‹ L'Idée, ou Critique du Kantisme [microform]Chapitre 34 sur 50 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

L'idée est dégagée du phénomène empirique par l'activité mentale.

L'idée se situe dans le phénomène empirique : i'Wo s'y trouve toujours impliquée de quelque manière. Et pourtant elle ne se ramène pas au phénomène empirique lui-même : car le phénomène rm[)irique, à quelque état qu'on le prenne, qu'il ait toute la netteté première de ses formes ou qu'il soit oblitéré et comme amorti par le temps, n'offre rien il la conscience que de concret, d'individuel et de contingent. Qu'est-ce donc alors que l'idée? Ne sommes-nous pas engagés dans une voie qui n'a d'issue nulle part ? N'est-ce pas le moment d'avouer avec le vieux Socrate : Ce que je sais bien, c'est que je ne sais rien?

Toutefois, ne nous laissons pas décourager, La chasse à la vérité est une sorte de drame intérieur, où l'ilmeest souvent d'autant plus voisine du succès qu'elle en paraît plus éloignée. Essayons de franchir l'étroit passage où notre esprit se trouve

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en détresse; peut-iMre de l'autre coté reverronsnous la lumière.

Un fait certain, c'est que notre intelligence distingue au sein de toute individualité deux choses très différentes, irréductibles l'une à l'autre : Yessence et Xexidence. Soit l'un de ces morceaux de craie dont se servent les mathématiciens pour développer au dehors le mystérieux cortège de leurs formules. Ce morceau de craie se situe à tel moment de l'espace et du temps , il enferme en lui-niènic un principe intime et spécial qui le fait être celui-ci et non l'un de ses voisins : en un mot, il exisle. Mais en même temps il contient tout un groupe de caractères, il enveloppe une certaine essence qui le chisse dans la hiérarchie des êtres, en vertu de laquelle il est craie plutôt que cristal, minéral plutôt que plante ou hèle. Il présente trois dimensions, il a une forme définie, rectangulaire, ronde ou conique. M y distingue des plans, des lignes, des points. De plus, si je le saisis avec la m^^in et que j'en applique la pointe sur un tableau noir, je sens qu'il est doué d'une certaine force de résistance. Enfin, les chimistes savent par l'analyse y découvrir Ionienne autre série de propriétés qui échappent

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aux profanes. Ce groupe de caractères que l'on découvre en un objet donné, son essence prise à l'état isolé, ou l'undeséléments logiques quilaconstituent, voilà l'idée. L'idée est donc quelque chose du phénomène empirique et n'a plus les caractères à Tétat brut de phénomène empirique; elle est quelque chose du concret et n'a plus rien de concret. C'est une propriété ou la nature d'un individu séparée de tout ce qui lui est étranger, arrachée de son enveloppe individuante et comme mise à nu. El là se trouve l;i raison pour laquelle les empirisles perdent leur peine, quand ils s'efforcent de la réduire à l'image. L'idée ne s'imagine pas plus que le son ne se voil ou que la lumière ne s'entend : elle traverse en inconnue le monde Ilot tant des phénomènes sensibles et ne ?o révèle (jn'à l'intelligence pour laquelle elle est faite et ([ui peut seule en jouir.

Maison ne peut s'en tenir à celte simple constatation. Elle évoque d'elle-même un problème plus vaste et plus profond. L'idée, disons-nous, c'est la réalité concrète, moins le fait de l'existence ; l'idée est l'essence de l'individu considérée à part. Comment se produit celte opération mentale qui contient toute la raison .' L'essence est-elle toute faite dans les choses, antérieurement à la pensée? S'y Irouve-t-elle à l'état formel, si bien que Tentendemenl n'ait qu'à se tourner de son côté pour la per-

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cevoir? Ou bicMi ne réside-t-elle qu'à l'élat implicite dans les replis des phénomènes individuels, et rintelligence a-t-elle besoin d'une élaboration d'ordre spécial pour l'en faire jaillir?

La première hypothèse est celle dont Platon a fourni la pensée fondamentale, qu'ont remuée en tout sens les réalistes du moyen âge, que Hegel a reprise avec une vigueur géniale; et cette hypothèse trouve encore parmi nous d'illustres et nom breux défenseurs.

D'après ces philosophes, la même idée ([ui est le mode de notre esprit, ce que tout le monde ap[)elle l'abstrait, est partie et partie réelle du concret, fait le fond des choses; et de là toute une vaste théorie du monde, qui se déduit avec une inexorable ligueur.

D'abord l'idée est essentiellement universelle, et son universalité consiste en ce qu'elle reste nuniéri([uemenl la même pour tous les êtres dont nous l'affirmons. Il n'y a pas plusieurs idées du cercle, plusieurs idées de la volition, plusieurs idées de la lumière ou du son; autrement l'on ne pourrait rien délinir. Partant, si l'idée est dans les choses comme en nous, il faut que toute essence, que toute propriété, que toute division logique de la réalité, soit identique chez chacun des individus où nous les concevons. 11 n'y a qu'une humanité pour tous les

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hommes, qu'une animalité pour tous les animaux; ce qui fait la nature d'une plante est une même chose chez toutes les plantes ; ce qui fait la nature d'un minéral est la même chose chez tous les minéraux. Les individualités les plus différentes ont un point par lequel elles s'identifient et qui est l'être. Non seulement l'idée fait le fond des choses, mais ce fond est un. Les objets qui forment poumons le spectacle de l'univers, sont des modifications d'une même étolfe, des aspects divers d'une même réalité.

r/idée n'est pas seulement universelle; elle est aussi nécessaire et doublement, nécessaire dans la connexion des propriétés qu'tdle. enveloppe, nécessaire en elle-même. On ne peut concevoir qu'une idée cesse un seul instant d'être possii)le, et puisqu<', dans l'hypothèse où nous raisonnons, le possible devient Je concret, on ne peut concevoir ([u'une idée cesse un seul instant d'exister. Le monde est l'être nécessaire ou du moins une face de cet être. Inutile de recourir à des distinctions et d'inventer, pour le besoin de la cause, que l'idée n'est qu'une imitation mentale, tout au plus une impression subjective de l'être nécessaire; car la nécessité que nous y voyons ne lui vient pas du dehors; elle tient à son assence. Or ce qui est nécessaire de sa nature ne se crée pas, ne peut être copie ou image.

r,e n'est pas toul. dette pnrtie de notre esprit qui

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perçoit l'idée, la conscience intellecliielle, ne fait pas exception aux lois des choses. Son essence est une chez tous les individus. Il n'y a qu'une seule et même raison pour tous les hommes, pour tous les (^tres raisonnables, et cette raison est éternelle comme le monde qu'elle contemple.

Au delà de l'horizon qu'embrasse riulelligonce humaine, de l'autre coté de l'idéal immuable auquel elle demeure essentiellemeni suspeiulue. y a-l-il une autre intelligence qui, elle aussi, voit ce que nous voyons, mais qui, plus large et plus puissante, enferme et pénètre tout d'un seul regard ? Le fait est possible:car à l'essence des choses s'ajoutent

certaines conditions qui font l'individu, et ces conditions peuvent, en un point de la nature, favorisera l'inilélmi le développement de la raison et l'élever îi la connaissance adéquate de tout ce^qui est ou peut être. Mais, s'il existe un tel entendement, il ne diffère pas radicalement du notre. Il est plus grand, mais de la même famille que le notre; car il n'y a qu'une raison. Nous sommes Dieu par le fond

de notre esprit.

Ainsi, que l'on admette une fois que l'essence est dans les choses à l'état actuel, et l'on va tout droit au monisme ; la substance du monde devient une hiérarchie d'idées éternelles, possédées par une conscience également éteruellc

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Mais cette métaphysique brillante qui prétend emprisonner l'univers entier dans le réseau fragile de quelques syllogismes purs, n*a de solide que l'apparence. Elle peut enthousiasmer le poète, car on s'y enivre d'idéal. Mais elle ne résiste pas à l'examen plus austère du philosophe. Klle ne con lient de la réalité que le mirage qui s'en produit au l'égard de noire raison.

Kn premier lieu, l'on ne peut guère ne pas s*éniouvoir des conséquences étranges qu'enveloppe manilVstemeut une semblable doctiiue.

Si la théorie de la raison impersonnelle est vraie, il n'v a plus de |)ersonnalilé. Dans cette hypothèse, en effet, mon inlelligence ne m'appartient pas même comme le chien appartient à l'aveugle dont il dirige l(»s pas; ma liberté a moins de rapport avec mon ))fO? que le lierre avec^ l'arbre dont il enlace le tronc et les branches. Os deux facultés supérieures sont étrangères à mon être; elles ne font pas parties constitutives de mon individualité. Jlne me reste en |>iopre que ma spontanéité consciente. Je sens encore, j'imagine, je désire, je me meus fatalemcMit, h la façon d'une machine qui pourrait avoir le spectacle de son travail. Mais je ne pense plus, je ne raisonne plus, je ne délibère plus, je ne veux plus, je n'ai plus d'action réiléchie ni sur mon organisme, ni sur la nature. Toiit ce que je puis

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dire, c'est qu'il pense, qu'il raisonne, qu'il veut en moi. Qu'on admette la théorie de la raison impersonnelle, et je ne suis qu'un automate : Tange s'évanouit en moi comme une vapeur subtile, et il ne me reste en partage que la bote. Si du moins je pouvais, d'après cette théorie, conserver la sainte espérance de devenir jamais quelqu'un, de m'élever un jour à la dignité de personne; si cell animalité, qui seule me constitue d'après l'idéalism rationnel, portait en elle-même un principe de progrès capable de l'acheminer peu à peu vers la pleine possession de soi; si une pareille émancipalion paraissait comme idéal à l'horizon de ma vie, j'aurais quelque raison de me consoler en facr (h' celte noble perspective! Mais celte espérance elle-même ne me reste pas; et, dès que j'essaie de dresser ma tète au-dessus de l'étang orageux des instincts, il y a une main qui me refoule, comme les damnés de Dante, une main impitoyable, qui est celle de la logique. Pour connaître la vérité, l'éternelle et sainte vérité, pour monter jusqu'à cette cime de la pensée où se révèle la beauté du bien, il faut que mon désir l'appréhende de quelque manière; mais du moment qu'il l'appréhende, le voilà qui s'identifie avec lui, et qui, par là même, devient impersonnel comme lui. L'effort par lequel je tends à la personnalité, est l'obstacle qui m'empêche d'y

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atteindre. Je ne puis voir la vérité sans m'y perdre moi-même, .le ne brise le cadre étroit de la passion (jue pour diminuer mon individualité. Animalité ou impersonnalité, voilà le dilemme de la vie. si ridée est le fond des choses; entre Tune et l'autre, il n'y a de |)lace que pour le travail de l'imagination.

L'idéalisme hégélien supprime donc la personnalité, aboutissant ainsi, bien ([ue [)ar une voie tout autre, au même résultat que l'empirisme, déflorant l'être humain, lui enlevant au nom de la philosophie ce qui fait à la fois son caractère et sa grandeur. De plus, et c'est la conséquence, l'idéalisme supprime la responsabilité. Que m'importent à moi la raison et la liberté impersonnelles? Klles sont d'un monde qui n'est pas le mien, elles habitent en bienheureuses un ciel fermé à mon humble existence. Ce n'est pas moi qui choisis mes lins, ce n'est pas moi qui pèse mes motifs; ce n'est pas moi qui décide, qui veux, qui meus : tout cela, c'est l'œuvre de l'impersonnel, et par conséquent une œuvre qui ne me regarde pas, à laquelle j'ni encore moins de part qu'à la faute d'Adam, qui m'est aussi étrangère que la lumière est étrangère à l'aveugle. Je n'en réponds donc pas. Et d'autre part, je ne puis davantage répondre des pensées ou actions qui sortent

du foiul insliuclil* de mon èlre. Car vv\i\, c'csl une pure nature, et pure nature n'eut jamais d'autre loi que celle de la t'atalilé. (Qu'elle fasse le bien ou le mal, elle est toujours également jusle ou plutôt également indillerente à la justice. On ne peut pas plus lui demander compte de <es actes qu'on ne peut s'en prendre à l'acide picri(iue des victimes qu'il fait en brisant la boîte infernale qui le dissimule. Les idéalistes me veulent à la fois trop grand et trop petit, pour me conserver ma responsabilité. Leur raison me dépasse, et par là môme n'est rien pour moi; ils me laissent à la merci de l'instincl, qui fut toujours aux antipodes de la morale. Si du moins l'éternel entendement me prêtait son secours, s'il était à nirme de me communiquer et sa lumière et son énergi.', je deviendrais dans une certaine mesure l'auteur de mes actes, ma conduite; pourrait m'ètre partiellement attribuée, et je garderais ainsi quelque apparence de responsabilité en vertu de cette grâce surnaturelle d'un genre nouveau. Mais cette écbappatoiré elle-même n'a rien que d'illusoire. La vérité est immuable; l'entendement qui la contemple l'est donc aussi, puisqu'il ne fait qu'une même chose avec elle. Mais dans l'immutabilité pas de choix possible, pas de réllexion, pas de délibération, pas de détermination : tout est, rien ne

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se fait. La liberté intemporelle n'est pas seulement un mythe, c'est un concept contradictoire. I^]n outre, comme nous Tavons déjà remarqué, on ne gagne rien à supposer que la vérité agit sur le désir, car le désir se perd àa;is l'impersonnel au fur et à mesure qu'il s'en approche. Enfin, de (juelquc manière (ju'on conçoive l'action de l'impersonnel sur la partie sensible de mon être, elle restera toujours inefficace, \u que la nature obéit à la nécessité, vu (jue la série des phénomènes qui la constituent ne peut être autrement qu'elle n'est, que rien ne peut ni en rompre ni en changer l'ordre essentiel.

Voilà les conséquences morales de 1 idéalisme : elles s(uit in(|uiétanles, comme on le voit, et plus d'un homme lionnête reculera trelVroi en mesulanl leur gravité. Sclielling a ([uelque part celte noble et [uofonde idée. Il est d'avis ([ue, lorsqu'un système de métaphysique entre en conflit avec les données fondamentales de la science des mœuis, on a par là même un indice certain de son erreui*. Il ne reste plu> (ju'à découvrir le point précis par lequel il pècbe. D'aucuns philosophes de notre temps trouveront leur profita méditer cette pensée du plus illustre de leurs maîtres.

Mais dévidons encore le fil enchevêtré de l'idéalisme. Ce système n'est pas seulement la négation

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(le la j)eisouiuililé, il est aussi la ué^aliou île loiile individualité; et, pour faire ressortir cette consé- ([ueuce inattendue, on n'a qu'à prendra la diaîncdc la déduclion h l'endroit où les partisans de la raison impersonnelle veulent bien nous la laisser. Vous affirmez ([u'il n'existe ([u'une essence de l'homme, de l'animal, du cercle, de la réilexion, de la raison , parce ([u on n'a qu'une idée de chacune de ces choses. Mais vous ne pouvez vous arrêter en si bonne voie : il faul ajouter de toute rigueur qu'il n'y a qu'une essence de la sensibilité, de l'instinct, de l'appétit; ([u'iln y a qu'une essence de chacun des phénomènes que produisent ces dilTérents principes d'activité; qu'il n'y a qu'une même essence pour toutes les couleurs, toutes les odeurs, toutes les saveurs, pour tous les éternùments et toutes les loux? Carie principe ne souffre pas d'exception : il ji'est pas d'être, si inlime qu'on le suppose, pas de fait, si fugitif qu'on l'imagine, où Ton ne trouve un certain nombre de propriétés, qui n'apparaisse du même coup comme éternellement possible, qui n'ait quelque chose d'universel et de nécessaire. Le parfum le plus éphémère, l'éclair même ([\ù traverse la nue deviennent des idées, dès qu'un enlendement les perçoit. Il faut donc dire, [)Our être conséquent, (jue tous les hommes

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ont la même sensibilité, la même imagination, la même puissance de désir, qu'ils voient à la fois les mêmes couleurs, qu'ils sentent à la fois les mêmes ileurs, etc. Et c'est là une théorie étrange, que n'approuvera jamais aucun philosophe encore

digne de son nom.

Le malheur veut qu'on ne puisse s'en tenir la. Si chacune de nos facultés supérieures et inférieures n'a qu'une même essence, ([ui se trouve identique chez tous les hommes actuellement existants, qu'ont possédée tous les hommes du passé, que posséderont tous les hommes de l'avenir; s'il est décidément vrai que la nature, avare de son trésor (l'être, a cette fureur du monopole, non seulement je ne suis plus une personne, mais je cesse d'être un individu. Impersonnel + fait d'existence, voilà la formule de mon être tout entier; et, parce que le fait d'existence, considéré à part, vidé de son contenu, ne peut être qu'une abstraction, tout se ramène à l'impersonnel en ma nature; tout rentre dans l'océan de l'indéfini. Je ne suis plus; il est. On nous dira qu'elle est déjà vieille, la méthode qui consiste à dénoncer les contradictions des systèmes philosophiques. Mais qu'importe, si elle est heureuse? Tous les moyens sont bons pour démasquer l'erreur. En spéculation, il n'y a pas de crime à se montrer machiavéliste. D'ailleurs, nous allons

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entrer plus avant dans W cn'iir d(^ la (lueslion.

On a pu voir que l'idéalisme enveloppe des conséquences manifeslement inadmissibles. Montrons maintenant qu'il est en contradiction flagrante avec les données de la conscience.

La pierre de touche de tout système, c'est l'expérience. On a beau gloritier l'autorité du raisonnement et vanter ses découvertes surprenantes ; on a beau tendre toute la force de son intelligence à bien serrer ses idées ; on n'empêchera pas un esprit juste de se dire à lui-même en face d'une construction logique, si solide et si brillante qu'elle paraisse: ..Peut-être; mais il faut voir: plus on raisonne, plus on a de chances de se tromper, car toute synthèse d'idées enveloppe un péril d'erreur. Ce que je vois directement, ce que je sens, ce dont j'ai l'immédiate perception : voilà ce qu'il faut garder envers et contre tout, c'est là l'ancre de la pensée. » Toute théorie, que les faits viennent démentir, doit être erronée par là même. Or c'est le cas de l'idéalisme dont nous faisons ici la critique.

L'essence ne nous apparaît pas dans les choses à l'état indépendant et séparé. Tout est individuel dans l'individu, tout est concret dans le concret, tout existe dans ce qui existe. Il n'y a pas plus d'essences logiques dans la nature qu'il n'y a des

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hémisphères dans notre globe avant qu'on y ait tracé par l'imagination la ligne idéale de Téqualeur. (( Les svstèmes, dit Anatole France, sont comme ces minces tils de platine qu'on met dans les lnn(»ttes astronomiques pour en diviser le champ en parties égales. Ces ills sontutiles à l'observation exncte des astres, mais ils sont de l'homme et non du ciel '. »> Otte pensée est juste, quand on l'appli(iue à l'inlime union de l'essence et de l'existence au sein de la réalité. Mais la question nous paraît avoir une importance capitale; il faut s'y arrêter. Lorsque je parcours des yeux les différentes parties d'un tout donné, par exemple, les lettres (|ui constituent un mot, je trouve ces parties toutes faites d'avance. Pour les percevoir, je n'ai pour ainsi dire qu'à me tourner de leur côté; il en est de même des qualités sensibles d'un objet quelcon- ((ue. Bien qu'inhérentes au même sujet, ces qualités sont distinctes par elles-mêmes : il existe entre elles une ligne réelle de démarcation. Le son n'est pas la couleur et parmi les couleurs le blunc n'es( pas le rouge : ces dilTér^nts caractères des corps m'apparaissent tout formés. Autre est^le rapport de l'idée et de la réalité concrète. Le manteau de ma cheminée est un fait ; il existe. De plus, il présente

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