse d'être perçue, et la conscience n'est qu'autant

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qu'elle perçoit. Ces deux choses n'ont plus de sens quand on les sépare; et, par conséquent, il faut que le principe dontellessont l'acte n'ait pas d'éléments séparables, qu'il n'enveloppe pas de parties, qu'il soit radicalement indivisible.

Est-ce à dire que ce même principe soit totalement uniforme? Est-ce à dire que son indestructible unité soit tellement absolue qu'on n'y découvre plus aucune variété? Prise en elle-même, l'ame est-elle comme un océan qui n'a plus de ride? Il est difficile de le soutenir, et quand on pousse la question un peu plus loin, on trouve qu'il reste une certaine diversité jusque dans l'unité du sujet pensant.

Les philosophes de jadis attribuaient nos pensées à une faculté spéciale qui est l'intelligence; nos volitions, à une autre faculté qui est la volonté ; nos émotions, à une troisième faculté qu'on appelle la sensibilité. El dans cette vieille théorie l'on ne veut plus voir qu'un vain rêve; mais, si profonde que soit l'horreur dont on est pris à l'heure actuelle pour les qualités occultes, il faut bien qu'on y revienne. Les difTérences phénoménales supposent des différences nouménales. Si la pensée, le vouloir et l'émotion sont des faits qui se distinguent,

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dont chacun a sa physionomie nettement marquée, qu'on ne peut ramener directement l'un h l'autre, c'est que le sujet dont ils procèdent se diversifie aussi de quelque manière. Affirmer que ce sujet est une chose absolument uniforme au fond de son être, reviendrait à dire que la môme touche d'un instrument peut produire toutes les notes de la gamme. Il y a dans l'àme des puissances distinctes; la spécification de son activité ne se peut expliquer autrement. Mais la conscience, comme nous lavons vu dans le chapitre précédent, ne dilTère guère moins de l'idée que la pensée elle-même de la volilion ou la volition d'un plaisir et d'une douleur. La conscience et l'idée ne peuvent, non plus que les autres phénomènes de lïime, se réduire lune à l'autre : elles ne sont plus quand on les identifie; elles ne sont qu'autant qu'elles s'opposent. Il y a donc aussi dans le sujet pensant, antérieurement à toute pensée, une disposition native, une sorte de préformation qui le détermine et fait que la conscience et l'idée en peuvent éclore; il existe dans l'être qui connaît comme des linéaments cachés qui préparent la dualité phénoménale de la connaissance. Considéré en lui-même, séparément des modes dont il se revêt à chaque instant, le principe de la pensée est un et divers à la fois.

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En allant de la conscience et de l'idée à la virtualité dont elles émanent, on trouve encore une certaine dualité. Et, cependant, c'est à l'unité qu'il faut aboutir. Le sujet pensant, considéré comme tel, présente deux faces assez ditTérentes. Il y a donc un principe qui leur sert de support et de lien. Quel est ce principe.^ « Quelques historiens de la philosophie et quelques psychologues, dit M. Francisque IJouillier, ont reproché à Descartes d'avoir fait de la pensée l'essence de l'àme, et de toutes ses modifications des modifications de la pensée, des

espèces de pensées Quanta nous, au lieu de blà-

merDescartes de cette prétendue confusion, nous l'avons loué il y a déjà longtemps, et nous le louerons encore davantage aujourd'hui, d'avoir montré que la conscience ou la pensée est, en efïet, le fond commun de tous les phénomènes psychologiques, tant de ceux de la passion et de la volonté que de ceux de l'intelligence, et que seule, au milieu de si grandes diversités, elle fait leur unité La conscience, voilà non seulement le lien intime, mais, encore une fois, Tessence de toutes les facultés de l'âme. Si la conscience n'était qu'un fait interne particulier, Tunité de l'Ame au sein de la diver-

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site des facultés deviendrait incompréhensible '. » Si profond que soit notre respect pour le vaillant psychologue qui a écrit cette éloquente page, nous sommes contraint d'avouer que sa théorie ne résout pas le problème. Prise à l'état actuel, la conscience est un phénomène plus fondamental et plus durable que les autres, mais qui n'en a pas moins ses éclipses, comme la pathologie s'est chargée de nous l'apprendre. Prise à l'état actuel, la conscience n'est qu'un mode de l'àme, loin d'en constituer ressenec. D'autre part, la virtualité dont elle sort, pour y rentrer à certaines heures de détresse physique, est si peu le principe où tout s'unit, (ju'elle est ellemême un des deux termes à unilier. Ni Descartes ni ses disciples n'ont trouvé la vraie place qu'occupe la conscience dans la constitution de l'ûme humaine : ils ont pris pour le fond de notre être psychologique ce qui n'en est que le phénomène

dominant.

Kant, sur ce point, nous parait plus voisin de la vérité. « Quoique l'étendue, l'impénétrabilité, la composition et le mouvement, bref, tout ce que les sens extérieurs peuvent nous fournir, ne soient pas des pensées, des sentiments, des inclinations, des résolutions, ou que l'on ne comprenne parmi ces

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