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A Pappui de ses prétention, la réclamante apportait une foule de circonstances qui, par leur réunion, semblaient bien attester une véritable ligue d'intérêts dirigée contre elle : défenseurs qui l’abandonnaient dans les plus graves conjonctures, tentatives de chantage, changements subits dans les dépositions des témoins, ete. En outre, elle apportait la déclaration de cent quatre-vingt-quatorze personnes, de tous les milieux, qui affirmaient la reconnaître : les deux sœurs Langlois, elles-mêmes enfermées à la Salpêtrière pour propos inconsidérés, certifioient qu'elle y était entrée non pas le 3 jonvier 1786, comme la chose était incontestable pour Anne Buirette, mais bien en janvier 1788, et que, dès le jour de son entrée, elle leur avait déclaré s’appeler marquise de Douhault, et nullement la Blainville : enfin, elle avait en sa possession plusieurs papiers personnels fort importants dont la présence entre les mains d’une aventurière était difficilement explicable.
Tout cela semblait lui donner raison ; et de fait, l'opinion publique se prononçait de plus en plus en sa faveur. Néanmoins, après une fort belle plaidoirie de l'avocat de M. de Champignelles, le ministère public adopta sa manière de voir et se prononça contre la platgnante. Son long réquisitoire était basé sur cinq ordres d'arguments.
En premier lieu, si un très grand nombre de témoins prétendaient reconnaitre Madame de Douhault, il n’en était pas moins vrai qu'une foule d’autres là méconnaissaient absolument, et que, parmi eux, se trouvaient des emis intimes et des gens vivant continuellement autour d'elle.
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D'autre part, sur les trois experts qui avaient été consultés sur la ressemblance de l'écriture et de la sisnature de Madame de Douhault avec celles de la réclamante, deux s’étoient prononcés pour la négative.
En ouire, la plaignante, qui disait se rappeler certains détails absolument insignifiants et lointains,avait, relativement à son passé et à sa famille, par exemple au nombre de ses tantes, .des absences de mémoire difficilement explicables par la crise qu'elle avait traversée en 1788.
En quatrième lieu, toutes les tentatives faites pour prouver que la maladie, la mort et l’inhumation de la marquise à Orléans avaient été simulées, avaient complètement échoué ; les déclarations à ce sujet de la fille Périsse, sa femme de chambre, étaient tout-à-fait contradictoires, et d’ailleurs la grande crédulité du témoin Ôtait beaucoup de poids à ses dépositions.
Enfin, tant au moral qu'au physique, la plaignante avait bien peu de rapports avec celle dont elle réclamait l’état et les biens. Onze témoins disaient la reconnaitre positivement pour Anne Buirette; ni son langage, ni ses écrits n'étaient d’une femme bien élevée: tandis que les témoins qu’elle produisait ne basaient leurs déclarations, quand on les obligeait à préciser, que sur des points bien vagues, comme la voix ou la démarche, incapables pour la plupart de donner le moindre signalement de Mme de Douhault qu'ils avaient presque toujours vue avec un voile, les {émoins cités par la défense paraissaient beaucoup plus dignes de foi. En effet, d'après
tous les renseignements que lon avait pu obtenir, la
marquise était petite, d’une complexion délicate, avec des cheveux blonds et clairsemés, peu de sourcils, des yeux bleus, le menton rond et quelques traces de petite vérole : rien de tout cela ne se retrouvait chez la réclamante, qui était loin de paraître les soixante-quatre ans qu'aurait eus alors Mme de Douhault.
Aussi, adoptant les conclusions de l’avocat général, la Cour de Bourges déclara-t-elle, le 28 vendémiaire an XII, que l'acte mortuaire du 21 janvier 1788 n'était entaché d'aucun faux et acquitta M. de Champignelles, ainsi que ses trois co-accusés. À son tour, ‘la Cour de Paris, estimant qu'en Pespèce les présomptions n'étaient pas suffisantes pour faire admettre la preuve testimoniale à défaut de preuve par écrit contre un acte de l’état-civil, et considérant que le défaut d’identité entre Mme de Douhault et la réclamante ressortait d’une manière évidente des pièces du débat et notamment de ce que, au cours de son interrogatoire, cette dernière avait une fois déclaré être entrée à la Salpétrière le 3 janvier 1786, la Cour de Paris rejeta l'appel de Saint-Fargeau. La réclamante ne désespéra pas encore et S’adressa à la Cour suprême, présentant cinq moyens de cassation. Dans une remarquable requête, M° Delorme, profondément convaincu de la justesse des réclamations de sa cliente, invoqua non seulément des vices de procédure, mais encore de nouvelles dépositions et la preuve de plusieurs fautes commises par les premiers juges. Le ministère public, en la personne de M. Merlin, estima que l’arrêt de la Cour de Paris était à l'abri de toute censure sous le rapport des for-
mes, mais il ajouta que les prétentions de la réclamante ne lui paraissaient pas aussi mal fondées qu'au procureur général de Bourges. Il conclut néanmoins au rejet du pourvoi, rejet qui fut prononcé le 30 avril 1807.
Une seule voie de recours restait encore ouverte, la revision, rétablie quelques années auparavant. M° Delorme la demanda au nom de sa cliente en des termes éloquents; il invoquait la consultation de douze savants jurisconsultes et se basait notamment sur l’invraisemblable situation de cette femme à laquelle aucun jugement n'avait osé donner un nom et un état: 1l apportait la preuve de la funeste erreur commise par elle le jour où elle avait reconnu être entrée à la Salpêtrière le 3 janvier 1786; un des jurisconsultes ajoutait qu'il avait connu Mme de Douhault avant 1788, et qu'il avait fort bien retrouvé ses traits, sa taille et i& son de sa voix; elle-même l'avait reconnu, disait-il, et lui avait ‘appelé des particularités très nettes du passé. Néanmoins, l’empereur refusa une voie de recours qu'il avait rétablie surtout pour la forme, et la malheureuse femme demeura sans argent comme sans état. Bafouée publiquement jusques sur le théâtre (1), elle mourut au mois de février 1810 sans avoir obtenu le droit d’insérer un nom sur sa tombe.
Malgré tout ce qui fut dit et écrit pour et contre
(1) « La Fausse Marquise » fut d'abord jouée à Paris, puis, après intérdiction de la police, à Orléans,
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la « Fausse Marquise », peut-être même à cause de cela, 1l est difficile de se faire une opinion sur ce procès. Sans doute, il est à croire que toutes les juridictions qui en furent successivement saisies ne se sont pas décidées sans de sérieux motifs, et d’ailleurs, nous l'avons vu, les portraits des deux personnages, tels qu'ils ressortent des débats, ne sont guère concordants. Néanmoins, dans le détail des procédures, il est certain que tous les moyens proposés par la réclamante furent examinés avec beaucoup moins d'attention que ceux de ses adversaires, ct beaucoup plus facilement rejetés. Seul Merlin, à la Cour de cassation, montra avec franchise et sur {toutes ses faces une affaire « dont, disaitil, On ne pouvait avoir à Ss’occuper sans trembler ». Il est probable qu'il y eut dans tout cela simple opinion préconçue contre les dires d’une ancienne prisonnière : mais on est bien obligé de reconnaître cependant que les juges négligèrent les plus sûrs moyens de faire éclater la vérité. À supposer même que les renseignements que l’on possédait sur la marquise de Douhault eussent été trop vagues pour permettre des expertises plus minutieuses, il semble, en effet, que le premier soin aurait dû être de vérifier si les obsèques d'Orléans ti’avaient pas été une simple comédie; peut-être auraiton ainsi évité bien des difficultés et trouvé la clef de cette singulière affaire,
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