‹ L'Idée, ou Critique du Kantisme [microform]Chapitre 15 sur 50 · CHAPITRE PIIEMIEU · texte numérisé non relu

CHAPITRE PIIEMIEU

^^aiure de ce» caractère».

Toute idée est le terme immanent d'une pensée; toute idée se rapporte essentiellement à un acte de conscience qui lui est adéquat; et c'est ce rapport que Ton vient d'examiner.

En outre, toute idée, quel que soit d'ailleurs l'objet qu'elle représente, a certains traits qui la distinguent de l'image correspondante et qu'on peut appeler ses caractères généraux : toule idée est à la fois abstraite^ universelle ai nécessaire. Won viennent ces caractères inaliénables? se rattaclient-ils à la pensée ou à son objet? Jaillissent-ils, au contact de l'expérience, du fond môme de l'entendement? ou bien l'esprit a-t-il le pouvoir de les extraire du pbénomène sensible? Faut-il les situer dans la

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conscience ou dans l'idée? Telle est la question qui se pose maintenant ; et pour la résoudre avec bonheur, il importe en premier lieu d'en définir le mystérieux objet, de chercher en quoi consistent au juste l'abstrait, l'universel et le nécessaire.

Le caractère fondamental de l'idée est d'être abstrait; et de ce fait psychologique tout le monde convient. Mais peut-être n'est-on pas d'accord sur la notion précise qu'il en faut avoir : il est bon d'en fixer le irait original.

M. l'abbé de Broglie remarque, dans son œuvre magistrale sur Le positivisme et la science expérimentale, que l'abstraction est tombée dans l'oubli depuis la révolution philosophique qui s'est produite au commencement du xvn^ siècle. «La faculté d'abstraction, sous le nom d'intellect agents était considérée, dit-il, par la philosophie scolastique, comme la principale des facultés supérieures de l'intelligence humaine. C'est à l'analyse des données expérimentales, opérée au moyen de cette faculté, que les sectateurs d'Aristote attribuaient la formation de toutes les idées vulgairement nommées idées de raison.

La philosophie cartésienne, ayant imprmlem-

CARACTÈRES GÉ.NÉRALX DE L'IDÉE

ment compris la doctrine profonde et vraie d'Aristote surhiconnaissance humaine parmi les préjugés qu'elle a mis de côté, a perdu de vue le rôle important de la faculté d'abstraction, et cet oubli a duré jusqu'à nos juurs, à tel point que dans les livres élémentaires de la philosophie éclectique, l'abstraction est reléguée à un rang inférieur comme une des variétés de l'attention.

« Nous devons cette justice à M. Taine qu'il a deviné l'importance de l'abstraction et qu'il a rendu à celte faculté le rang qui lui appartenait. Il a essayé de s'en servir pour combler les immenses lacunes de la philosophie purement empirique de Stuart Mill. Malheureusement M. Taine n'a pas saisi le rapport intime entre la notion de substance et la faculté d'abstraction. Aussi son abstraction, ne portantque sur des images mobiles ou des données abstraites, ne pouvait pas avoir la fécondité et la puissance de celle qui décompose les êtres réels '. » Cette vue esta la fois juste et profonde; elle contient le secret des phases multiformes et tourmentées par lesquelles a passé la philosophie moderne, ^i l'abstrait n'est pas dans les choses et que l'esprit manque par ailleurs du pouvoir de l'en tirer, il faut bien qu'il devienne une forme de la pensée ; et

t-T. 1, p. i;3-i74, Paris, 1880.

L'IDÉE

Tabslrait une fols absorbé, il faut bien aussi que la pensée absorbe le concret à son tour ; car entre ces deux aspects de toute représentation il existe un rapport essentiel. L'innéisme, le kantisme qui n'est qu'un innéisme mutilé et bâtard, l'idéalisme et le monisme qui n'est que le corollaire métapbysique de ce dernier système, sont en germe dans toute philosophied'oiil'onbannit la faculté d'abstraction. Le jour 011 Bacon estvenu jeter le discrédit sur la théorie aristotélicienne et par là même sur l'intellect aclif qui en est la base principale, la philoso' phie s'est engagée dans une impasse dont elle ne

devait plus sortir.

Essayons donc en premier lieu de préciser la notion fondamentale de l'abstrait; dégageons-la des phénomènes qui en approchent, mais qui pourtant ne sont pas elle ; rendons-lui son véritable sens, celui que lui ont donné les philosophes

de l'École;

On peut dire d'une certaine manière que les images ont quelque chose d'abstrait. L'ouïe, par exemple, ne perçoit que des sons dans un corps qui est d'ailleurs étendu, qui présente une forme déterminée, d'où peuvent sortir des ondulations lumineuses, des odeurs et des saveurs. Chacun de nos sens ne saisit dans le faisceau de la réalité que ce qui lui revient; chacun de nos sens isole son ob-

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jet du tout physique auquel il est inhérent pour le voir à part : chacun de nos sens est « une machine à abstractions ». Mais pour peu qu'on y regarde de près, on observe assez vite que l'abstrait de la sensibilité n'est pas celui de l'entendement. Les sens partent du concret pour aboutir au concret. L'entendement part du concret et arrive à un résultat d'un ordre tout difl'érent, où le fait de l'existence ne compte plus, qui ne renferme plus qu'un groupe de propriétés prises à l'état nu, où l'on ne trouve comme résidu que des éléments logiques, une pure essence. J'ai sur ma table un presse-papier; cet objet, je le vois dans un moment et dans un lieu déterminés. 11 a de plus des propriétés qui lui sont inhérentes, indissolublement liées, qui n'existent et ne peuvent exister qu'en lui. C'est une sorte de disque ; ce disque est une branche d'olivier, qui mesure près de six centimètres de rayon. 11 porte les armes de Jérusalem à sa surface supérieure; en dessous il a le brillant et le poli du cristal. Voilà bien des conditions du même phénomène. Or ces conditions, je les puis examiner l'une après l'autre sans tout supprimer par le fait. Je puis par une série d'opérations mentales séparer successivement du disque que je vois le temps et la portion de l'espace où je le vois, la couleur que j'y remarque, la matière dont il est formé, ce quelque chose de spé-

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cial et d'interne qui le fait être ce disque, non un autre; et ces soustractions achevées, tout n'a pas disparu parla môme. Il reste un élément fondamental, essentiel, multiple aussidansun certain sens. Je conçois encore ce qu'est le disque, dans le disque, ce qu'est le cylindre, dans le cylindre ce que sont le solide, le plan, la ligne, le point. Ces diiïérentes notions, c'est ce qu'on appelle l'abstrait. L'abstrait n'est donc ni le concret ni une partie réelle du concret, ce n'est pas un objet dans sa totalité physique, mais la nature d'un objet considérée en tant qu'elle ne relève plus de tel ou tel individu, prise pour ainsi dire à l'état d'émancipation.

Essentiellement abstraite, l'idée est aussi et par là même essentiellement universelle.

Non seulement l'image est chose concrète, mais encore elle a un fond d'incommunicabilité : elle est elle-même et ne peut être une autre. Il en va tout autrement de l'idée. Par le fait qu'elle se dégage de sa cangue empirique, par le fait qu'elle passe à Tétat abstrait, l'idée peut, sans cesser d'être une, se rapporter à plusieurs individus ; et ce rapport est ce qu'on entend par uni-

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