‹ L'Identité: Au point de vue judiciaire: Son histoireChapitre 38 sur 68 · EAU · texte numérisé non relu

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d'une facon assez peu naturelle. Maltraité par son père, il s'était échappé, disait-il, en 4690, en lui volant quelques écus, et après avoir exercé de misérables métiers, notamment celui de rameur, il s'était rendu à Marseille en 1695. Là, prétendait-il toujours, il avait divul- . gué son nom et sa religion à une femme nommée Honorade Venelle, avait fait miroiter à ses yeux les grands biens que sa conversion ferait rentrer dans son patrimoine, et l'avait ainsi épousée. Il avait vécu quelque temps avec elle, se donnant à tous pour Pierre Mège, de retour d’une longue absence: puis, faute d'argent, l'avait quittée, s'était enrôlé, et avait alors commencé à se dire fils du sieur de Caille, après avoir abjuré à Toulon le 10 avril 1699 sous le nom d'André d’Antreverges de Caille. Tel fut le récit fait par le soldat luimême dès ses premiers interrogatoires.

Le sieur de Caille averti ayant répondu de Lausanne que son fils était mort en Suisse le 15 févriers 1696 et en ayant envoyé un certificat, le soldat est arrêté sur ordre de lintendant et une première enquête est commencé à Toulon. Cette mort, tout concourt à l'attester : ce sont d’abord les déclarations et les lettres du père et de tous les parents, puis la déposition légalisée des vingt-neuf témoins de Lausanne, celles du résident français à Genève, du commandeur et du consul de Vevay, de M. de Puysieux, ambassadeur du roi, enfin la procédure judiciaire faite à Vevay le 27 avril 1699 et dans laquelle tous ceux qui ont assisté Isaac Caille dans sa dernière maladie affirment sa mort avec serment : toutes preuves de la plus grande

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force, les registres mortuaires n’existant pas encore à cette époque en Suisse.

Il semblait donc certain qu'Isaac de Caille n'avait pas quitté ce pays depuis 1685 et y était mort en 1696. Néanmoins, il était possible que l’aversion paternelle, jointe à l’intolérance religieuse, ait porté le père à renier le fils et à simuler un décès; aussi, le lieutenant criminel de Toulon décida-t-il que le droit du soldat de faire la preuve de l’état qu'il réclamait serait examiné accessoirement à la procédure criminelle déjà commencée contre lui.

Appel de ce jugement fut interjeté au Parlement d'Aix, qui, par arrêt du 17 juin 1700, autorisa l’appelant à prouver d’abord son état. Bien qu'isolé et sans secours, il réunit cependant trois cent quatre-vingtquatorze témoins de tous les points du pays, de Marseille, de Toulon, de Manosque, etc., sur lesquels cent vingt attestent formellement qu'il est bien le fils du sieur de Caille. Parmi eux se trouvent sa sœur de lait, ses trois nourrices, une vieille femme chez laquelle il a passé ses premières années : toutes S’accordent à retrouver chez lui quelques signes qu'elles avaient remarqués : ses cheveux collants, sa voix grêle, ses veux toujours humides, plusieurs cicatrices enfin qu'il avait à l’œil, à l’oreille, au genou. Pour d’autres, le prisonnier est reconnaissable à ses pommettes saillantes, à son menton pointu, ses dents brunes, ses genoux fort gros, Sa taille haute et mince, ses jambes menues, et à l’os pointu qu'il a derrière la tête. Enfin, si le soldat ignore certains faits qu’il devrait connaître, par exem-

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ple le nom de sa mère, par contre il sait sur la maison qu'il dit avoir habitée avec elle une foule de détails surprenants.

Du côté de ses contradicteurs intéressés, M. ñolland et M. Tardivy, on avait surtout recherché des témoins ayant connu ‘le prisonnier sous le nom de Pierre Mège avant l’époque où il avouait lui-même avoir usurpé ce nom, c’est-à-dire avant 1699, et aussi des preuves écrites s'appliquant à ce même homme, fui donnant ce même nom de Pierre Mège et antérieures à cette même année : plus de deux cents témoins déposèrent en ce sens. On invoquait aussi pour démontrer la fausseté de son récit l'absence chez lui de ces marques indélébiles des rameurs, le corps basané et les mains calleuses. Néanmoins, et malgré l'in fluence que M. Rolland pouvait avoir sur les magistrats, ceux-ci se rendirent aux conclusions de lappelant. Considérant que ses témoins étaient dignes de confiance, et estimant que M. Rolland était certainement de mauvaise foi en poursuivant son neveu, avait suborné plusieurs témoins, avait enfin de sa propre main commis plusieurs faux et altéré des actes, le Parlement de Provence, par arrêt du 14 juillet 1706, déclara qu'André d'Antreverges de Caille était bien le même qu'Isaac de Brun de Castellane de Caille, l'envoya en possession de tous les biens de son père et ordonna des poursuites contre le sieur Rolland.

Get arrêt fut à Aix un véritable triomphe publie. Cependant, tandis qu'André d'Antreverges épousait précipitamment une mademoiselle Serry, fille de celui qui

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l'avait soutenu de ses deniers à la fin du procès, et Jiquidait une partie de sa fortune, M. Rolland se décidait à recourir au Conseil du roi, accompagné cette fois d’Honorade Venelle, déshonorée par ce second mariage. De leur côté, les Suisses protestaient contre le peu d'état qu'on avait fait de leurs attestations. Si bien qu'après un rapide examen, un arrêt du Conseii en date du 12 juillet 1708 cassa celui du Parlement de Provence et renvoya les parties, à fins civiles seulement, devant le Parlement de Paris.

Devant cette nouvelle juridiction, les moyens d’André d’Antreverges furent à peu près les mêmes que ceux qu'il avait déjà employés. Mais ses contradieteurs, déshonorés et à demi ruinés par le premier arrêt, mirent tout en œuvre pour démontrer l’imposture, M. Rolland commença d’abord à prouver qu'aucune subornation de témoins ne lui était imputable, et que, pour les faux et les altérations dont on l’accusait, presque tous étaient contraires à son propre intérêt, s’'innocentant ainsi de toute manœuvre frauduleuse. Il démontra ensuite, et par des pièces signées du soldat lui-même, que celui-ci était à Marseille dès 1691 et non pas seulement en 1695 eomme il le prétendait. Enfin, passant aux innombrables témoins qui avaient reconnu le prisonnier où tout au moins n'avaient pas donné de démenti formel à ses prétentions, il mit à jour toutes les manœuvres dont on s'était servi vis-àvis d'eux : les moins honnêtes, on les avait achetés avec l’argent que Serry fournissait en vue du mariage de sa fille; les autres, on les faisait habilement sonder

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par des complices que l’on recrutait jusque parmi les sergents chargés de porter les citations, et, le jour de la confrontation, tout surpris de Ss’entendre rapporter par le prisonnier comme souvenirs personnels des choses qu'ils avaient eux-mêmes divulguées peu auparavant et qui lui avaient été assitôt rapportées, il n’osaient plus, dans leur perplexité, nier que ce fût là celui qu'ils avaient connu. Enfin, M. Rolland démontra que, pour quelques vagues analogies physiques qui pouvaient exister entre le prisonnier et son neveu, il y avait une foule de différences entre eux : de l'avis général, ce dernier était de petite taille, avait les genoux plus gros l’un que l’autre, tournés en dedans et se touchant presque quand il marchait, ainsi que les pieds légèrement tordus, la tête longue, le front. élevé, les cheveux châtain clair, le nez mince et aquilin, les yeux bleus et bien fendus, le teint blanc; au contraire, il suffisait de jeter les yeux sur le prisonnier ou sur les signalements qu'on avait pris de lui lors de ses divers enrôlements, pour se convaincre qu'il avait les cheveux noirs, le visage maigre et brun, cinq pieds cinq pouces de hauteur, les yeux petits, le nez camard et la tête ronde, toutes choses qui, par une extraordinaire négligence, le Parlement d'Aix n'avait même pas remarquées pour S'en tenir seulement à quelques cicatrices.

D'ailleurs, des trois cent quatre-vingt-quatorze témoins que le soldat lui-même avait cités, deux affirment qu'il est un imposteur, et il ne s’en trouve que cent vingt pour certifier qu'il est bien le fils du sieur de Caille, a

Devant de telles charges, fort habilement réunies par M. Rolland, la Cour déclara, le 47 mars 1712, que le soldat de marine était Pierre Mège et nullement Isaac de Caille, qu’il devait par conséquent immédiatement restituer à leurs propriétaires les biens dont il avait dépouillé les sieurs Rolland et Tardivy; enfin, que son mariage avec Madeleine Serry était nul et abusif. En outre, il devait être déféré aux juges criminels pour cause de bigamie (1) : mais une opposition de Marguerite Serry retarda de quelques mois la procédure, et la mort, en venant terminer la carrière de cet extraordinaire aventurier, lui épargna la honte du supplice qui l’attendait.

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