‹ L'Idée, ou Critique du Kantisme [microform]Chapitre 26 sur 50 · KK · texte numérisé non relu

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cette vérité scientifique, qu'il a pourtant cherchée avec une si constante et si généreuse ardeur. Il suit à son égard l'attitude d'un général qui, pressé par un ennemi puissant, s'enfuirait à grandes journées, laissant derrière lui murailles, bastions et fossés, pour aller s'enfermer dans sa ca[)ilale.

C'est déjà trop de ce triple masque que Kant met à la réalité expérimentale; mais de plus, ce masque ne lui va pas : ni les catégories ne s'accordent avec les schèmes, ni les schèmes avec les données de l'intuition sensible.

En premier lieu, tel schème évoqué par l'expérience ne peut à son tour évoquer telle catégorie que s'il existe entre l'un et l'autre un rapport exclusif. Or ce rapport n'est pas toujours donné. La réalité, par exemple, n'est pas seulement homogène à la qualité, mais encore à la quantité, à la substance, à la modalité; car tout est réel. De même, la permanence n'est pas un trait distinctif de la substance. Toute substance contient, il est vrai, un principe permanent; mais tout ce qui est permanent n'est pas une substance. L'étendue, la conscience que chacun de nous a de soi-même, ont un certain degré de permanence : elles persistent toutes deux, l'une à travers le rythme du mouvement, l'autre sous le tliix des états psychologiques; et l'on ne peut y voir des êtres substantiels.

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La succession, n'étant qu'un rapport de temps, ne mène pas nécessairement à la causalité, qui enveloppe de plus un rapport d'énergie. Quelle ressemblance entre la simultanéité et la réciprocité d'action, entre la nécessité et l'existence d'un même objet dans tous les temps? Entre ces deux choses n'y a-t-il pas la difTérence du droit au fait, qui pour Kant est irréductible?

De plus, supposons qu'entre chaque schème et la catégorie correspondante il y ait véritablement un rapport exclusif et comme une voie unique : il faut encore rendre compte de la manière dont ces deux conditions de la pensée s'appellent l'une l'autre pour concourir à la formation d'un seul et même objet. El ce mode d'évocation, Kant ne peut que très difficilement le déterminer. Il rejette à la fois l'occasionnalisme et l'harmonie préétablie; par conséquent il ne peut que se rabattre sur Tassocialionpar ressemblance. C'est à D. lîume qu'il emprunte son procédé d'explication. Mais alors on arrive à une conclusion bien inattendue. Une association par ressemblance nesefait pas toute seule. Elle suppose des traits communs entre les termes qui se ressemblent ; et ces traits communs, la réalité prise à l'étal brut ne les contient pas. Imaginons deux boules d'ivoire, qui mesurent exactement l'une et l'autre quatre centimètres de dia-

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mètre. Par elles-mêmes, ces deux dimensions sont étrangères dotons points : chaque boule a la sienne en propre, qui n'est rien à la seconde. Le trait commun n'apparaît que lorsque l'intelligence se mel de la partie. C'est l'activité de l'esprit qui le dégage des deux individualités qui l'enveloppent; c'est l'activité de l'esprit qui de deux qualités distinctes fait inie seule et même notion. Mais, si telle est la nature de l'association par ressemblance, l'homogénéité du schème et de la catégorie corrélative ne conduit à rien par elle-même. (iC sont là deux concepts qui demeurent étrangers l'un à l'autre aussi longtemps que la force abstractive de l'intelligence ne les a pas fondus en un seul. Et pour Kant cette force ne compte pas. Tout son système croulerait comme un château de cartes, si l'on venait à y introduire ce facteur nouveau. On verrait alors, en effet, que la catégorie sort du schème qui lui correspond et tout l'échafaudage des formes a priori de l'entendement n'apparaîtrait que comme une gênante superfétation.

S'il est difficile à Kant de nous dire comment les catégories s'appliquent aux schèmes, il n'a pas moins de peine à nous faire voir l'accord des schèmes eux-mêmes avec l'expérience, Quel est le rapport du nombre à tel nombre, de la réalité à elle réalité, de la permanence à telle sensation qui

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présente ce caractère, de la succession constante à tel cas de causalion? Chacun de ces schèmes est inné d'une certaine manière, façonné par l'esprit en dehors de toute donnée empirique ; d'autre part, c'est de l'expérience même que procède la réalité sensible, individuelle et contingente qui lui correspond. Ici encore, nous le demandons, où est le principe d'harmonie entre les lois de la pensée et celles des choses? La seule réponse au problème est celle que nous avons donnée plus haut pour expliquer le rapport des catégories aux schèmes. Mais cette réponse, on Ta vu, ne suflit que si l'on accorde à la pensée une puissance d'élaboration que le 'système kantien ne comporte pas.

Kant a posé la question de l'accord de la pensée avec les choses de manière à doubler la difficulté qu'elle enveloppe. Pour les vieux innéistes, il ne s'agissait quede savoir comment les idées se rapportent aux représentations sensibles. Kant a dû chercher en plus comment les catégories se rapportent aux schèmes, qui ne sont autre chose que des idées. De là deux embarras pour un, deux filets serrés dont il n'est pas sorti.

Mais si la théorie de Kant ne nous permet pas d'atteindre directement les faits, nous foin^nit-elle du moins des symboles psychologiques où nous piiissionsen reconnaître dans une certaine mesure

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et la nature et l'ordre réel? Pas davantage. Et les formes de la sensibilité et les catégories deTentendement pur sont autant de milieux réfringents oii les rayons partis de l'empirique réalité dévient à chaque instant. Qu'est-ce à l'origine que le fait extérieur qui donne lieu au travail de la pensée? Problème insoluble, énigme indéchiffrable. Au moins la théorie cinétique de l'univers a-l-eUe l'avantage de conserver en dehors de la conscience une réalité qui présente une forme déterminée, et de maintenir entre les états du dedans et ceux du dehors une certaine correspondance. Rien de pareil dans Kant : ce minimum d'objectivité disparaît avec tout le reste. Les faits de la nature extérieure sont une .r comme la cause dont ils procèdent. On ne connaît rien, on ne peut rien connaître ni de leurs caractères ni de leur évolution. Et cela, n'est-ce pas la négation radicale du savoir expérimental ? N'estce pas le formel avey que le savant lui-même, pourtant si fier dans ses positions, n'est pas plus fortuné que le métaphysicien, qu'il esl condamné, lui aussi, îi no jamais lutter qu'avec des ombres? Ainsi, le masque que Kant met à la vérité expérimentale n'a pas seulement l'inconvénient de nous en dérober la face lumineuse, mais encore il n'en suit pas les mobiles contours, il en dénature tous les traits.

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Pas de science expérimentale, si Kant a vu juste. Mais, de plus et c'est une conséquence qui n'en est pas moins vraie pour être un peu surprenante), pas de morale au sens strict du mot, pas de moi'ale absolue chez ce philosophe, qui a été le plus noble et le plus ardent défenseur de la morale.

Kant nous parle avec un enthousiasme contenu et d'autant plus communicatif de l'universalité, de la nécessité de la loi morale et des postulats qu'elle entraîne. A ses yeux, la loi morale est indépendante de l'espace et du temps, suprasensible, inconditionnelle, absolue en un mot. Elle suppose, en outre, la liberté. Dieu, la vie future : la métaphysique y reparaît portée en quelque sorte sur les ailes du devoir. ?]t Ton sent que, lorsque Kant nous tient ce hardi et noble langage, il nous livre le fond même de son Ame. Or, le malheur veut que sa théorie de ]ti Raison pure ébranle et renverse tout ce bel édifice. (Vest un jugement synthétique que celui par lequel on passe du fait rationnel de la loi morale à la liberté. C'est un autre jugement synthétique (jne celui par lequel on s'élève de l'idée du souverain bien, soit à l'existence de Dieu, soit à rimmortalité de Tame: et ce jugement est loin d'être simple, il est gros de propositions accessoires de même nature que lui. C'est à l'aide d'une série de jugements synthétiques que Kant déduit du

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devoir le code de nos devoirs, et celte déduction est pénible : Ton y sue et Tony souffle comme Tatlelage du coche. Rien plus, cette formule primordiale et immédiatement donnée à l'entendement pratique : « Tu dois », n'est elle-même qu'un jugement synthétique des mieux caractérisés. Pourquoi dois-je? Les philosophes répondaient autrefois : « parce que Dieu le veut »; ou bien encore : « parce que lu connais la sainteté naturelle des choses et que lu es libre ». Kanl renonce à ces solutions d'ordre métaphysique. Entre le devoir et le sujet du devoir, il ne cherche plus une dérivation essentielle. H affirme l'absolue nécessité de la loi morale sans l'expliquer; et à ce signe, chacun reconnaît le jugement synthétique. La morale de Kant n'est donc d'un bout à l'autre qu'un tissu de jugements synthétiques. Mais tout jugement de celle nature est inhérent à l'entendement, tient à sa conslitution native et n'a de valeur que par là : c'est une loi relative à notre pensée, c'est une vérité tout humaine. II se peut que, dans d'autres planètes, d'autres esprits, doués d'une manière différente de voir, aient une morale qui soit le contre-pied de la notre. Et voilà Vimpcratif caU'goriqm assez gravement compromis.

Rien ne sert d'ailleurs, pour échapper à celle conséquence, de recourir à la distinct ion de la raison

CAKACTKRES GÉNÉKAUX DE L'IDÉE

pure et de la raison prati(iue. Car, quelle que soit celle des deux consciences rationnelles à laquelle se rattachent les propositions morales, elles n'en restent pas moins synthétiques, et c'est de là que vient leur relativité. En outre, il n'y a qu'une raison en chacun de nous, et Kanl lui-môme l'a dit de la manière la plus formelle. Les distinctions qu'on essaie d'établir au sein de notre enlendemenl, ne répondent qu'aux aspects logiques d'une seule et môme réalité.

Ce que nous venons de dire au sujet de la morale peut s'étendre aux mathématiques ellesmêmes; car c'est en vain qu'on essaie de leur attribuer une valeur à part. Elles se trouvent atteintes, comme les autres branches du savoir, par le relativisme intellectuel de Kant. Les vérités malhémal icônes sont des jugements synthétiques, d'après sa théorie. Elles n'ont donc de nécessité que pour nous, et l'on peut concevoir un autre monde où 5 + 7 ne fassent plus 12, où l'espace ait plus ou moins de trois dimensions, où deux perpendiculaires élevées sur une môme droite ne soient point rigoureusement parallèles. En fait, cette idée a été comprise par les penseurs qui ont cultivé la philosophie de Kant. Récemment encore s'élevait entre M. Lechalas et l'abbé de Rroglic une in^^énieuse et piquante discussion sur la possibilité

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de constituer une géométrie essenliellemcnt dill'érente de celle à laquelle lout le monde croit.

Tout s'ébranle donc au contact de la théorie kantienne. Quelques années avant la Critique de Id ra/^wi ;^^^;-^, Jean-Jacques Rousseau avait frappé un grand coup entre la religion positive et la religion naturelle, s'acharnant à démolir la première, défendant la seconde avec une ardente éloquence et une géniale vigueur. Et la religion naturelle a disparu, comme une Heur déracinée, avec sa compagne séculaire. Kant, à son tour, est venu mettre la hache entre la métaphysique et les autres ramitications du savoir humain, « n'en voulant qu'à cette antique matrone abandonnée et repoussée de tous ». Mais son effort de géant a porté plus loin : avec la métaphysique ont vacillé sur leurs bases, et la science expérimentale et la morale elle-même, pourtant si respectée, et les mathématiques. Tout est devenu relatif au môme titre dans sa vaste théorie, parce que tout y dépend de ia nature de notre pensée. Il n'y reste de certain que nos phénomènes, plus cette proposition A == A. Le dernier mot du Kantisme, c'est le Pyrrhonisme.

CAIUCTÈUES GENEUALIX DE l/IDEE

Tirons maintenant de cet examen critique les conclusions que nous en voulons dégager :

i" L'abstrait est le résultat de l'activité mentale.

2" L'universalité ne se situe pas dans la pensée, mais dans l'idée : elle s'y rattache d'une façon nécessaire, elle découle de son essence. Par exemple, il est de l'essence du cercle d'ètni universel.

'J" La nécessité interne n'est qu'un corollaire de l'universalité. Dire qu'une idée est réalisable à l'infini dans tous les temps et tous les lieux, c'est affirmer du même coup qu'elle ne peut pas ne plus Tôtre.

4° La nécessité de rapport se situe également dans la région des idées, non dans celle de la conscience qui les saisil : elle se fonde sur une exigence essentielle par laquelle le sujet se rattache à son prédicat. Les choses sont liées et comme emboîtées : elles forment une sorte de hiérarchie logique et si serrée que les unes ne peuvent être que d'autres ne soient en môme temps. Voilà les faits; et quand on essaie de les nier, quand on entreprend de rapporter à la pensée qui connaît ce qui dérive

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(le l'essence même des objets connus, on introduit dans l'esprit humain un principe qui mine jus([n'à sa base tout l'ordre admirable de la connaissance; on y glisse le venin d'un doute radical et par là même irrémédiable.

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