‹ L'idiotie, hérédité et dégénérescence mentaleChapitre 22 sur 31 · SEPTIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

SEPTIÈME LEÇON

INSTINCTS. — INSTINCT DE CONSERVATION, DE PRESERVATION. — BESOIN DE SOMMEIL. — BKSOIN DE MOUVEMENT. — INSTINCT SEXUEL. — INSTINCT d'iMITATION. — APTITUDES SPÉCIALKS.

Nous venons, messieurs, de passer en revue l'état des différents sens chez les idiots. Nous avons vu que presque tous les sens sont normaux, à quelques exceptions près, mais nous avons été frappés de la défectuosité des organes perceptifs centraux et quelquefois des appareils de transmission. Aussi nous rejetons absolument la définition de Séguin qui prétend que l'idiotie est une intelligence mal servie par des organes. Rien n'est plus faux; les organes sont sains le plus souvent ; ce sont les centres de perception, c'est l'organe central de l'intelligence qui est mal développé et qui sert mal les organes ou ne les sert pas du tout.

Nous comprenons d'après ces données que l'éducation de l'idiot est extrêmement difficile, Mais avant d'aborder l'étude des moyens que l'on devra mettre en œuvre suivant les cas pour cette éducation, je veux étudier encore avec vous les ins-

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tincts, les facultés intellectuelles proprement dites et la volonté, chez les idiots.

Des instincts. — Qu'appelle-t-on instinct, et quelle est l'idée que nous devons nous en faire ?

L'instinct, messieurs, n'est autre chose qu'une mémoire organique héréditaire.

Les instincts sont très développés chez l'homme et en particulier chez l'idiot. On peut les diviser en deux classes : les instincts personnels et les instincts sociaux. Nous passerons successivement en revue les principaux d'entre eux.

Vinstinct de la conservation existe chez tous les êtres de la création. Cependant nous voyons des idiots qui ne l'ont pas, et qui mourraient infailliblement si l'on ne prenait soin de leur alimentation même à un âge avancé. Je vous ai déjà fait remarquer que les tout jeunes enfants atteints d'idiotie ne savent pas téter ; chaque fois que leur mère leur donne le sein il semble que ce soit un acte tout nouveau pour eux. Cependant l'instinct de conservation est de beaucoup le plus répandu dans la créalion et, à côté des idiots qui ne l'ont pas, vous en verrez qui bien qu'idiots profonds l'ont très développé au contraire. Ils sont voraces et gloutons au point de se rendre malades, ou même de se donner la mort en s'étouffant comme je vous l'ai fait remarquer déjà la dernière fois.

Ils mangent très malproprement avec leurs mains, en se barbouillant le visage, et ce n'est qu'au bout de plusieurs années et à force de patience que l'on parvient à leur apprendre à se

servir d'une cuillère et d'une fourchette. Ils s'agitent à la vue des aliments, ils grognent et se jettent voracement sur les morceaux qui sont à leur portée, quelques-uns volent leurs camarades et mangent tout ce qu'ils trouvent et, si l'on n'avait pas soin de les rationner, ils mourraient étouflés, comme cela s'est vu nombre de fois.

Vous voyez donc deux degrés ou plutôt deux catégories, chez les idiots profonds ; ceux qui n'ont pas l'instinct de la conservation et ceux au contraire chez lesquels il a pris un développement excessif, et môme dangereux.

A un degré plus élevé se trouve la gourmandise. En effet, pour qu'un idiot soit gourmand, il faut déjà qu'il sache distinguer le bon du mauvais parmi ses aliments.

L'instinct de la conservation ne consiste pas seulement à rechercher les aliments pour la nutrition, mais encore à éviter les dangers qui menacent la vie.

Ce genre d'instinct est encore moins développé que l'autre chez ces individus. Les idiots profonds ne savent pas se mettre en garde contre les dangers qui menacent sans cesse la vie. Vous les voyez prendre avec les mains des tisons ardents, et se brûler d'une façon atroce, alors qu ils se sont déjà brûlés à plusieurs reprises différentes ; l'expérience chez eux ne sert donc à rien. Ils se précipiteraient par une fenêtre, ou se mettraient sous les voitures si l'on ne veillait constamment sur eux. Cette absence de la connaissance du danger est la raison pour laquelle les parents de-

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mandent le plus souvent leur admission dans un asile. Comme d'autre part ils sont souvent turbulents, surtout quand ils appartiennent à la catégorie des moteurs, il devient nécessaire de les placer d'office dans des asiles spéciaux, car ils sont non seulement dangereux pour eux-mêmes mais encore pour la société.

Il existe une autre catégorie d'idiots, ce sont les craintifs, les émotifs, qui ont peur de tout. Ils ont un aspect tout spécial, — ils marchent les bras en avant avec précaution et gaucherie tout à la fois. — Cet état parait lié le plus souvent à des troubles visuels, à un défaut de développement du centre des perceptions visuelles surtout. Ils ne paraissent pas apprécier les distances^ et c'est peut-être la cause de cette vacuité caractéristique de leur regard.

. Cette vacuité du regard accompagnant le défaut d'appréciation des distances est très manifeste chez Jeanne Gu...

Peut-être est-elle aussi due à l'impossibilité d'apprécier le relief et les contours des objets. Quand cette petite malade vous regarde, aussi bien les parties latérales de votre corps que le miheu, elle ne regarde qu'un point ou qu'un espace limité, lui seul occupe toute son attention. Parlez-lui, elle ne fixera point votre visage ; elle ne cherchera pas à comprendre le jeu de votre physionomie ; aussi vous ne pouvez pas arriver à fixer son attention.

Les aveugles sains d'esprit sont en général craintifs aussi, mais leurs autres sens se dévelop-

l'idiotir

pent, pour ainsi dire en compensation de celui qui leur manque, et ils ont la possibilité de coordonner les perceptions de ces autres sens pour en déduire des idées. C'est ainsi que par ce moyen joint à l'habitude, ils s'enhardissent, et leur crainte diminue et même disparaît. Chez l'idiot, nous savons qu'il n'en est pas ainsi. Les autres sens sont peu perfectionnés, les perceptions ne sont pas coordonnées, et partant, toute idée et toute habitude font défaut.

Chez l'imbécile qui est un degré plus élevé, Vinstinct de la préservation est en général, au contraire, très développé. L'imbécile est un peureux et un égoïste. S'il s'expose, c'est par inexpérience, ou bien encore par fanfaronnade.

Le besoin de sommeil existe chez l'idiot profond comme chez l'homme sain et normal. 11 y a cependant des idiots qui crient sans cesse pendant des semaines entières sans dormir; mais c'est l'exception. Quoique ces êtres, dénués de pensée, n'aient pas beaucoup à réparer, ils dorment et ont besoin de sommeil comme des êtres normaux, mais ce sommeil ne doit profiter qu'à leur accroissement.

Le sommeil chez l'idiot n'est que rarement troublé par des rêves ; ceci se comprend d'ailleurs puisque ce sont des êtres qui n'ont pas la moindre imagination.

Chez les imbéciles, les rêves peuvent exister et vous verrez des enfants imbéciles qui parlent de leur rêve le matin à leur réveil, comme d'une chose réelle venant de se^passer. Ainsi Lev. .. Alyre,

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vingt ans, née d'une union consanguine, ne dislingue pas ses rêves de la réalité.

D'oii viennent chez certains idiots ces cris incessants et cette absence de sommeil? Nous ne le savons pas au juste et c'est une question difficile qui est loin d'être résolue. Toutefois, il ne faut pas croire que ces enfants ne dorment pas du tout. Ils ont de courts moments de sommeil durant cinq ou dix minutes, puis ils se réveillent de nouveau et crient, puis se rendorment encore, et ainsi de suite. Les parents eux-mêmes en les remuant, en les portant sans cesse, les réveillent aussi. Chez ces enfants, le sommeil est très léger, le moindre déplacement comme le moindre bruit les réveille. Ceci est d'autant plus certain que dans les asiles vous ne verrez pas de malades crier ainsi perpétuellement; que l'enfant pleure ou non on le laisse dans son berceau après lui avoir donné tout ce dont il a besoin. Ce n'est qu'après plusieurs heures qu'on le déplace, et à ce moment il se remet à pleurer; mais dans l'intervalle il a dormi. Seraient-ce les enfants de cette catégorie qui plus tard deviennent des idiots craintifs ? Je suis très porté pour ma part à le penser.

Encore faut-il distinguer parmi ces enfants qui crient jour et nuit, ceux qui ont de la fièvre et ceux qui n'en ont pas. Ici je ne vous parle évidemment que de ceux qui sont apyrétiques, car les autres, la plupart du temps, jettent des cris perçants, plaintifs, prolongés, dits cris hydrencéphaliques qui révèlent la méningite.

Le besoin de mouvement qui fait complètement

défaut chez certains idiots est, au contraire, très développé chez d'autres ; ces derniers sont des moteurs.

Cependant, en règle générale , on peut dire que les idiots sonttoujours en retard pour les mouvements ; au lieu de marcher à dix ou douze mois, ils ne marchent qu'à dix-huit, vingt-quatre mois, et même à trois ou quatre ans. On en voit parfois chez lesquels la marche est retardée jusqu'à sept ou huit ans. Cela est, d'ailleurs, assez facile à comprendre. L'enfant, pour apprendre à marcher, a besoin d'un certain degré d'intelligence. Vous voyez, dans nos salles, plusieurs idiotes de sept à huit ans qui ne peuvent marcher. Elles restent des heures, des journées entières sur leur fauteuil sans un mouvement.

D'autres sont agitées, ne peuvent tenir en place ; elles touchent à tout et renversent tout, et sont âgées seulement de quatre ou cinq ans.

Enfin, vous en voyez quelques-unes qui exécutent des marches régulières, toujours dans le même sens. Telle estVac..., qui une fois dans la cour, tourne toujours dans le même cercle et cela pendant des heures entières. Cette malade pourrait rentrer dans la catégorie des idiots tourneurs. On a signalé l'existence d'idiots grimpeurs qui se servent de leurs bras avec une adresse singulière pour grimper aux arbres, tandis qu'ils ne peuvent se servir de leurs membres inférieurs pour marcher. Cette aptitude particuUère du sens musculaire pour un groupe limité de muscles, est bien intéressante à connaître.

Enfin, aussi bien parmi les apathiques que

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parmi les excilés, vous verrez des idiots qui ont des tics^ c'est-à-dire des mouvements toujours les mêmes, très bien rythmés et cadencés, et qui ne sont nullement appropriés à un but utile. Vous en avez plusieurs exemples : Jeanne Gu..., Deb..., Delà..., Marie Mont..., Mil..., etc., etc.

Bien souvent, dans le mouvement de balancement du tronc en avant, il y a .un moyen d'onanisme. Il est d'ailleurs probable, comme je vous l'ai dit précédemment déjà, que ces tics sont chez eux une source de plaisir.

En tout cas, ces tics sont caractéristiques de l'idiotie.

Chez des personnes intelligentes qui sont néanmoins des dégénérées à un très faible degré, on voit aussi des tics, mais ces tics sont alors bien différents de ceux-ci ; ce sont le plus souvent des tics de la face tout à fait spasmodiques. Ils ne cessent pas pendant l'exécution d'un mouvement intentionnel, comme chez nos petites idiotes. En effet, dès que nos malades voient leur nourriture, par exemple, elles cessent leurs mouvements cadencés et se préparent à manger. La volonté agit donc certainement sur ces mouvements, car cette préparation au repas est bien une ébauche de volonté.

Quelle est la cause de ces tics ? Quel pronostic peut-on en tirer ? Il est probable que ces pauvres idiots trouvent "du plaisir dans l'exécution de ces mouvements bizarres, car si on les arrête, ils grognent, ils se fâchent et recommencent aussitôt. Quand ces tics persistent jus-

qu aun âge assez avancé, ils sont un signe d'incurabilité.

Cependant, l'existence de ces mouvements prouve que l'individu est un moteur; chez lui les images motrices ont la prédominance sur toutes les autres. On doit donc, dans l'éducation de ces enfants, tâcher d'utiliser ces mouvements, de les adapter à des mouvements utiles, de les associer à d'autres impressions agréables fournies par les autres sens.

h'instinct sexuel est nul chez les idiots profonds, automates; chez les autres idiots il est rudimentaire. Il n'y en a qu'un très petit nombre chez lesquels il soit développé et exagéré. Vous verrez ici dans le service des malades qui quittent leur travail ou leurs jeux, aussitôt qu'elles voient un homme dans la cour. Telle est Land... Elle ira si on la laisse, prendre les objets qu'ils portent aux ouvriers qui traversent la cour, et elle les suivra avec bonheur. Il semble que la vue d'un homme l'attire. Quand nous arrivons dans le service, elle nous suit, nous prend le bras, la main, et se trouve très heureuse.

Certains malades cherchent à assouvir leur désir en se précipitant sur les personnes, ou en se livrant en public à l'onanisme.

Chez les imbéciles, cet instinct sexuel est bien plus souvent exagéré que chez les idiots, et à un bien plus haut degré; il est en outre perverti, le plus souvent.

L'onanisme chez eux est poussé au plus haut point; c'est pour eux une véritable jouissance,

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tandis que l'idiot dans cet acte ne recherche que l'excitation simple de sa sensibilité tactile, sans avoir de jouissance sexuelle à proprement parler. La masturbation, comme je vous le disais à l'instant, est même automatique chez les idiots qui se masturbent en se balançant sur leur chaise ou en frottant leurs cuisses l'une contre l'autre. Jamais vous ne verrez les idiots se masturber à deux, chose qui n'est pas rare chez les imbéciles. Il y a 1?.. en effet, la recherche d'un acte sexuel qui dépasse l'intelligence de l'idiot.

On peut donc conclure que chez l'idiot l'instinct sexuel est peu développé. La puberté est en outre retardée surtout chez les garçons. Elle ne paraît guère l'être chez les filles. Toutes ici sont réglées à quatorze ou quinze ans, rarement à seize ans, et leurs menstrues sont généralement régulières. MM. Bourneville et Solher ont fait une intéressante étude sur les malformations des organes génitaux chez les garçons idiots. Sur 158 individus ils ont trouvé de nombreuses anomalies dont les plus fréquentes sont le phimosis, J'hipospadias, le varicocèle, la microrchidie, l'ectopie testiculaire, une ou bilatérale, la verge en massue, ou tordue, etc., etc.

Chez les filles j'ai fait cette 'recherche, je vous ai indiqué toutes les anomalies que j'ai trouvées ; mais ce qu'il y a de certain, c'est que ces jeunes filles ont des règles régulières et qu'elles sont susceptibles de devenir grosses. Les idiotes crétinoïdes seules sont stériles. Mais il faut savoir que presque toujours les enfants d'idiotes meurent en

bas âge, soit de convulsions, soit d'atlirepsie.

L'instincl (Timilatioii existe aussi chez l'idiot, mais à un degré très faible. Il est rarement développé. Pour qu'un individu imite un acte quelconque, il faut déjà qu'il puisse mettre enjeu une certaine intelligence, afin d'arriver à un bon résultat; or l'intelligence fait très complètement défaut. Aussi l'instinct d'imitation est très rudimentaire, et n'existe même pas chez les idiots profonds qui sont incapables d'apprendre à manger. Dans l'idiotie simple, l'instinct d'imitation pousse l'enfant à répéter les mots qu'il entend, à reproduire les mouvements qu'il .voit faire. Mais cet instinct est si peu développé dans certains cas, qu'on n'arrive souvent à faire parler un idiot et à le faire manger proprement qu'au bout de quatre, cinq ou sept ans.

Toutefois, Marcé rapporte le cas d'un idiot qui ayant vu tuer un porc, tua quelques jours après un individu, par esprit d'imitation. Aux environs de Rennes, un jeune idiot ayant vu tirer un feu d'artifice à la ville, mit le feu quelques jours après à deux meules de foin de la ferme.

La perversion de l'imitation ou la simulation n'existe que chez l'imbécile. C'est ainsi que vous verrez de ces individus simuler une maladie, ou raconter des histoires de viols et de rapports sexuels qui n'existent que dans leur imagination. Ce fait s'observe même chez de très jeunes enfants qui sont d'autant plus dangereux qu'ils sont plus jeunes. Ils en imposent en effet, par leur jeune âge et leurs affirmations, au juge

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