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ma chambre sur lequel j'arrête parfois mes regards en réfléchissant me sollicite à l'action. Il en est de même des lignes, des plans, des solides et des équations que déroulent les géomètres sur un tableau noir ; il en est de même de toutes les formes de Tétendue, à moins qu'elles ne se revêtent de grâce ou de beauté. J'ai sous mes yeux tout un massif de maisons de toutes formes; je n'ai jamais observé que ce spectacle ait déterminé en moi le plus petit mouvement. Je prends un instrument de musique et j'en tire quelques notes au hasard : je vois bien ici l'action qui détermine les sons que j'entends; mais je ne réussis pas à constater celle qu'ils déterminenl à leur tour. Qu'on nous dise si les termes d'être, de non-être, de qualité, de quantité, de relation, de substance et même de cause etd'eflel, ont jamais produit par eux-mêmes la moindre ébauche d'un mouvement quelconque. A chaque instant je reçois en moi-même ou produis des représentations qui sont indift'erentes à l'action. Toute idée n'est donc pas motrice : les idées- spectacles ne sont pas encore totalement bannies du domaine de la pensée. El dès lors le principal fondement du déterminisme psychologique ne garde plus son originale intégrité : il se trouve que l'idée ne meut pas comme telle, qu'il n'est pas de son essence de tendre au mouvement.
IDEE ET CONSCIENCE
On peut pousser plus loin le parallèle de la conscience et de l'idée ; on peut entre ces deux pôles de la pensée trouver une dilTérence à la fois plus profonde et plus significative que les deux précédentes.
Ma pensée n'est une abstraction qu'aux yeux de mon entendement, dont le propre est d'analyser la réalité, de la dépouiller du fait de l'existence et de n'en retenir que l'idéale nature. Considérée en soi, et comme sur le vif, saisie au moment où elle jaillit toute vivante des profondeurs de l'inconscient, ma pensée c'est moi-même. Ma sensation, c'est moi qui sens; mon attention, moi qui prends garde au phénomène nouvellement apparu; ma réflexion, moi qui, par une mystérieuse opération, me replie sur moi-même pour imprégner de lumière la lumière de mon ûme; je suis loul entier dans chacun de mes actes de conscience, bien que je n'y sois pas tout entier à l'état actuel. Ma conscience, voilà ce ([ui constitue ma personnalité. Il en va tout autrement de ridée. L'idée se déroule sous le regard de ma pensée à la manière d'un spectacle : elle tient de quelque façon à mon être, puisque je la perçois ; mais elle ne le forme pas. Le champ de ma conscience, en effet, peut changer tout d'un coup, s'élargir, se rétrécir, subir desefl'ondrements soudains; je ne cesse point de me sentir identique à moi-
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môme sous ce flux et reflux de mes représenlations. L'idée est ce que je vois, non ce que je suis.
Et de là une réponse à ceux qui prennent pour des dédoublements du mol les objectivalions dont parle M. Ch. Richet dans son ouvrage intitulé « L'homme et l'intelligence * ». Le moi ne disparaît pas dans ces singulières métamorphoses; elles n'altèrent que les états du moi : la preuve en est facile à fournir. Quand on interroge les personnes qui éprouvent ces transformations, elles répondent nivariablement : Je suis devenue telle chose, un pâtissier, un chien, un chat. Vous voilà changée en petit lapin, dit M. llichet à une femme; et, de vrai, cette femme se jette par terre, marche à quatre pattes, remue rapidement les lèvres et les dents; puis fait un saut brusque en paraissant effrayée. « Lorsqu'elle est revenue à l'état normal, elle me dit : Il me semblait que je mangeais un chou ; c'était bon comme une truffe ; puis j'ai entendu du bruit, j'ai cru voir un chien qui venait, j'ai eu peur et je me suis sauvée dans mon terrier- .» Le moi n'est donc pas aboli; la môme conscience passe de l 'état d'hallucination à l'état de veille, identique à elle-môme : il n'y a de changé que le système de représentations que contemple le 7noiy et la fa-
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inÉE ET CONSCIENCE
çon de sentir et d'agir que déterminent ces mômes représentations; il n'y a de changé que le champ de la conscience et Taspect du caractère qui lui correspond .
On peut tirer une autre conséquence de l'identité de la conscience et du moi. Au regard des idéalistes qui relèvent de Ilégel, la vérité est universelle et nécessaire; par conséquent elle estunepour tous les esprits, par conséquent aussi elle est éternelle de sa nature. C'est donc en elle qu'il faut voir l'immuable réalité, c'est en elle que réside la substance du monde. L'univers est un système d'idées dont les phénomènes ne sont que d'éphémères manifestations. Mais à supposer qu'il n'y ait qu'une seule et môme vérité, un seul et môme idéal, qui serait en môme temps le fond de Tôtre, pourquoi n'y aurait-il pas encore plusieurs consciences, et par conséquent plusieurs personnalités? Quelle raison de conclure de l'identité du spectacle à l'identité des spectateurs, et par là môme de l'unité de l'objet intellectuel à l'impersonnalité des intelligences? A bien prendre la question, on ne voit pas pourquoi un idéaliste n'admettrait pas la multiplicité des )noi. Et c'est ce qu'a bien vu Schelling. Il excelle à montrer dans sa Philosophie de la rcrcladon comment les modes de l'éternelle et unique substance peuvent s'en distinguer tout en lui res-
tant immanents, acquérir une iadividualité de plus en plus grande, devenir conscients pour leur compte et môme se réfléchir sur eux-mômes, ce qui est le trait caractéristique de la personnalité.
Evidemment, notre intention n'est pas ici de plaider pour une hypothèse qui nous paraît à la fois gratuite et erronée. Il nous a semblé que nombre d'idéalistes pourraient rendre leur système plus conforme aux données de l'observation intérieure; et nous le disons.
Jusqu'ici, nous avons comparé la conscience et l'idée au point de vue de la qualité, et nous avons abouti à trois conclusions principales : 1° la conscience est indivisible; l'idée enveloppe d ordinaire une certaine multiplicité; 2" la conscience est essentiellement active, l'idée ne Test qu'accidentellement; 3° c'est la conscience toute seule qui constitue le moi. Changeons maintenant l'aspect de la question; plaçons-nous au point de vue delà quantité. Il s'agit de savoir si l'intensité de la conscience est toujours proportionnelle à l'intensité de l'idée. Or, pour éclaircir ce nouveau problème, il est bon de distinguer la conscience spontanée de la conscience réfléchie.
\[\m ET CONSCIENCR
La conscience spontanée et l'idée sont nécessairement proportionnelles; car la conscience spontanée n'est que dans la mesure où elle perçoit, et l'idée dans la mesure où elle est perçue. Mais la solution devient difl'érente, si l'on considère la conscience réfléchie. Par la réflexion, en efl'et, je fais naître mes idées, je les arrête sous le regard de mon esprit, pour pénétrer le mystère de leur trame logique et mesurer leurs conséquences; j'en diminue l'importance et la netteté, je les fais rentrer dans la nuit de l'inconscient. Loin de suivre patiemment leurs variations d'intensité, je mesure à chacune d'elles le relief qu'elle doit avoir dans ma vie mentale. J'acquiers à leur égard une sorte d'indépendance qui ne fait que grandir avec le temps, pourvu que je continue à garder le gouvernail démon âme. Par où l'on peut voir l'erreur de cette théorie toute mécaniste de la pensée d'après laquelle la conscience est à l'égard de la représentation ce qu'est la vitesse à l'égard du mouvement, ou le convexe à l'égard du concave. Si la conscience n'était pas, dès le premier moment et par sa nature, distincte des phénomènes, si elle ne cachait pas en son sein une énergie qui lui est propre, comment pourrait-elle acquérir cet empire sur ellemême, grâce auquel elle se développe et développe aussi tout le reste? C'est l'esprit, non la matière, qui domine en nous, ou du moins qui peut y dominer.
IDÉE ET CONSCIENCE