CHAPITRE IV
L'identité après la mort
A la suite de crimes et de catastrophes, parfois même dans des circonstances moins tragiques, 1ls se trouve assez souvent que l’on a à rechercher l'identité de cadavres plus ou moins défigurés, la tâche étant parfois rendue fort difficile par les mutilations qu'ils ont subies. Là plus encore que lorsqu'il s'agit d'individus vivants, on ne doit accepter les témoignages qu'avec la plus grande circonspection, car l’autosuggestion et la frayeur des personnes appelées à déposer, la position couchée, la fixité du regard, le changement de couleur, les modifications. du facies, souvent l’absence de vêtements, sont autant de causes d'erreur : on cite (1)
(1) Voir R.-A. REISS, « Fausses ou noôn-reconnaissances par les témoins d'individus vivants ou morts ». (Archives
des cas de non-reconnaissance ou de fausse reconnaissance fort curieux. C’est donc là ou jamais le cas de s’en rapporter, toutes les fois que la chose est possible, aux constatations scientifiques, qui, la plupart du temps comme nous allons le voir par deux ou trois exemples, donneront des résultats tout à fait probants et 7. laisseront aucune place au doute.
Dans cet ordre d'idées, les Annales d'hygiène publique el médecine légale rapportent quelques cas d’idenüfication fort remarquables. Ainsi, le 8 novembre 1814, un certain Auguste Dautun ayant été assassiné par son frère et les morceaux d’un cadavre ayant été trouvés le lendemain en plusieurs endroits, il fallut les identifier. Dauiun était boîteux : c'était ce qu’on savait de plus clair sur lui. Par une analyse méticuleuse de ces restes, Dupuytren et Breschet conclurent « à une claudication probable, sûrement à un balancement pénible et désagréable ». C'était déjà un grand point d’acquis. (1). |
De même, en 1828, trois ans après l'assassinat de Nicolas-Joseph Guérin, qui boitait fortement et fumait perpétuellement une pipe de terre, des os ayant été @couverts dans la cave de son frère Louis, les médecins
d'Anthropologie criminelle et de Médecine légale, 1908, p. 473). M. le professeur Reiss recommande, en pareils cas, de donner aux cadavres la plus grande apparence de vie possible, et de confronter les témoins plutôt avec la photographie du cadavre qu'avec le corps lui-même.
(1) Annales d'hygiène pratique et de médecine légale, juillet 1829,
commis, MM, Laurent, Noble et Vitry, consignèrent dans leur rapport, parmi plusieurs autres observations, une claudication certaine et l’usure des dents jar un corps dur et cylindrique (1).
De même enfin, après la disparition de la veuve Huet, en 1822, toutes les recherches étaient restées pendant onze ans infructueuses, et deux accusés, appeïes devant la Cour d’assises, avaient dû être mis en Hberté provisoire faute de preuves suffisantes. Mais, sur des révélations faites à la justice, un cadavre, inhumé depuis une dizaine d'années environ, fut trouvé dans un jardin particulier de la rue de Vaugirard. Dans quatre rapports admirablemént rédigés par les docteurs Orfila, Marc, Barruel et Boys de Loury, les observations les plus caractéristiques furent faites : l'identité du cadavre en découlait et la condamnation des accusés s’ensuivit peu après (2).
On peut encore citer le cas du docteur Boys de Loury qui, en 1836, sur la réquisition du juge d’instruction près le tribunal de première instance de la Seine, mis en présence de quelques ossements dont on cherchait à découvrir l'identité, parvint à déterminer scientifiquement que l’inhumation remontait à 30 ou 40 ans et que ces débris avaient fait partie de deux
(1) Annales d'hygiène publique et de médecine légale, juillet 1829.
(2) Annales d'hygiène publique et de médecine légale Ly1 ;
janvier 1834,
lu
individus dont il indiquait le sexe, la taille et l’âge approximatif (2).
Pareillement enfin, le docteur Henri Bayard raconte que le 11 octobre 1838, un nommé Etienne Adnet, âgé de 45 ans, de la commune d’Ozouer-le-Voulgis (Seineet-Marne), disparut en pleine campagne. On le supposa victime de quelque accident; mais le 4 décembre 1840, des ouvriers terrassiers découvrirent un squelette. Le procès-verbal présuma qu'il était la depuis vingtcinq ans et remontait à quelque exécution militaire du temps de l’occupation, mais, une enquête et une expertise ayant été commencées le 10 janvier 1841 pour tirer la chose au clair, le docteur Bayard put certifier que l'inhumation ne remontait qu'à peu d'années: il put aussi déterminer la taille, l’âge approximatif et Pétat de la dentition du défunt, et il parut dès lors certain qu'on avait retrouvé le corps d’Etienne Adnet (1).
Nous nous permettrons d’insister ici un peu plus longuement sur cette fameuse affaire Gouffé (2) qui fit tant de bruit à Lvon il y vingt ans et qui fut une preuve indiscutable de Futilité des méthodes scientifiques dans les recherches judiciaires d'identification.
Une vingtaine de jours après la disparition inexpliable d’un huissier de Paris, Gouffé, le 13 août, 1889,
(1) Annales d'hygiène publique et de médecine légale, 1836, p. 214.
(2) Annales d'hygiène publique et de médecine légale 1840 0e 10)
(3) LACASSAGNE, L'affaire Gouffé. Bibliothèque de criminologie, V (Stork-Masson, 1902).
un cantonnier trouvait sur les bords du Rhône, dans la commune de Millery, près Lyon, un cadavre enfermé dans un sac et dans un état qui ne pouvait laisser aueur doute sur la date déjà lointaine du décès. Le surlendemain, on découvrit par hasard, dans la commune voisine, à Saint-Genis-Laval, les morceaux d’une grande malle qui avait certainement servi à transporter le corps et qui avait effectué le trajet de Paris à Lyon le 27 juillet précédent, c’est-à-dire le lendemain de la disparition de l'huissier : le rapprochement des ‘eux dates s’imposait.
Mais encore fallait-il identifier la triste découverte de Millery : sans doute, les premières constatations se trouvaient à peu près d'accord avec ce que l’on put recueillir du signalement de Gouffé, mais c'était insuffisant, et, Sur réquisition de M. Doppfer, juge d’instruction à Paris, M. Lacassagne, professeur de médecine légale à la Faculté de Médecine de Lyon, entreprit de répondre aux diverses questions qui lui étaient posées. Dans un long et consciencieux rapport que nous voudrions pouvoir résumer ici, l'éminent professeur put conclure, malgré le temps écoulé, à l'identité absolue du cadavre de Millery et de Toussaint-Auguste Gouffé : l’âge, la taille, le poids, les cheveux et la barbe, la cicatrice laissée par une ancienne blessure au pied droit, la dentition, les dimensions et la conformation de la tête et des membres, tout était en parfaite concordance.
Cependant l'instruction se continuait, et la police suivait la trace des deux coupables présumés, Michel
Eyraud et Gabrielle Bompard, contre lesquels un mandat d'arrêt avait été décerné dès le 29 novembre, quand cette dernière vint spontanément déclarer à la Préfecture de police, le 22 janvier 1890, qu'Eyraud était bien l’auteur du crime, et qu’elle en avait été non la complice, mais la simple spectatrice. Dès lors, grâce à ses déclarations et à ce que linstruction avait pu déjà recueillir, le crime fut évident : Eyraud et sa maîtresse avaient attiré l'huissier Gouffé dans un guet-apent, l'y avaient étranglé sans d’ailleurs tirer grand profit de leur forfait et avaient cherché à se défaire de tout ce qui pouvait témoigner contre eux. L'arrestation d’Ey- ‘aud, Son incarcération à Paris le 30 juin 1890 et sos propres déclarations ne laissèrent plus subsister aucun doute sur les détails de son crime et vinrent pleinement confirmer les conclusions de lexpertise qui avait fait la base même de l'instruction (1).
Plus typique et plus curieux encore et le rapport fait en 1905, à la demande de l'ambassade des Etats- Unis par MM. Capitan et Papillauit (2). Il s'agissait de retrouver le cadavre de l'amiral Paul Jones, un des plus illustres marins des Etats-Unis.
Celui-ci, né à Arbigland (Ecosse), en 1747, était
(1) Le 20 décembre 1890, Eyraud fut condamné à mort et Gabrielle Bompard à vingt ans de travaux forcés.
(2) L'identification du cadavre de Paul Jones, par EL. Capitan et G. Papillault. Archives d'anthropologie criminelle et de criminologie, 1905, p. 842. — Revue de l'Ecole d'Anthropologie, août 1905.
mort à Paris en 1792, après avoir victorieusement servi l'Amérique dans sa guerre navale contre l'Angleterre, et avait été enterré dans le cimetière des protestants étrangers, rue Grange-aux-Belles. Son acte d’inhumation en faisait foi, et l’on possédait également une lettre de son ami, le colonel Blackden, contenant quelques renseignements sur sa sépulture.
Les Américains désirèrent toujours retrouver le corps de celui qui avait été le père de leur marine pour le faire revenir dans sa patrie d'adoption et lui faire des funérailles nationales, et, dès les premières années du xx° siècle, ils obtinrent du préfet de la Seine l’autorisation de creuser des gaieries souterraines sous les maisons qui couvrent actuellement Femplacement de l’ancien cimetière. Après de pénibles recherches, on découvrit un cercueil dont l'inscription n'existait plus, mais que l’on pensa néanmoins être celui que l'on cherchait, Aussitôt l'ambassade des Etats-Unis fit demander le concours des docteurs Capitan et Papillault pour tâcher d'identifier par l'anthropologie ces restes qu'il était impossible de reconnaître autrement. Et le 9 avril 1905, il fut procédé aux premières constatations.
Outre la découverte d'une marque formée d'un J et d’un P entrelacés, l'identification à utihsé deux sortes de documents : d'abord les quelques renseignements que l’on possédait sur le physique de l'amiral: puis deux bustes du personnage attribués à Houdon, et dont l’un, surtout, de grandeur naturelle, avait passé pour un chef-d'œuvre de vérité et de vie.
De son physique, on ue connaissait guère que sa
ir
taille, la teinte de ses cheveux, et son âge au moment de sa mort; ces trois données sc trouvèrent confirmées par l'expertise d’une façon très sûre et très satisfaisante.
Quant au buste de Houdon, conservé au musée de Philadelphie, ses dimensions et ses caractères morphologiques, implantion des cheveux, forme du menton ex du front, saillie des arcades sourcillières, hauteur du visage, cte., se trouvèrent répondre d’une façon étonnante à ceux que l’on put relever sur le cadavre anonyme : à peine constata# on deux erreurs d’un millimètre, certes bien excusables chez un sculpteur qui n’est nullement enchaîné aux précisions de lanthropométrie.
Ces résultats étaient absolument concluants, car, chez l’homme, les variations des dimensions de la face sont extrêment considérables. Les auteurs de cette remarquable identification nous disent dans leur rapport avoir fait une sorte de contre-épreuve de la valeur de leurs résultats : Sur cent individus masculins pris au hasard, dix à peine avaient la taille de Paul Jones, à deux centimètres près; sur ces dix, trois seulement avaient les cheveux bruns: aucun n'avait les mêmes dimensions faciales. Si à cela on ajoute encore les quelques constatations supplémentaires qui purent être faites, c'était done une véritable certitude, autant du moins qu'il peut y en avoir dans cet ordre d'idées, qui découlait de lexpertise ; et cela, malgré les cent treize ans écoulés depuis la mort de l’amiral Paul Jones, dont les cendres purent ainsi revoir la patrie
Bts
d'adoption et ‘y recevoir une sépulture plus digne de ses services que le vieux cimetière désaffecté de la rue Grange-aux-Belles.
Plus récemment encore, les journaux rapportaient le fait suivant. Le 23 février 1909 la légation allemande du Chili, avait été la proie des flammes et l’on retrouva un cadavre carbonisé qui portait des traces de mort violente : on n’hésita pas à voir en lui le chancelier de la légation, Beckert, et l’on supposa que son domestique, Tapis, s’était enfui après l'incendie et l'assassinat, emportant l’argent de la caisse. Cependant, un M. Janovstz ayant déposé qu'il avait vu le chancelier le soir même du crime, une expertise fut ordonnée par le tribunal et confiée au docteur Vaienzuela, directeur de l'Ecole dentaire. Il S’assura d’abord que la dentition du cadavre était en parfait état, puis, par les livres et par les déclarations du dentiste de Beckert, il püt se convaincre que le chancelier avait dû plusieurs fois se mettre entre ses mains et ne pouvait pas ne pas porter les traces des opérations qu'il avait subies. Effectivement, huit jours plus tard, la police, ayant abandonné ainsi cette première piste, arrêtait Beckert à la frontère. Après de considérables détournements, il avait commis le double crime, et avait tout fait pour égarer les recherches sur son domestique (4).
(1) Archives d'Anthropologie et de Médecine légale Aorumars 21910)