‹ L'Identité: Au point de vue judiciaire: Son histoireChapitre 33 sur 68 · V.-—— S: BSTITUTION D'ENFANT (BERNARD DE SAINT-GÉRAN · texte numérisé non relu

V.-—— S: BSTITUTION D'ENFANT (BERNARD DE SAINT-GÉRAN

Au moment même où se jugeait le procès du Gueux

de Vernon, dont nous venons de voir lissue, la famille

(1) RICHER, Causes célèbres, I, p. 123-266.

GAYOT DE Piravar, Causes célèbres, tome 1, p, 179-356,

LT

des comtes de Saint-Géran, gouverneurs du Bourbonnais, était victime d’une suppression d'enfant. Les eirconstances dans lesquelles elle <e produisit fit rouler les débats surtout sur le fait de l'accouchement : néanmoins, la question de l'identité ayant été aussi soulevée au procès, il peut être intéressant, même à notre point de vue spécial, de connaître au moins les grandes lignes de cette affaire.

Elle remonte à 1641. Au début de cette année, Ja nouvelle se répandit dans le Bourbonnais qu'après vingt ans d’un mariage stérile, le comte de Saint-Géran, gouverneur de cette province et dernier représentant de son nom, allait enfin être père. Effectivement, le 16 août, la comtesse fut prise de douleurs violentes et se retira dans ses appartements, d'où l’on fit sortir tous les membres de la famille, à l’exception de la sage-femme, des deux sœurs Quinet faisant office de femmes de chambre, et de la marquise de Bouillé, sœur du gouverneur. Dans la soirée, on lui administra un calmant qui la fit tomber dans un sommeil léthargique, et quand elle <se réveilla le lendemain matin, ce erovant délivrée et en donnant tous les signes, on lui affirma qu'elle n'était pas accouchée. Malgré la fermeté avec laquelle elle nia une aussi extraordinaire affirmation, et les larmes avec lesquelles elle réclamait son enfant, les personnes présentes parvinrent à persuader le comte de Saint-Géran et sa mère, la maréchale. Une semaine, un mois, des années se passèrent, et les Saint-Géran s'attachèrent à un jeune garçon qui aurait 6té contemporain de leur enfant et que leur

intendant Beaulieu avait obtenu d'amener au château, le disant fils de son frère décédé et de Marie Pigoreau, sa femme.

La douleur de la comtesse semblait done éteinte par les années quand le bruit se répandit qu’elle avait avait bien été vraiment la victime d’une suppression d'enfant : le jeune Bernard Beaulieu, disait-on, n’était autre que son propre fils, la marquise de Bouillé, héritière présomptive de l'énorme fortune du gouverneur, ayant été l’âme de cette infâme conspiration.

Aussitôt, les Saint-Géran s’émeuvent. Le lieutenant général de Moulins procède à l’interrogatoire de la sage-femme, et, sur ses réponses mensongères et contradictoires, la condamne à la potence, restituant, par le même jugement, leur fils aux Saint-Géran. Appel interjeté au Parlement de Paris, les langues se déhient, et la Pigoreau, soi-disant mère de l'enfant, est décrétée d’accusation; mais, comme par une mystérieuse fatalité, la plupart de ceux qui auraient pu donner quelque éclaireissement à cette affaire, lintendant Beaulieu, la marquise de Bouillé, la sagefemme, le comte de Saint-Géran, meurent successivement. L'affaire ne pouvait done plus se poursuivre qu'entre la comtesse, d’une part, et, de l’autre, Marie Pigoreau et les deux filles Quinet, soutenues par la duchesse de Ventadour et la comtesse du Lude qui, à défaut d’héritier direct, réclamaient la succession du gouverneur.

Tout roulait sur cette double question : la comtesse de Saint-Géran est-elle accouchée le 16 août 1641 ?

Rp: Es

Si oui, l'enfant réclamé est-il Lien son fils ? Les accusées s'efforcèrent de répondre négativement à la première. D'abord, disaient-elles, il n’y à pas eu de grossesce, les médecins et sages-femmes de Moulins l'ont eux-mêmes déclaré, et le grand désir des Saint-Géran d'avoir un héritier suffit à expliquer leur erreur: puis il n'y à pas eu d'accouchement, l'honnêteté reconnue de la marquise de Bouillé et la confiance que le comte et la maréchale ont accordé sur l’heure à ses affirmations et à celles de la sage-femme en font foi: plusieurs témoins attestent d’ailleurs que lintendant Beaulieu, accusé d'avoir emporté l'enfant, ne s’est pas absenté un seul jour dans le courant du mois d'août; enfin, quelle chose invraisemblable que cet enfant ayant toujours et publiquement jouit de l’état d’un autre et ramené par les coupables eux-mêmes dans la maison d’où on l’aurait arraché !

A ces arguments, plutôt ces présomptions, la comtesse opposait en faveur de sa réclamation une foule de témoignages fort concordants. Outre sa grossesse, qu'attestaient presque tous ceux qui l’avaient approchée, notamment les médecins de Paris et sa propre mère; outre son accouchement que non seulement les gens de Part déclaraient possible dans les circonstances que nous avons dites, mais dont plusieurs témoins affirmaient avoir eu là preuve et qu'avaient avoué aussi les filles Quinet et la sage-femme elle-même dans son quatrième interrogatoire, la comtesse établissait : 4° que son enfant avait 616 enlevé: 2° que cet enfant était

bien le même que celui qui vivait au château et que

ae

réclamait la Pigoreau. Des témoins dignes de foi affirmaient avoir vu Beaulieu l'emporter de nuit dans une petite corbeille et la sage-femme en avait parlé à ces enfants. Quant à son identité, on pouvait, grâce à de nombreux témoignages et à un acte de baptême du 7 mars 1642, suivre ses traces depuis son enlèvement jusqu'au jour où on l’avait ramené au château. Sauvé par Beaulieu au moment où la misérable sage-femme lui enfonçait le crâne, mettant ainsi sur sa tête un signe ineffaçable, on le trouve aux Echerolles, au Port de la Chaise, à Ché, enfin à Descontoux, près de Thiers, où l’intendant le laisse en nourrice; puis, cinq mois après, on le ramène à Paris à travers la Bourgogne ; la Pigoreau s’en charge, le fait baptiser furtivement à Saint-Jean en Grève, le met en nourrice à Corcy-en- Brie, et, son second fils Henri étant mort, dissimule son décès et lui substitue l'enfant pour l'entretien duquel elle reçoit une forte pension. Enfin, ses remords et ceux de son beau-frère les décident à le rapprocher des Saint-Géran : mais quelques paroles imprudentes leur échappent et font naître dans le publie les premIers SOUPEONS.

Telle avait été l’odyssée de ce malheureux enfant elle ressortait d’une enquête minutieuse et était attestée par une telle concordance de faits et de témoignages que le Parlement se déclara suffisamment imstruit. Par arrêt du 5 juin 1666, il confirma définitvement le premier jugement rendu à Moulins, mit Bernard de la Guiche, en qualité de fils légitime de Claude de la Guiche de Saint-Géran et de Suzanne de Longaunay,

en possession du nom, des biens et des armes de son père, el condamna par contumace à la potence et à la confiscation Marie Pigoreau qui s'était soustraite par la fuite aux conséquences de sa coupable complicité.

Page 1