DIXIÈME LEÇON
INTELLIGENCE ET VOLONTÉ CHEZ LES IDIOTS ET LES IMBÉCILES. — ACQUISITION DES IDÉES. — CONSERVATION DES IDEES. — ASSOCIATION DES IDÉES. — PRODUCTION DES IDÉES. — DÉ- VELOPPEMENT DES VOLITIONS PAR LES SENTIMENTS ET LA CRAINTE. — RESPONSABILITÉ ET INCAPACITÉ CIVILES. — MARCHE ET TERMINAISON DU DÉVELOPPEMENT INTELLECTUEL. — RÉTROGRESSION.
Nous venons de passer en revue les insLincLs et les sentiments chez les idiots et les imbéciles, c'est-à-dire tous les faits qui sont relatifs à la sensibilité. Nous avons encore à étudier tous les faits relatifs à Imtelligence (perception, souvenir, jugement) et les faits relatifs à la volonté (résolution, inhibition, volonté).
Voyons en détail chacun de ces faits ; mais rappelons que chez l'idiot et l'imbécile, tous ces faits peuvent bien n'être que rudimentaires, faire défaut en partie ou complètement, ou encore ne pas exercer d'action les uns sur les autres.
L'intelligence propremen t dite comprend quatre opérations :
L'acquisition des idées : sensations et perceptions ;
La conservaLion des idées (mémoire héréditaire, organique ou acquise) ;
L'association des idées ;
La production des idées.
Voyons chacune de ces opérations séparément.
En étudiant les sens, nous avons vu que c'est par eux que nous acquérons ce que nous possédons ; nous avons vu en outre que ces sens sept fois sur cent sont sains, normaux, et qu'ils sont par conséquent en état de transmettre au cerveau les impressions qu'ils reçoivent ; mais ces impressions ne sont pas perçues par le cerveau. C'est donc l'organe perceptif qui est toujours défectueux, qui est cause du peu de développement intellectuel des idiots et des imbéciles.
Les idées nous sont encore fournies par le langage, et même c'est lui qui nous fournit les idées abstraites ; mais avant que le langage se soit développé, c'est par les sens exclusivement que nous acquérons nos connaissances. Aussi devons-nous, dès le bas âge, faire l'éducation de nos sens, l'éducation de la vue, de l'ouïe, du toucher, etc. C'est la méthode que l'on emploie dans les écoles, et c'est cette méthode qui constitue les leçons de choses.
Pour qu'il y ait perception, il faut que la sensation occasionnée par l'objet évoque deux images, une image semblable à celle de l'objet et une autre image de contiguïté qui peut avoir été fournie par le même sens ou par un autre sens, et qui fait différencier cet objet d'un autre objet.
Indépendamment de ces deux images, chez les
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êtres bien doués, cette sensation évoque encore d'autres images relatives à l'objet et qui sont dues soit au sens de l'ouïe, de l'odorat, du goût, du toucher, etc. Ainsi l'image de la forme de la pomme peut évoquer l'image ou de son goût, ou de son odeur, ou de sa couleur, ou encore de sa résistance. Toutes ces images évoquées constituent les qualités de la pomme ; mais pour que je connaisse bien les qualités de cette pomme, il faut que je compare ces qualités avec celles d'une autre pomme ou avec celles d'un autre fruit. Pour comparer cette pomme avec une autre pomme ou avec un autre fruit, il faut que j'évoque des ressemblances ou des différences, et c'est ce travail de l'esprit qui constitue la comparaison. Une fois que ma comparaison a été faite, je porte un jugement : je trouve la pomme plus belle, plus grosse ou meilleure que l'autre fruit.
Mais ce travail de comparaison et de jugement n'a lieu que chez les individus dont tous les sens sont en rapport les uns avec les autres, et qui tous sont susceptibles d'être également bien impressionnés par les sensations. Il faut donc, non seulement que les centres perceptifs soient bons enregistreurs, mais encore il faut que les fibres qui les réunissent les uns aux autres soient intègres. C'est ce qui fait défaut chez les idiots. Tantôt c'est un organe perceptif qui est défectueux, tantôt c'est un autre, tantôt ce sont les fibres qui les réunissent, et c'est cette diversité dans les défectuosités de ces centres ou de ces fibres qui est cause de toutes les nuances d'idiotie ou d'imbécillité
que Ton remarque chez nos pauvres infirmes.
Quoi qu'il en soil de ces centres perceptifs, il faut tâcher de les développer, et c'est par l'éducation des sens et l'éducation du langage que l'on y parvient, aussi bien chez l'enfant que chez l'idiot. Pour cela on montre souvent un objet à un enfant, on le lui fait toucher, manier dans tous les sens, on associe dans ce cas le sens de la vue avec le sens du toucher. Si l'objet est sonore, on le fait vibrer pour que le sens de l'ouïe s'associe avec le sens de la vue et du tact. Enfin on fera sentir ce même objet à l'enfant et on le lui fera goûter pour que l'odeur et le goût éveillent à leur tour le sens de la vue, ou du tact, ou du toucher. En même temps qu'on fera tout cela, on donnera un nom à l'objet et on répétera toujours ce nom, chaque fois que l'on présentera l'objet à l'enfant ou à l'idiot, et par cette manœuvre sans cesse répétée, on fixera au bout d'un temps plus ou moins long une image tonale en rapport avec les images développées parles autres sens. C'est cela qui constitue l'éducation du langage. Cette éducation du langage chez l'enfant a lieu vers dix ou douze mois, ou quinze mois au plus tard, tandis que chez l'idiot elle a lieu vers six à huit ans et même à douze ou quinze ans suivant les individus. Chez les idiots, profonds cette éducation n'a jamais lieu. C'est ce que vous constatez chez Mil... Delab... Poula... Starc... etc.
A trois ans, on peut déjà donner des idées à l'enfant en se servant de mots et sans avoir recours aux sens, sans lui faire sentir, toucher,
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voir l'objet dont on lui parle. Plus l'individu grandit, plus il acquiert d'idées par ses sens et son langage. Le langage surtout développe les idées abstraites et générales ; les idées concrètes au contraire sont fournies par les sens.
Comme le langage est très rudimentaire chez l'idiot, les idées générales et abstraites sont peu développées, et même ne le deviennent quelquefois jamais. En effet, ces idées sont le résultat de qualités intellectuelles étendues : la comparaison, la généralisation, le raisonnement et le jugement.
Les notions concrètes de forme, de couleur, d'étendue, de surface, de distance, etc., sont plus ou moins bien apprises par les idiots. La forme ronde ou carrée est celle qui les frappe le plus. Ils rapportent tout à ces deux formes. Le rouge est la couleur aussi qu'ils préfèrent, et qu'ils distinguent le mieux ; puis vient le noir et le bleu. Les distances sont difficilement appréciées par eux, et c'est peut-être la raison pour laquelle ils ont une démarche indécise, incertaine, et s'arrêtent souvent longtemps avant de venir au, but. Ils n'ont pas davantage l'idée de relief, et, en étudiant la vision chez l'idiot, nous avons vu que le manque de cette idée coïncide avec le strabisme. L'individu qui a la vacuité du regard ne doit même pas posséder ces idées concrètes que nous venons d'énumérer, le relief, l'étendue, etc. Ainsi est Jeanne Gu... Cette enfant a dix-sept ans et est à l'école depuis dix ans.
La difficulté chez les idiots d'acquérir toutes ces notions réside dans l'impossibilité oiî sont ces malades d'évoquer toutes les images visuelles,
l'idiotiiî
tactiles, auditives, gustatives, musculaires, que nécessite la connaissance exacte des choses. En effet, chez nos idiots, les centres perceptifs sont trop défectueux pour recevoir ou pour conserver ces images représentatives des objets ou des mots.
Ce n'est qu'une seule image, ou visuelle ou auditive, qui a fait impression sur le cerveau et qui est conservée. L'acquisition et la conservation de cette seule image, à l'exception de toute autre, nous explique la difficulté de l'éducation de certains idiots.
Chez l'enfant normal, tous les sens concourent au même but, c'est-à-dire qu'une sensation d'un sens éveille toutes les images repré'îentatives que cette sensation a déjà suscitée, aussi l'enfant a-t-il tous les éléments possibles pour arriver à se faire un jugement de ce qu'il voit. Chez l'idiot, au contraire, un seul sens ou deux tout au plus sont mis en jeu par une impression. Cette impression reste localisée dans le centre perceptif et n'éveille pas d'images contiguës ou associées, d'oii l'isolement dans lequel reste l'idiot, la stagnation dans son état de torpeur.
Pour vous convaincre de ces faits vous n'avez qu'à observer nos idiotes; quelques-unes sont exclusivement visuelles, d'autres sont exclusivement auditives. Tels sont les enfants Fer... et Ros... par exemple.
La faculté qui conserve ces images (les images représentatives des mots et des objets) s'appelle la mémoire. Si cette faculté est très étendue, nous acquérons vite de nouvelles notions; Les
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enfants qui ont une bonne mémoire font des progrès très rapides. La mémoire, en effet, est une condition primordiale du développement intellectuel. Malheureusement, chez l'idiot, elle est très défectueuse et ne porte que sur les impressions de certains sens et non sur tous.
On distingue trois sortes de mémoire :
Une mémoire héréditaire;
Une mémoire organique ;
Une mémoire acquise.
La mémoire héréditaire explique certaines aptitudes que l'on rencontre chez quelques idiots, et qui font contraste avec le reste de l'intelligence du sujet. Morel nous a rapporté l'histoire d'un idiot assez profond qui jouait du tambour dans l'asile, et qui avait appris au bout de deux leçons. Or son père et son grand-père étaient tamboursmajors au régiment.
Vous voyez d'autres individus jouer du piano par exemple, alors qu'ils n'ont aucune notion de musique. Ici, dans notre service, vous voyez des enfants chanter très juste des chansonnettes dont ils ne connaissent pas les mots et le sens. Tels sont les enfants Ros..., Vaill..., Carr..., Mil..., Vit..., etc., d'autres jouent aux cartes avec une habileté extraordinaire.
Enfin, nous pouvons mettre aussi bien sur le compte de la mémoire héréditaire que sur le compte de la mémoire organique cette facilité de parole ou de marche et d'adresse manuelle, que l'on remarque chez certains individus, dont l'intelligence est des plus bornées ; mais remarquez,
messieurs, que toujours cette mémoire Iiéréditaire s'adresse à un seul sens. Les autres sens ne viennent apporter ni leur appui ni leur concours au sens privilégié. Ce n'est qu'à force de patience et de beaucoup de temps que le professeur arrivera à utiliser ce qui existe et à faire concourir les autres sens au développement de cette aptitude.
La mémoire organique, c'est-à-dire la mémoire inconsciente des mouvements associés combinés en vue d'un but (par exemple la marche), est quelquefois complètement nulle chez les idiots, tandis qu'au contraire elle peut être développée pour d'autres mouvements, la préhension, par exemple. Vous voyez cela très manifeste chez la petite Mesn... qui est adroite de ses mains et ne peut marcher, quoique nous ne signalions pas de lésion médullaire, cause de cette impotence fonctionnelle.
La mémoire acquise se développe avec beaucoup plus de difficulté que la mémoire organique. Il faut une éducation prolongée des sens et du langage pour arriver à un résultat. Le maître mettra en jeu tous les sens ; la vue, l'ouïe, le toucher, l'odorat et le goût. On répétera très souvent les sensations, et de cette manière on fixera la mémoire. En même temps que l'on montrera un objet, qu'on le fera toucher par l'enfant, on répétera son nom, de manière que l'image tonale s'implante dans le cerveau avec les images visuelles ou tactiles de cet objet. Il arrive un mo- . moment oii toutes ces images sont inséparables les unes des autres. L'apparition de l'une d'elles
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appelle aussitôt rapparition de l'autre. Voilà ce qui se passe chez Tenfant normal. Mais chez lïdiot, toutes ces images ne s'éveillent pas l'une l'autre et c'est ce qui fait que le souvenir est incomplet et que l'association des idées est très défectueuse. On comprend cette défectuosité dans l'association des idées, quand on se rappelle que toutes ces images ont des centres spéciaux, que ces centres peuvent être très rudimentaires, et être ou n'être pas rehés entre eux. La mémoire dépend donc de la quahté de ces centres et de la qualité des communications existantes entre ces différents centres. Tout fait de mémoire comporte une idée de temps, de lieu, et un réveil d'images. Pour que tout ce complexus d'idées et d'images, puisse se réveiller en même temps, il faut une bonne organisation cérébrale, et c'est cette bonne organisation cérébrale, cette bonne harmonie entre tous les centres qui fait que l'association des idées est rapide et que l'individu présente une intelligence très développée. Cette association d'idées se fait par contraste, par ressemblance, ou par contiguïté.
Quand l'individu a une association d'idées assez rapide, ilraisonnne et juge, c'est-à-dire qu'il fait acte d'intelligence. Mais le raisonnement et le jugement sont précédés d'un acte préliminaire qui est la comparaison. La comparaison nous fait voir les ressemblances et les différences des choses, et nous élève de l'idée concrète à l'idée abstraite; et c'est en associant ces idées ensemble que l'on raisonne etque l'on juge en dernier ressort.
Les ressemblances sont bien plus facilement saisies par l'enfant et Tidiot, que les différences. En effet, pour saisir une différence entre deux objets qui se ressemblent grossièrement, il faut une éducation très grande des sens. C'est pour cette raison que nos petites idiotes appellent tous les messieurs des papas, et les femmes des mamans. Quand un idiot arrive à distinguer des différences, c'est un signe de progrès dans son éducation. Souvent chez l'idiot un sens se développe bien, il saisit bien les différences de chaque objet, mais les autres sens ne se développent pas. Ils restent stationnaires. Ainsi est la petite Land..., dite ïoto. Elle remarque très bien quand on a un paletot neuf, un chapeau mou ou une calotte. Elle remarquera même des taches sur votre redingote, vous les montrera et fera le signe de frotter pour enlever cette tache, mais son langage, sa lecture, son écriture et sa manière de se tenir, de s'habiller, de marcher, restent dans le même état. Ceci montre encore la dissociation qui existe dans toutes ces facultés intellectuelles de l'individu, et nous explique le manque de discernement de l'idiot. Chez lui, non seulement un seul sens est apte à saisir les différences et les ressemblances des choses, mais encore cette aptitude est-elle très limitée et ne peut-elle s'appliquer qu'à des différences grossières. Pour ces raisons, l'idiot ne généralise pas et son induction est toujours toute simple ; et encore n'arrive-t-il à ce résultat qu'après un âge avancé et après des études très prolongées. Pour vous en convaincre, vous
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n'avez qu'à traverser les classes, vous verrez seulement les enfants de douze à quinze ans avoir des idées générales.
Les idées abstraites sont très vagues aussi chez l'idiot. Elles peuvent cependant exister. Ainsi, l'idée de nombre. Prenez, par exemple à la grosse Marie Mont... des objets dans son panier, elle s'apercevra bien que la quantité des objets a diminué, et elle grognera quand vous lui rendrez son panier.
Les idiots peuvent à peine arriver à compter jusqu'à 10, et encore arrivent-ils à ce résultat en substituant l'idée concrète à l'idée abstraite. Ils comptent sur leurs doigts. D'ailleurs c'est ce moyen que l'on emploie au début, pour leur apprendre, ainsi qu'aux enfants, le calcul. On fait compter les enfants avec des boules. Pour la lecture, on emploie le même moyen. Au lieu de montrer des lettres sur du papier, on montre des lettres en bois et on assemble ces lettres, pour former des syllabes d'abord, et des mots ensuite.
On parvient à apprendre aux idiots l'addition et quelquefois la soustraction ; mais les autres opérations ne sont apprises qu'aux imbéciles, et encore la division n'est presque jamais apprise.
Certains idiots ont de la mémoire auditive. Ils retiennent par mémoire l'addition. Ainsi ils disent 2 et 2 quatre, 4 et 2 six, etc., et vont quelquefois très loin dans cette opération jusqu'au nombre SO ou 60. Il en est de même de la multiplication par 2, 3 et 5, mais si au lieu de suivre la filière ou de l'addition ou de la multiplication, on intervertit les
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nombres vous trouverez que voire petite malade ne sait plus calculer. Il faut donc avant de porter un jugement voir si l'enfant sait compter des deux manières.
Les notions du temps écoulé et du temps à venir ne sont pas connues des enfants, à plus forte raison des idiots. Chez les enfants elles s'acquièrent bien vite, mais chez l'idiot elles restent à l'état rudimentaire ou négatif. La notion du temps écoulé se reconnaît quelquefois par la sensation du besoin de manger. Les idiots ne connaissent pas les mois, les jours, les années. Ils récitent quelquefois tous les noms des jours de la semaine, mais ils suivent un ordre invariable. Si cet ordre est changé, ils ne peuvent plus le faire. Telle est Mant... Il n'y a donc aucun acte intellectuel dans cette récitation. C'est un acte de mémoire auditive seulement.
L'idée d'éternité, d'infini est lettre morte pour la plus grande partie des idiots. Cela dépendra de l'éducation qu'ils ont reçue. Mais ce sont des êtres qui ont la foi.
La distance et l'étendue des objets est très mal appréciée par les idiots ; c'est ce qui explique la viduité de leur regard et leur incertitude dans la marche. L'idée de relief n'existe pas non plus pour eux, et nous avons vu, en nous occupant de la vision, que le strabisme convergent existe souvent en même temps que l'absence de cette idée de relief. Le centre perceptif de la vision est très défectueux dans ces cas, et cette défectuosité des impressions visuelles entraîne une idiotie profonde
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car ce sens, avec le sens de Touïe, est celui qui est le plus important pour le développement de l'intelligence.
Nous venons de voir que l'association des idées chez l'idiot est défectueuse, cela dépend de la défectuosité de son appareil perceptif et non de son appareil sensitif. Les perceptions étant conservées, quand elles le sont dans un centre mal développé ou lésé, elles laissent des images fausses ou confuses ; de par la loi d'association, les images semblables ou contiguës devant se susciter réciproquement, on voit quelles faibles associations et quelles fausses associations, il va résulter de ces images fausses et confuses. Chez l'idiot, les images étant très faibles, la comparaison de ces images entraînera un raisonnement très faible ou bien ne le déterminera pas. Chez l'imbécile, les images étant nombreuses mais faussées aussi par un centre perceptif fonctionnant mal, entraîneront aussi un raisonnement faux dont l'aboutissant sera un jugement faux.
Le jugement n'est pas toujours la résultante du raisonnement; en effet, pour qu'il y ait raisonnement, il faut qu'il y ait obstacle à l'évidence immédiate. Autrement si l'évidence est ou paraît absolue, il y a simplement jugement exact ou erroné. Le jugement est prompt, ferme ou juste ; cela dépend de la vivacité et de la force des images ; mais comme nous venons de voir que chez l'idiot et l'imbécile ces images sont toujours très faibles ou très confuses, le jugement sera toujours défectueux, il est en cela semblable au
raisonnement. Pour ces raisons, un idiot ne saura pas formuler un raisonnement syllogistique.
Un idiot peut-il produire des idées? Non, l'idiot a une intelligence réceptive et nullement productive. Il n'a pas d'imagination. Il ne peut, par exemple faire une narration, composer un dessin. Ce défaut d'imagination est une raison pour laquelle l'idiot n'est pas un menteur, c'est un croyant; les imbéciles, au contraire, ont une imagination assez vive, ils inventent des histoires et ne songent qu'à faire mal. Telles sont les enfants Godefr..., Lam..., Pereg... Leur ima^gination s'exerce toujours sur les moyens de satisfaire leur ambition, leur vanité, leurs besoins et leurs mauvais instincts. Rien ne les arrête. L'idée du droit ou du devoir leur est inconnue ainsi que le dévouement ou l'abnégation. L'égoïsme, c'est-à-dire la satisfaction de leurs passions, les guide toujours; quelques-uns savent bien qu'ils font mal, car ils ont la notion du bien et du mal, mais ils n'ont pas la force de résister à leurs penchants, leur volonté n'est pas assez forte. Cela peut dépendre de la faiblesse des images contraires et du défaut de leur éducation. On n'a pas résisté à leurs penchants, et on ne leur a pas développé d'autres aptitudes.
11 est vrai que dans beaucoup de cas, malgré une éducation appropriée, on ne parvient pas à modifier leurs penchants ; cela lient à la défectuosité ou à l'absence des centres psychiques qui peuvent contre-balancer ces penchants.
Cela dépend aussi de l'absence de volonté.
INTELLIGENCE ET VOLONTÉ
(( Vouloir,, dit Ribot, c'est choisir ; » or, précisémentcesmalades nepeiivent clioisir. Les idiots profonds ne peuvent même pas choisir leurs aliments, ils mangent tout ce qui est à leur portée et ne font aucun choix. En cela ils sont pires que les animaux ; quelques-uns même se laisseraient mourir de faim en présence de leur nourriture, si on n'avait pas le soin de subvenir à leurs besoins. Mais la généralité des idiots exécutent des mouvements appropriés en vue de satisfaire leurs besoins naturels, leurs appétits, leurs désirs, et vous voyez ces individus qui ont des mouvements automatiques, cesser leurs tics, leurs balancements, pour s'emparer de la nourriture. C'est là la première ébauche du mouvement volontaire que nous pouvons constater. C'est la forme la plus simple sous laquelle se manifeste la volonté.
A un degré plus élevé, la volonté se manifeste par des mouvements complexes : la marche qui elle-même, à un moment donné, quand elle est bien apprise, devient automatique. Nous avons vu combien est long l'apprentissage de ces mouvements !
Enfin nous devons signaler comme manifestation de la volonté, à un degré encore plus élevé, l'acte d'arrêt sur les sphincters. Si nous ne pouvons guérir un idiot, non paralysé, de son gâtisme, nous devons le considérer comme incurable.
Le summum de la volonté est l'attention volontaire. Ce summum de la volonté est difficilement acquis ; cependant on y parvient chez les idiots éducables et chez les imbéciles, mais, chez
CCS derniers, elle est de peu de durée vu Tinslabilité de leur caractère.
On développe la volonté ou plutôt les voliLions par les sentiments et surtout par la douceur et la crainte. A l'aide de la douceur on parvient h obtenir beaucoup chez un idiot. Chez l'imbécile, au contraire, on n'obtient rien. 11 faut employer avec lui la rigueur, la crainte. L'imbécile ne cède qu'à la force. Son égoïsme et son amour-propre s'opposent à toute concession ; mais en flattant son amour-propre, on arrive, malgré cela, à obtenir de lui quelque chose.
Ces sentiments, au contraire, sont à peu près inconnus de l'idiot; et c'est une raison pour laquelle il n'est pas détourné de son devoir; une fois qu'il a pris une décision, il tient à sa détermination, et fait tout ce qu'il faut pour la mener à bien. L'imbécile, au contraire, change à chaque instant d'avis. Il abandonne un objet pour en prendre un autre. Il est distrait sans cesse par des impressions fugitives et il se laisse aller à son imagination, d'où cette instabilité de caractère, qui est la marque de son esprit, qui le rend si nuisible dans la société et le fait considérer dans beaucoup de cas comme un anti-social, tandis que l'idiot est considéré comme un extra-social. En effet, ce dernier, par la défectuosité du développement de son cerveau est comme un être isolé, un être seul au milieu de la société. lia des yeux pour ne pas voir et des oreilles pour ne pas entendre ; et quand il a des appétits, ses appétits sont très limités. Ils sont alimentés par un seul sens, et mal servis, ou
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pas servis, par les autres. L'imbécile, au contraire, qui le plus souvent est un être anormalement développé, possède presque toutes les facultés, mais ces facultés sont toules anormales comme le cerveau qui les élabore, et produisent des idées ou des actions anormales dirigées contre la société. Aussi, ces individus sont-ils plus nuisibles que les idiots. Ils sont aussi plus nuisibles, par ce fait, qu'ils sont plus nombreux et qu'on les laisse circuler dans la société plus librement que les idiots. Leur esprit est surtout porté pour le mal, c'està-dire pour la satisfaction de leurs instincts, et jamais pour le bien des autres. En les voyant, on se fait la môme réflexion qu'on voyant des criminels : « Quel malheur qu'ils emploient leur énergie à mal faire! » La petite Périg... que vous voyez ici, est dans ce cas. Chaque fois qu'il y a un coup monté à l'école, on est sûr d'y trouver Périg... C'est elle qui est le chef de la bande, et elle a soin de mettre toujours dans son complot des idiotes auxquelles elle tâche de faire supporter toute la charge du complot, elle les abandonne au milieu du danger, et ce sont ces pauvres idiotes qui sont prises en flagrant délit. Elles ne nient jamais l'acte qu'elles viennent de commettre, tandis que l'imbécile tâche toujours de nier et invente des histoires pour prouver son innocence. Dans ces petits complots, Périg... développe souvent beaucoup d'intelligence et de volonté. Séguin considérait la lésion de la volonté comme fondamentale dans l'idiotie. C'est une erreur. La volonté n'est pas une faculté ayant un siège spé-
l'idiotir
cial, déterminé ; elle est le résultat de tous les modes d'activité psychique et non la cause. Expliquons-nous. Un individu a une sensation et un désir. Il va satisfaire ce désir. « Entre le moment du désir qui est la période d'excitation, dit Ribot, et la période motrice, apparaît un fait psychique capital : la volition, montrant que la première période finit et que la seconde commence. A ce moment, la volition seule existe, c'est-à-dire un choix suivi d'actes. Pour que cette volition se produise, certaines conditions sont nécessaires. L'ensemble de ces conditions nécessaires s'appelle la volonté. Par rapport aux volitions elle est une cause, bien qu'elle soit elle-même une source d'effets, une résultante variant avec les éléments. »
Ces données de psychologie vous montrent bien que la lésion de la volonté n'est pas la cause de l'idiotie, mais au contraire que l'absence de volonté est le résultat des défectuosités intellectuelles de l'idiot. Aussi on comprend facilement que cette volonté est presque nulle chez les idiots profonds, et qu'elle est très faiblé chez les idiots simples. Cette absence d'intelligence et de volonté nous explique comment ces pauvres infirmes sont parfois des instruments, criminels, mais inconscients entre les mains des malfaiteurs. En effet, ils sont très suggestibles. C'est ainsi qu'on les voit souvent mettre le feu dans les fermes sous l'inspiration de criminels.
Quelquefois aussi, d'eux-mêmes, sans y avoir été engagés par d'autres, ils sont poussés instinctivement à mettre le feu, à détruire, ou à tuer.
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Dans oe cas ils constituent une classe d'individus impulsifs, dangereux, et leur séquestration est tout à fait nécessaire.
Tous ces malades, bien entendu, ne sont pas responsables de leurs actes, ni au point de vue social, ni au point de vue civil, et comme ils peuvent être dangereux, nuisibles, la société doit se défendre et se protéger en les plaçant dans des établissements spéciaux oîi ils recevront une éducation spéciale. Ce n'est que par une éducation longue et prolongée, et surtout morale et intelligente, que l'on parviendra à modifier certaines tendances de ces pauvres malheureux ou à leur inculquer certaines notions, si toutefois leur organisme cérébral est susceptible de les recevoir. Cette éducation constitue le traitement moral, ou pédagogique, ou orthophrénique, de l'idiot. Les premières bases de ce traitement ont été données et appliquées par mon oncle, le D'" Félix Voisin, dans son établissement rue de Sèvres, par Jean Pierre Falret à la Salpêtrière, par Séguin à Bicêtre et continué par ce dernier auteur en Amérique et enfin par le D"" Delasiauve à la Salpêtrière dans le service que j'occupe. Avant de passer en revue tous ces moyens, sur lesquels j'ai déjà attiré votre attention dans le cours de ces leçons je dois vous dire quelques mots sur la marche et la terminaison du développement intellectuel chez l'idiot et chez l'imbécile.
Ce développement intellectuel est très variable, suivant les sujets. Nous avons vu qu'il est très en retard par rapport au développement intellectue
de rcnfant normal el que de plus il esl très inégal. Il peut se développer sur un seul point et non sur les autres et rester longtemps très limité. De même, l'arrêt intellectuel peut se produire sur un point et non sur tous.
Les sens se développent d'abord, puis les sentiments et enfin l'intelligence. Le développement des sens est très long quelquefois à évoluer et de la rapidité du développement de ces sens, dépend la rapidité du développement des sentiments et de l'intelligence. Mais en règle générale, l'intelligence se développe toujours lentement; et elle peut même s'arrêter dans son évolution vers sept ou huit ans, alors que le développement des sens et des sentiments continue à croître jusqu'à dix-huit ou vingt ans. Chez les imbéciles, ordinairement, les sens, les sentiments et l'intelligence s'arrêtent en même temps dans leur évolution, et cet arrêt a lieu surtout au moment de la puberté. Tantôt les facultés s'arrêtent sans décroître, tantôt elles rétrogradent, aussitôt qu'elles cessent de progresser. Cette rétrogression s'effectue comme chez l'enfant normal, c'est-à-dire que la volonté d'abord, puis l'intelligence, puis les sentiments et les sensations faiblissent progressivement. Cette rétrogression peut s'effectuer lentement, partiellement ou tout d'un coup et en masse. La rétrogression en masse s'effectue surtout chez les idiots, tandis que la rétrogression graduelle ou partielle s'effectue chez les imbéciles. Cette rétrogression se produit surtout quand les individus ne sont pas surveillés et cessent d'être soumis aux exercices
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qu'on leur faisait faire pendant leur jeunesse. On voit cela tous les jours chez nos jeunes filles, une fois qu'elles deviennent adultes. Elles changent de service, sont mélangées à des adultes folles et démentes, et livrées à elles-mêmes. N'ayant aucune initiative, elles ne travaillent plus et perdent tout ce qu'elles ont appris.
Les idiots, nous l'avons dit plus haut, sont généralement de bons travailleurs dociles. Leur travail est assez correct et régulier à la condition qu'ils soient surveillés et guidés. Mais si on a abandonné l'idiot à ses propres forces et à son initiative, au bout de quelques jours, le travail sera défectueux, et même il arrivera un moment oîi il ne pourra plus du tout être effectué. Aussi il serait très important que les idiots devenus adultes fussent dirigés dans des services oîi existent des ateliers oii ces malades puissent être surveillés. Si cette surveillance n'a pas lieu, l'Assistance publique perd un auxiliaire et hérite en plus d'une non-valeur qui vient grever le budget.
La rétrogression des facultés est très manifeste chez une catégorie d'idiots, je veux parler des idiots épilepliques. Ces malades qui au début de leurs études faisaient des progrès assez rapides et donnaient beaucoup de satisfaction h leur professeur, s'arrêtent au bout de trois ou quatre ans dans leur progrès, et même, quand les accès sont fréquents, perdent tout ce qu'ils ont appris en très peu de temps. Ces pauvres malheureux oublient entre chaque leçon, chaque fois qu'ils ont un accès, ce qu'ils ont appris la veille. C'est
un travail de Pénélope sans cesse renouvelé. Il y a plus, vous verrez au bout de très peu de temps, ces individus tomber en démence; telles sont les enfants Vaud. .., les petites Rich... et Goub...; toutes les facultés sombrent en même temps. L'épilepsie est cause de cet état de choses. C'est une complication très grave, que nous devons avoir toujours présente à la mémoire, et quand les parents nous demanderont notre opinion sur le pronostic de leur enfant, nous le ferons toujours assez sombre lorsque cette complication existera et surtout lorsque, malgré le traitement bromique, les accès convulsifs persisteront. Des idées vagues depersécution peuvent naître chez les idiots éduqués, et surtout chez les imbéciles. Les malades interprètent les actes de leurs voisins et des membres de leur famille. « Us leur en veulent. On ne les aime pas. On dit toujours après eux. On ne trouve jamais bien ce qu'ils font, et cependant ils font tout ce qu'ils peuvent pour plaire. » Ces idées de persécution sont vagues, elles ne s'accompagnent pas d'hallucination de l'ouïe. Jamais on ne trouve de systématisation dans le délire. Il n'y a pas de déduction logique dans les faits interprétés. Ces malades expliquent tout en disant qu'on leur en veut, qu'ils ne sont pas aimés. Ces idées de persécution servent quelquefois d'excuses aux méfaits de ces individus à l'égard de leurs camarades ; s'ils ont fait telle chose, c'est parce qu'ils savaient qu'on ne les aimait pas, qu'on leur en voulait. Us ont fait cela pour se venger. Tel est le cas de
INTELLIGENCE ET VOLONTÉ
Ria... A la place de ces idées de perséculion, vous pouvez quelquefois trouver des idées niaises de grandeur ou de satisfaction. Ces idées de satis-
Fig. 15. — Mar... Marie, vingt ans. — Idiotie congénitale. — Stigmates de dégénérescence. — Callosités aux mains, occasionnées par des morsures de la malade.
faction existent surtout chez les imbéciles épileptiques qui ont en même temps des hallucinations de la vue. Ils voient le bon Dieu, des anges, et ils
se croient quelquefois appelés à régénérer ou à sauver le monde. Quand l'imbécile présente ces manifestations mentales, son intelligence baisse promptement; surtout quand ces idées s'accusent avec force au moment de la puberté, c'est une cause de déchéance intellectuelle, et le médecin doit en tenir compte pour le pronostic. Si l'individu est en même temps épileptique, vous pouvez sûrement affirmer qu'au moment de la puberté, l'enfant perdra tout ce qu'il a acquis, et que cet être, pour lequel vous avez dépensé tant de peines et tant d'efforts, sera toujours un être inutile et même nuisible, à la charge de la société. Tels sont les cas de Per..., de Star...
Les enfants qui ont des périodes fréquentes d'excitation et de dépression régulière, perdent aussi le peu qu'ils ont acquis au moment de la puberté. Tel est le cas de Bard.... Une seule de nos malades, Maro... (fig. IS), qui présentait, étant enfant, de l'excitation maniaque très fréquente non suivie de dépression, est devenue plus calme depuis qu'elle est adulte. Elle travaille plus régulièrement aux gros ouvrages. Cette idiote est une idiote simple, qui dit seulement quelques mots et exécute assez bien les gros ouvrages : balayage, lavage. Jamais elle n'a pu apprendre à parler, à lire et à écrire; mais je dois dire que cette malade est toujours sous notre surveillance et que nous continuons à la faire travailler.