CHAPITRE Ill
Les affaices Fichhorne et Druce Portland
Le but principal de notre étude étant de rechercher la façon dont on procédait autrefois en France et dont on y procède encore aujourd'hui dans les procès d'identité, nous nous sommes uniquement attachés à ces deux points dans des deux chapitres qui précèdent. Mais, sans vouloir faire le même travail pour l'étranger, il nous à paru utile de montrer, par deux ou trois exemples, comment les juridictions anglaises résolvent les difficultés de ce genre.
A plusieurs reprises, en effet, des contestations d'identité se sont produites en Angleterre dans des familles où l’ancienneté du nom et l'importance de la fortune donnaient aux débats les proportions d'un véritable évènement. C’est ansi qu'en 1843 Ia Chambre
des Lords, basant sa décision sur une simple question
de ressemblance, refusa de laisser la pairie de Townshend en la possession d’un enfant dont la légitimité était contestée (1); c'est ainsi encore que, plus anciennement, la prairie de Douglas resta pendant deux années en litige (2). En 1767, peu après la mort de sir John Douglas et de sa femme, laissant pour seul héritier leur neveu Archibald Douglas, des contestations s’élevèrent à son sujet. Le véritable neveu du duc défunt était mort, disait-on, en bas âge: le prétendant actuel était un enfant supposé et avait pour vrai nom « Stewart ». Le 7 juillet 1767 l'affaire vint en jugement à la Cour de session, jouant en Ecosse le rôle de cour d'assises, Aucunes preuves n'étaient apportées, mais de simples présomptions, et la difficulté d'une solution était telle que, après huit longs jours de délibération, sur les quinze juges appelés à statuer, sept se prononcèrent pour la légitimité du prétendant et sa complète identité avec le descendant des Douglas, huit au contraire refusèrent de voir en lui l'héritier de la pairie.
Les intérêts en jeu étaient ici trop puissants pour que ce jugement restât définitif. Porté devant la Chambre des Lords, en 1769, il fut complètement révisé à, on attacha une importance extrême à la ressemblance d’Archibald et de lady Jane, la sœur du der-
(1) On sait qu'en Angleterre la recherche de paternité, mème dans le mariage, est permise.
(2) TAYLOR, Traité de médecine légale, Traduction de Henri Coutagne, p. 794.
nier titulaire. De l'avis général, cette ressemblance était aussi complète qu’on pouvait le demander, dans les traits comme dans la manière d’être, dans l’ensemble comme dans le détail. Sans s'arrêter à la fragilité inhérente à ce mode de preuve, moins faible il est vrai dans l’affirmative que la négative, Ia Chambre des Lords cassa donc l'arrêt de la Cour de session et rétabht Archibald Douglas dans tous les titres, droits et biens de son oncle.
Sans même remonter au-delà de la seconde moitié du xIx° siècle, deux autres procès de ce genre eurent une extraordianire célébrité, l’un surtout, le procès Orton-Tichborne, qui dura pendant des mois et pour lequel l’Angleterre tout entière se passionna (1).
Le 20 avril 1654, un jeune officier, Roger Tichborne, appartenant à l’une des plus anciennes et des plus fastueuses familles de l'Angleterre et voyageant depuis quelques années déjà, s'était embarqué à Rio-de-aneiro pour New-York sur le navire « La Bella »: six jours après on avait appris le naufrage du navire; la chose fut officiellement confirmée, et il parut dès lors
(NOMADE) Nnichhorne omOrton ?"TMhe crucial test tested. Being a review of the photographic test suggested in a recent pamphlet « for use in cases of disputed identity ». In-8°. London, 1874.
TAYLOR. Traité de Médecine légale, p. 44.
Locarp, L'Identification des récidivistes, p. 7.
Le Dictionnaire Larousse contient également, surtout sur certains points de la procédure, un bon résumé de toute cette affaire,
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certain qu’Abel Tichhborne, l’unique frère de Roger, restait seul héritier présomptif de son père. Lui même vint d’ailleurs à mourir et son père ne tarda pas à le suivre dans la tombe. Ce fut alors que sa femme, Lady Tichborne, se persuada dans son chagrin que son fils aîné avait dû échapper au naufrage de « La Bella », son animosité contre la veuve de son fils Abel s’ajoutant encore à ses illusions maternelles.
Tout fut mis en œuvre pour retrouver le naufragé : annonces dans les journaux de toutes nationalités, promesses d'énormes récompenses, investigations de tous genres. Mais une incroyable naïveté présida à toutes ces recherches, livrant au publie une foule de renseienements dont le secret aurait dù être soigneusement gardé et si détaillés que le premier aventurier venu pouvait être tenté de S'en servir. Effectivement, un certain Tom Castro, garçon boucher en Australie, ayant depuis longtemps une vie aventureuse et peu recommandable, eut l’idée de profiter de la situation. Laissant habilement deviner à deux correspondants d'agenee qu'il était celui dont ils cherchaient les traces, il sût construire tout une fable sur le naufrage de « La Bella », Son sauvetage par l'équipage de « l'Osprey » dont personne ne put d'ailleurs retrouver la moindre trace, et toute son existence depuis cette époque. Les deux agents, convaincus on feignant de l'être, lui hvrèrent encore divers secrets concernant Roger Tichborne, et il se décida alors à entamer une correspondance avec celle qu'il disait être sa mère, Malgré l'écriture, l'ortho-
graphe, le style et les méprises de ses lettres, celle-ci,
aveuglée par le désir de revoir son fils, accepta toutes ses explications; sa conviction était faite d'avance & il pouvait sans crainte se présenter à elle. Deux anciens serviteurs vinrent le chercher en Australie, et il arriva en Angleterre pendant qu'elle était à Paris. fl put donc tout à loisir visiter la propriété des Tichborne, se faire raconter ce qu'avaient été sa famille, ses parents, sa Jeunesse, se mettre à fond dans son rôle. Il se fit aussi reconnaître par d'anciens domestiques et de crédules paysans qui, par la suite, vinrent naïvement certifier son identité tout en avouant n'avoir pas reconnu ses traits. Enfin il se décida à partir pour Paris, où Lady Tichborne n'Eésita pas à le reconnaitre. pour son fils, malgré lincrédulité des autres membres de la famille et malgré l'évidence de limposture. Plus grand et surtout beaucoup plus gros que le disparu, 1l avait les manières les plus vulgaires, parlait fort mal l'anglais, ignorait complètement le français que le véritable Roger possédait à fond, et commettait à chaque instants d’impardonnables erreurs en évoquant ses prétendus souvenirs de jeunesse. Aussi la famille Pobligea-t-elle à se présenter devant les tribunaux pour réclamer son héritage.
Telle fut l’origine de cet immense procès qui, du mois de juin 1867 au milieu de 187%, n'occupa pas moins de cent quatre-vingt-dix audiences. Jusqu'à sa mort, survenue en 1868, Lady Tichborne subvint aux énormes frais qu'il nécessita; après elle, plus de trois millions furent recueillis par souscription. L’engoue-
ment fut même tel que des sociétés par actions se
montèrent dont les actionnaires ne devaient toucher de dividendes que le jour où le prétendu Tichborne obtiendrait gain de cause.
Ce fut devant la Cour des plaids communs que celui-ei dut porter ses revendications, et cent “deux audiences leur y furent consacrées pour satisfaire lopinion publique qui se serait révoltée contre un jugernent trop-sommaire. Dès le début, en effet, les juges avaient eu leur opinion faite, cr à chaque instant Tom Castro commettait des bévues tout à fait inexplicables si l’on admettait ses prétentions. Allant par exemple se faire reconnaître par un de ses oncles, 1l rencontre et em- . brasse tendrement le sommelier; quelques jours plus tard, mis en présence de deux de ses cousines, 1l est incapable de reconnaître celle dont Roger Tichborne avait demandé la main avec insistance et dont le refus l'avait décidé à partir pour l'Amérique: enfin, méconnu par tous les officiers du régiment où ce même Roger avait servi pendant trois aus, il ne peut même pas rappeler à un seul d’entre eux le moindre fait qui donne à ses prétentions quelque apparence de vérité.
Une grande enquête fut cependant décidée et un Jury spécial envoyé dans les régions où le réclamant avait vécu, l'Amérique du Sud et l'Océanie. Ce fut là pour lui le dernier coup. Dans plusieurs villes, on se rappelait fort bien avoir vu deux personnages distincts, un riche voyageur anglais, Roger Tichborne, et un garcon boucher, accusé de plusieurs vols, Arthur Orton: au Chili et en Australie, on relevait parfaitement la ace de ce dérnier sous plusieurs noms d'emprunt,