S. Th. I, LXXVII, art. i. — Ihid., LXXXVII, art
IDÉE ET CONSCIENCE
L'hypothèse peut paraître étrange. Mais on l'a faite; on l'a même soutenue avec ténacité, et il faut y répondre. Kant, au second volume de sa Raison pure, avait déjà parlé de la possibilité d'identifier deux consciences. L'idée a été reprise par Bûchner, et M. Ribot en a essayé la vérification expérimentale dans ses Maladies de la personnalité. Il y aurait des fusions aussi bien que des dédoublements de consciences : et si l'on pouvait fondre deux cerveaux comme on fait deux morceaux de cire, il est probable, dit-on, qu'on n'auraitplus parla mêmequ'un seul et même moi.
On voit d'ailleurs où tend la conjecture. Si l'âme vient du multiple pour retourner au multiple, l'unité et l'identité du moi deviennent précaires ; la thèse de l'immortalité se trouve ébranlée, et la Psvchologie traditionnelle doit changer ses moyens de défense.
Heureusement, l'idée d'ailleurs très pénétrante des matérialistes contemporains n'est terrible qu'en apparence, et la valeur qu'on lui prête tient surtout
àlaméthodeexclusivementempiriquequ'onemploie depuis un demi-siècle. On a cessé de raisonner pour mieux observer; et dès lors tout a paru également raisonnable.
Le sujet pensant, avons-nous dit, est chose absolument indivisible. Or, que l'on combine comme on
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le voudra les éléments matériels, qu'on les suppose agglutinés, souciés, stratifiés par l'action persistante de millions de siècles, on n'aura toujours, aux yeux de la raison, qu'une coagulation caduque; on n'aura toujours qu'une union, non l'unité. Tout ce qui s'additionne peut aussi se soustraire. En ajoutant des parties à d'autres parties, on obtient le contigu, non l'indivisible.
Entrons plus avant dans l'étude de cette ditiicilo question.
Tout être matériel a une limite; et cette limite lui est essentielle. Elle dérive de son intime constitution, si bien qu'il n'est plus, quand elle cesse d'être. Mais l'identification de deux éléments ne se peut faire que si leurs limites respectives disparaissent; car aussi longtemps qu'elles subsistent, ils s'opposent au lieu de se confondre. Identifier deux éléments, c'est donc les annibiler.
Il est également facile d'observer que l'identification de deux ou plusieurs éléments ne se peut produire que s'ils commencent à être contigus. Or, qu'arrive-t-il à ce moment ? qu'ils se distinguent encore mieux, loin de se confondre. La contiguïté, en effet, suppose action et réaction; ces deux phénomènes à leur tour impliquent résistance, opposition; et cette opposition s'accentue au fur et à mesure que la contiguïté va croissant; si bien que plus deux
IDEE ET CONSCIENCE
êtres s'unissent, plus ils tendent à rester deux. L'expérience suit la marche inverse de celle qu'ont inventée les positivistes.
C'est donc la simplicité, c'est l'indivisibilité qui fait le fond de notre esprit. Et cette indivisibilité n'a pas son origine dans la matière, elle n'en est ni l'effet ni le mode : cette indivisibilité est une donnée première; le multiple, qu'ilsoit psychologique ou physique, qu'il s'épanouisse sous forme de pensée ou de représentation spatiale, n'en est que la perpéluello manifestation , la vivante et consciente activité.
Evidemment, l'on ne peut conclure de là que l'àme soit essentiellement indépendante de toute matière, c'est-à-dire spirituelle. Derrière les phénomènes matériels que nous subissons, il y a une cause nouménule qui les produit : et cette cause comprend lecorpsauquel nous sommes unis. Quelle est cette union .^ Est-elle nécessaire ou accidentelle? Voilà ce qu'il faudrait établir pour savoir à quoi s'en tenir sur la spiritualité de l'àme, et ce que nos prémisses ne contiennent pas. Mais c'est déjà quelque chose de savoir que la pensée ne peut ni provenir de In malièi'(» ni s*v réduire.
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Formulons maintenantlesprincipalesconclusions auxquelles nous a conduit Tanalyse de la conscience et de l'idée :
1** La conscience saisit les phénomènes tels qu'ils sont ; ils sont donc pour elle autant d'absolus. Partant le relativisme ne s'étend pas au rapport de la pensée et de son objet immanent.
2' Los phénomènes sontlesactes vivants de rûme, par là mémo on se connaît dans la mesure oii Ton agit.
3° On peut en particulier affirmer de l'idée tout ce que la conscience nous y fait voir; car la conscience, en intervenant, ne change pas ses caractères natifs.
i"" La conscience se distingue de l'idée au point d'en pouvoir mesurer l'intensité et la durée. Elle n'est donc pas à la représentation qu'on réduit au mouvement, comme le concave au convexe : elle contient une activité qui lui est propre.
5" C'est la conscience, non l'idée qui fait le moi. Par où l'on peut voir qu'on s'est trop hâté de conclure de l'unité de la vérité à l'impersonnalité de la raison. Supposez qu'il n^existe qu'un idéal de l'entendement, éternel, immuable, nécessaire; il se
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peut encore qu'il y ait plusieurs consciences, parla même plusieurs moi pour le contempler.
G° L'idée elle-même, considérée comme représentation, a quelque chose d'hyperorganique; ellen'est pas le mouvement lui même, une vibrationdesnerfs ou une ondulation des molécules cérébrales; c'est un mode de l'àme.
1° Lo sujet de la pensée est indivisible, et cette indivisibilité ne s'explique pas par une intime coagulation de parties matérielles; car, si de l'un on va au multiple, du multiple on ne va pas à l'un. C'est le simple qui précède le composé et le produit. Et s'il en est ainsi, l'hypothèse des fusions de consciences n'a plus de fondement.