FAUNE GERS
ressemblance avec sa mère et sa sœur et aux traits caractéristiques de son visage : « nez fort gros vers « l'extrémité et recourbé au milieu, oreilles plates sans « être rebordées avec le lobe inférieur complètement « collé à la tête »: seule, la couleur des cheveux avait changé.
Les témoins produits par Marie de la Tour reconnaissaient eux-mêmes certains de ces traits. Mais, de son côté, elle invoquait quatre ordres d'arguments d’abord le certificat de décès délivré par le capitaine de Lignon; puis le fait que Jean Maillard n'avait pas été vu à Paris depuis 1629 et à Toul depuis 1615, et la grande jeunesse de la plupart des témoins à l'époque où ils l'avaient connu; en troisième lieu, la crédulité du public, les erreurs de ressemblance, et labsence de signes absolument décisifs; enfin, quelques erreurs commises au cours des interrogatoires par l’appelant qui s'était trompé notamment sur le Heu de leur demeure après leur mariage.
De ces arguments, peu portaient : en effet, le ce:tificat invoqué n'avait aucunement la valeur d’un acte authentique; d'autre part, la mémoire et les sens d’un enfant valent bien ceux d’un homme. Aussi, après avoir parlé pendant près de trois audiences, Favocat général Bignon, rejetant la fin de non-recevoir qu'on aurait voulu tirer des quarante-trois années de non-présence de Jean Maillard, conclut-il en faveur des appelants comme d'abus de la célébration du deuxième mariage de Marie de la Tour, mais avec ce tempérament que
la Cour adjugeât à Pierre Forain, sieur de Villiers, en
ar
compensation de la succession du sieur de Ja Boissiere, son père, une somme très considérable sur les biens que celui-ci avait laissés. Le 45 mars 1674, ses conclusions étaient adoptées par la Cour qui, reconnaissant l'identité de Jean Maillard, déclara non avenu le second mariage de sa femme et régla par le même arrêt les diverses questions secondaires qui étalent venues se greffer sur Ce curieux procès.
VII, — DOUBLE EXISTENCE. - ACCUSATION D’ASSASSINAT (LOUIS DE LA PIVARDIÈRE) (1)
Jusqu'à présent, nous avons vu la complexité et la contradiction des preuves suffire à expliquer les incertitudes et les lenteurs de la justice: iei, la complication causée soit par la partialité de quelques juges, soit par la lutte de juridictions rivales, est telle que l'exposé de toute la procédure nous entrainerait bien au-delà des limites que nous avons dù nous fixer pour l'étude de chaque affaire. Nous indiquerons le plus brièvement possible les grandes lignes du procès dans ses causes et son premier développement, et nous ne donnerons quelques détails que Sur la dernière et principale enquête faite au Parlement.
Le 15:août 1697, Louis de‘la Pivardière, gentilhom-
(1) RicHER, Causes célèbres, IV, p. 431-578.
GAYOT DE PiTAVAL, III, p. 1-114,
SAINT-EDME, Répertoire des Causes célèbres, 1e série, tome IV, p. 376.
me berrichou, cornette dans un régiment de Lorraine, revint auprès de sa femme, dans son château de Nerbonne, près de Châtillon-sur-Indre. Ils eurent dans la soirée une violente altercation et, le lendemain, on constata avec surprise qu'il avait disparu. Interrogés, les deux servantes, Catherine Lemoine et Marguerite Mercier, répondirent évasivement; quatre personnes prétendirent avoir entendu un coup de feu dans la nuit; bref, le 5 septembre, Morin et Bonnet, l’un procureur du roi, l’autre lieutenant particulier à Châtillon, ennemis personnels du prieur d’une abbaye voisine, François de Charost, ouvrirent une enquête. Les bruits d’assassinat prirent immédiatement consistance : les dires de la petite fille du gentilhomme, les dépositions d’une trentaine de témoins, surtout les aveux les plus circonstanciés des deux servantes, rendirent presque 6vident l’assassinat de la Pivardière par le prieur, avec la complicité de sa femme, de deux valets et des deux servantes : le prieur fut arrêté par ordre du vice-gérant ecclésiastique de Bourges.
Cependant Madame de ia Pivardière, réfugiée à Paris, obtint, le 48 septembre, un arrêt de la Chambre des vacations par lequel elle était renvoyée devant le lieutenant général de Romorantin pour y faire la preuve de la vie de son mari : par une bizarre contradiction de la procédure, on informait ainsi à Châtillon de lPassassinat d’un homme, tandis que les juges de Romorantin cherchaient à réunir les preuves de lexistence de ce ième individu.
D'ailleurs, la version du érime perdait tous les jours
PTE
du terrain : on racontait que Louis de la Pivardière avait quitté le service en 1695, à l’insu de sa femme, et s'était mis à voyager ; de passage à Auxerre, il s'était passionnément épris d’une jeune fille nommée Pillard, l'avait épousée en cachant son nom et son premier mariage, et avait pris une charge d’huissier. Sa femme, ayant appris cette infidélité, lui en aurait fait de vifs reproches dans la fameuse soirée du 15 août, et, craignant que sans sa colère elle ne le fit arrêter, 11 se serait décidé à repartir précipitamment. On fit quelques recherches dans ce sens: effectivement, ses traces furent retrouvées du 15 au 18 août, et, à Auxerre, on sut qu'il était marié sous le nom de Bouchet: mais, : apprenant l'accusation portée contre sa femme à Châtillon, il fait immédiatement dresser acte de son existence par deux notaires et vient se présenter devant le lieutenant criminel de Romorantin pour qu'il soit procédé à sa reconnaissance. On se transporte alors à Lucé où le curé, les officiers de la juridiction et douze habitants le reconnaissent: à Jeu, deux cents personnes certfient son identité; sa fille Marguerite, qui avait d'abord inconsciemment déposé contre sa mère, tous les gentilshommes et les prêtres du voisinage, ses deux sœurs, n'hésitent pas à le reconnaître: le lieutenant particulier Bonnet lui-même le prend d'abord pour un spectre. Seules, les deux servantes crièrent à l’imposture: dans les interrogatoires qui suivirent, il leur arriva, il est vrai, de se contredire, mais ce fut tou- Jours pour finalement se rétracter et pour en revenir
à leurs premières déclarations.
C'était peu, sans doute, que le témoignage de deux inculpées; mais, outre que leur sincérité paraissait d'autant plus grande qu'elles s’accusaient ainsi ellesmêmes, on alléguait encore d’abord l’étrangeté de cette double existence, ensuite et surtout l'intérêt qu'avaient à faire disparaître l’accusation d’assassinat tout le clergé et toute la noblesse de la province, en particulier le lieutenant général de Châtillon, frère du prieur, revenu de voyage au cours du procès.
L'année 1698 se passa en compétitions entre les bailliages de Châtillon et de Romorantin, l’officialité de Bourges et la juridiction de Chartres : un arrêt du conseil de, janvier 4699 vint y mettre fin en attribuant au Parlement la connaissance de tout le procès et en ordonnant en même temps qu’une enquête fût faite sur l'existence du sieur de la Pivardière. Cette enquête rassemble cette fois trois sortes de preuves : d’abord celles qui résultaient des déclarations de la Pivardière, toutes conformes, malgré l'isolement où 1l était tenu, à celles de sa femme; puis celles que provoqua l’information : parmi les vingt-sept témoins appelés, neuf furent déclarés inutiles ou reprochables, mais les dixhuit autres attestèrent qu'ils reconnaissaient le prisonnier pour être le véritable la Pivardière, motivant leur reconnaissance par les détails les plus convaincants; «et, ajoutait M. d’Aguesseau, alors avocat général, au lieu de dix-huit témoins, nous en aurions trouvé une foule d'autres si nous l’avions jugé nécessaire »; enfin, sept experts, ayant été désignés pour comparer les lettres écrites par le sieur de la Pivar-