‹ L'idole d'un jourChapitre 10 sur 22 · L'INSULTE · texte numérisé non relu

L'INSULTE

Raoul, au fond des Flandres, petit lieutenaut dans Royal-Auvergne, semblait résigné à son sort et donnait rarement de ses nouvelles. La vie des camps n'avait pas tardé à le passionner fortement, et c'était toujours lui qu'on trouvait au premier rang dans les entreprises hasardeuses. L'ancien chasseur de renards et de loups s'était mis à la chasse à l'homme avec une ardeur remarquée ; il se distingua sous Namur en deux circonstances mémorables, et passa bientôt dans toute l'armée pour l'homme par excellence des embuscades et coups de main.

Mais si sa bravoure lui avait justement mérité l'estime générale, ses façons de vivre, par contre, lui valaient une vague animosité; la jeunesse turbulente, batailleuse et frivole qui l'entourait ne supportait qu'avec impatience ce camarade si froid, si réservé, si discret, si sage, qu'on ne pouvait

jamais entraîner aux folles équipées, et dont la conduite exemplaire semblait être une censure vivante.

Plusieurs fois déjà Raoul avait eu des marques certaines de ces mauvaises dispositions générales, et il n'avait tenu qu'à lui de changer des plaisanteries en querelles sérieuses.

Il y avait surtout, parmi les moins bienveillants, un certain chevalier de Soissans-Pézac , jeune cadet plein de verve et de causticité , qui ne laissait passer aucune occasion de lui être aussi désagréable que possible. Avec le rare aplomb des individus de sa sorte, le chevalier, qui gasconnait à faire retourner les gens, s'en prenait volontiers à Raoul sur son accent d'Auvergne , et le lui reprochait aussi effrontément que s'il eût parlé lui-même le plus pur français de Touraine.

A la longue , ces plaisanteries acharnées avaient fini par causer à Raoul une certaine irritation, et les choses pouvaient tourner à mal au premier prétexte.

Un jour qu'on buvait à larges rasades pour fêter le retour du capitaine La Châtaigneraye , heureux mortel qui prenait ses quartiers d'hiver à Versailles,

Raoul survint au moment où chacun, à Tenvi, demandait des nouvelles de la cour.

Le nom de la duchesse de Fontanges, prononcé à plusieurs reprises , finit par attirer son attention, et, involontairement pour ainsi dire, il en vint à questionner sur la nouvelle favorite, comme les autres.

— Messieurs , disait le capitaine tout enflammé , sachez qu en aucun temps, comme en aucun pays, pareille beauté n'est encore venue éblouir le monde. Et quel luxe ! quels atours ! quels équipages ! quelles fêtes! c'est à croire que toutes les fées sont à ses ordres , évertuées à satisfaire ses moindres caprices. Le roi en raffole , la Montespan n'en dort plus.

— Et ne disiez-vous pas tantôt, hasarda Raoul, que la dame en question était native de mon pays d'Auvergne?

— Tout ce qu'il y a de plus Auvergne , chevalier; Auvergne, cœur de chêne et bourrée; c'est même, assure-t-on, avec cette danse de village que la belle aurait mis le cœur du roi en déroute.

— Et ne disiez-vous pas aussi qu'elle se nomme Marie-Angélique?

— Parfaitement , Marie-Angélique de Fontanges.

— C'est bien étrange, capitaine; nous n'avons en Auvergne, à ma connaissance, aucune famille de ce nom.

— Permettez, chevalier, je n'ai pas entendu dire que ce fût là son nom de famille ; c'est le nom sous lequel le roi l'a apanagée duchesse, voilà tout.

— Et, continua Raoul, qu'une vague angoisse étreignait, elle est, dites-vous, toute jeune, toute blonde?

— Vingt ans à peine, plus blonde qu'un épi mùr, et à cheval plus intrépide qu'un centaure. Une créature miraculeuse, vous dis-je, un trésor, une perle unique!

— C'est fort étrange! répétait Raoul, de plus en plus absorbé par l'idée fixe et poignante... mêmes prénoms, mêmes cheveux! Et vous n'avez pas retenu son nom de famille, capitaine?

— Parbleu! si, vraiment; je l'ai même au bout de la langue; attendez donc! So..., non; Sco..., oui, ' c'est cela,... Scorailles, une demoiselle de Scorailles, j'en suis sûr.

Raoul retint un cri terrible; il chancela, livide,

promenant autour de lui des yeux égarés, subitement inondé d'une sueur glacée.

— Eh! miHadiottx! s' écris, tout à coup le chevalier de Soissans , vous nous la baillez belle , vraiment , avec vos questions, monsieur d'Aiguepirse!

— Comment r entendez-vous, monsieur? demanda froidement Raoul, reprenant ses esprits.

— Je Tenlends, je l'entends, comme il mé plaît d'abord... puis je trouve que pour un Auvergnat, vous en savez bien peu long sur les dames d'Auvergne , milladioux !

— Je ne vous comprends pas, monsieur.

— Ce né serait pas la première fois... Par le ventre de ma mère ! si quelque fille de chez nous jetait son bonnet par-dessus les moulins, comme a fait votre demoiselle de Scorailles, j'en aurais, moi, à raconter jusqu'à l'aurore, milladioux!... et nul n'aurait à m'en apprendre , Dion Libant !

En entendant jeter, publiquement, dans une conversation de cabaret , le nom de celle qu'il adorait sans partage, Raoul avait affreusement pâli et s'était senti mordre en plein cœur. Il se leva chancelant et vint droit au chevalier.

— Monsieur , dit-il, vous venez de prononcer avec une impardonnable légèreté un nom respectable entre tous, et que je suis résolu à faire respecter de tous... je vous accorde une minute pour vous excuser.

— Oh! oui-dà? répliqua le Gascon... c'est donc là que lé bât nous blesse? Et quelle excuse faut-il faire à monsieur?... Ehî... si la belle dé monsieur est duchesse de par le bon plaisir du roi... en puis* je mais, milladioux?

— Misérable! s'écria Raoul.

— Tout beau , mon gentilhomme ! voilà un mot que lé fils de mon père né saurait entendre... A votre tour , vous avez deux secondes pour lé retirer, Diou bibant !

— Ah! s'écria Raoul, ton sang!... tout ton sang... pour y noyer ton mensonge infâme ! Tiens! — et , emporté par la plus aveugle fureur, il souffleta le chevalier devant tous.

Un épouvantable désordre suivit cet acte de violence; les assistants s'étaient levés en tumulte^ prenant fait et cause qui pour l'un, qui pour l'autre.

On eut toutes les peines du monde à séparer les deux adversaires et à faire remettre l'inévitable rencontre au lendemain. Le chevalier de Soissans criait sang et massacre et jurait par les plus terribles jurons qu'on allait connaître le prix d'un soufflet sur joue de Gascogne, tonnerre de Dieu vivant et fressure du diable, parla mort-Dioux ! Raoul, entraîné par le capitaine laChâtaigneraye, rentra chez lui fou de douleur.

Que lui importait cette querelle? Qu'était désormais la vie pour lui? Marie infidèle ! Mais une telle trahison était-elle possible? Qui pouvait y croire? Hélas! qui pouvait en douter plutôt? N'était-ce pas aujourd'hui chose pubhque et patente? Avec une insistance amère , il se faisait répéter par le capitaine tout ce qui s'était dit à Versailles sur la nouvelle maîtresse du roi, et il se complaisait cruellement à retourner dans son cœur percé d'outre en outre la lame aiguë et déchirante.

Aussi quand, le lendemain , au lever du soleil , il se retrouva en face du chevalier de Soissans, sur les glacis de la citadelle , l'eùt-on moins pris pour un championque pour une victime, et c^était avec une

sorte de contentement farouche qu'il restait découvert devant Tépée menaçante.

Mais il était écrit que la mort resterait sourde à rappel secret de Raoul ; il eut beau ne croiser le fer que par contenance et se garder de ripostes, le chevalier de Soissans fit à lui seul toute la besogne : chargeant furieusement, en aveugle, il s'enferra jusqu'à la garde et tomba mort sur le coup.

Bien qu'à cette époque les ordonnances royales contre le duel eussent sensiblement perdu de leur rigueur du règne précédent , quand il y avait mort d'homme c'était toujours grave, et la plus simple prudence commandait de se mettre hors des atteintes de la prévôté.

Le capitaine La Châtaigneraye , homme avisé, s'était à tout événement , la veille de la rencontre , muni d'un congé en règle pour Raoul et pour luimême. De bons chevaux tout sellés, tenus en bride hors la ville , et quelques centaines de pistoles en poche , c'était tout ce qu'il fallait pour pourvoir au plus pressé.

A peine le malencontreux chevalier de Soissans eut-il passé de vie à trépas que le capitaine s'em-

parait de Raoul, Fentraînait vivement du côté des faubourgs et, le jetant en selle d'autorité, prenait à ses côtés, à bride abattue, le chemin le plus court pour la frontière.

Une fois hors d'atteinte, on reprendrait haleine et l'on envisagerait la situation de sang-froid.

Le capitaine , apparenté aux plus nobles familles du royaume, était bien en cour, et se faisait fort d'obtenir à bref délai , pour son jeune camarade, des lettres de rémission plénière. Il offrit de partir le soir même pour Versailles afin de ne pas permettre aux choses de s'envenimer.

Raoul laissait faire sans répondre, entendant vaguement ce qui se murmurait à son oreille sans y attacher aucun sens précis , tout aussi indifférent à ces projets que s'ils eussent eu pour objet le dernier des étrangers.

Tout n'était-il pas dit pour lui maintenant , et pourquoi survivre à son rêve? Marie-Angélique, sa femme, sa maîtresse, son adoration, son idole, infidèle à la foi jurée, prostituée aux bras d'un autre, rayonnante de honte splendide , perdue à tout jamais, sans retour possible ! JN'était-cepas cent fois

pire que la mort la plus cruelle? Qu'il fiU traqué comme meurtrier, poursuivi comme déserteur, noté d'infamie dans Tannée entière, qu'importait, hélas! tout cela? A quoi bon la gloire, s'il ne pouvait plus l'offrir en partage à celle qui , seule , la lui avait fait aimer? A quoi bon la vaillauce, l'effort et l'héroïsme, quand la vie n'avait plus de but? Accablé d'un désespoir sans mesure , le cœur déchiré, l'âme brisée, il approuvait passivement toutes les propositions du capitaine. Mais il était facile de reconnaître que son approbation inerte eiH été toute pareille pour des propositions toutes contraires.

Le capitaine partit donc pour Versailles après avoir laissé Raoul en mains siires.

Au bout de deux mois il revint triomphant , la grâce en poche ; à son grand étonnement , Raoul n'en témoigna ni plaisir ni surprise. Il avait passé ces deux mois seul, loin de tous, dans un silence farouche, creusant désespérément son chagrin et ne voulant pas être consolé. Une idée fixe s'était emparée de lui , revenant sans cesse , à tout propos, sans trêve, ni merci,

Revoir Marie-Angélique. La mort même fûtelle au bout de la tentative ! Aussi, quand le brave la Châtaigneraye lui dit joyeusement, après les premières embrassades :

— Enfin ! nous allons donc pouvoir rejoindre le régiment !

— Non, dit tristement Raoul, rejoignez seul, capitaine; moi, je pars pour Paris... à la garde de Dieu !

ASNIERES.

Vers le commencement de Tété de 1680, le roi installa la duchesse de Fontanges dans le domaine d'Asnières, pour y mener à bonne fin sa grossesse, car elle portait dans son sein un témoignage vivant de son amour. La joie fut grande dans un certain monde, et madame de Montespan s'associa décidément à madame de Maintenon pour profiter des avantages que présentait cette espèce de séparation. Les intrigues recommencèrent.

Marie, sans se mêler de politique, soutenait loyalement le duc de Saint-Aignan dans sa rude partie et le maintenait ouvertement dans Tesprit du roi. Grâce à elle , bien des machinations hostiles avortèrent : mais si le duc eut jusqu'au bout son concours , il n'eut jamais son estime, quoi qu'il pût faire pour la gagner.

Peu à peu , et grâce à sa douceur habituelle et à

sa tristesse sympathique , Marie s'était fait une petite société choisie , où personne ne songeait à conspirer; c'étaient, en général, des artistes, peintres , poètes et musiciens , les plus illustres de ce temps.

Racine et Boileau y venaient rarement; mais, en revanche, Ouinault, Linière, Chapelle, Furetière, Perrault, le violon Lully, et Des Cotteaux la flûte, et quelques autres encore, en avaient fait la maison de leur choix.

Mais celui qui, entre tous, resta en faveur jusqu'au dernier moment, fut un auteur de fables morales et de contes grivois, Jean de la Fontaine, qu'on appelait déjà le Bonhomme.

Ce la Fontaine était la distraction en personne. Il se mouchait avec le mouchoir du voisin, se trompait à chaque instant de porte, sortait par la fenêtre, oubUait les heures du diner et mettait assez souvent sa culotte à la façon du roi Dagobert. On lui passait toutes ses fantaisies, et on ne lui demandait jamais compte de ses actions.

Pour madame de Fontanges , comme plus tard pour madame de la Sablière , la Fontaine était un

meuble, un animal familier, doux, simple, sincère et toujours charmant quand la verve le prenait. — Il avait à peu près autant de logements qu'il y avait de seigneurs intelligents à la cour. Monsieur, frère du roi, le prince de Conti, M. de Vendôme, Colbert. Le Verrier, madame de Montespan, madame de Bouillon et d'autres encore l'avaient hébergé tour à tour.

A ce moment, il était Thôte de Marie-Angélique, qui lui avait donné à Asnières un petit appartement au-dessus du sien , et dans lequel il pouvait , selon sa volonté, rentrer à toute heure ou ne pas rentrer du tout.

La façon dont la duchesse et le bonhomme avaient fait connaissance étroite mérite d'être racontée en quelques lignes rapides. C'était par une belle soirée d'automne... Marie-Angélique, venant de Versailles, regagnait son château d'Asnières au grand trot de ses mules blanches; à l'un des tournants de la route, le carrosse rencontra en plein chemin un homme immobile , penché sur le sol et tellement absorbé par la contemplation de menus insectes qu'en dépit des cris répétés du cocher,

des grelots sonores et du bruit des roues, il ne put se garer à temps et fut rudement culbuté par l'équipage.

A cette vue, Marie-Angélique jeta un cri, fit arrêter, et ses gens coururent en grande hâte relever la malheureuse victime d'une distraction invraisemblable.

Le bonhomme tout froissé , meurtri douloureusement en vingt endroits , ne songeait qu'à s'excuser du dérangement dont il était cause, et demandait pardon à tout le monde , avec des révérences sans fin. Sur l'ordre de la duchesse on le hissa en face d'elle dans son carrosse, et une heure après il faisait son entrée à Asnières, à demi perclus de tous ses membres, mais enchanté de l'aventure.

On avait fait connaissance en route , et d'emblée il s'était senti tant de sympathie pour la dame que déjà il la considérait comme une vieille amie et la traitait en conséquence... Aussi, quand, à quelques jours de là, à force de vulnéraires et de compresses, le bonhomme se retrouva sur pieds, sain et sauf, ne songea-t-il nullement à prendre congé. Il se trouvait si bien de cette hospitalité, et la

résidence lui plaisait tellement , qu'il semblait s'y être accommodé pour la fin de ses jours sans songer autrement à ses affaires de Paris, et d'ailleurs Marie-Angélique, de son côté, n'avait pas tardé à apprécier son vrai prix cette âme simple , droite et sincère, et elle ne ménageait pas les bonnes grâces pour le retenir auprès d'elle.

Un matin, le bonhomme pénétra tout effaré dans le boudoir bleu, où la duchesse se tenait d'habitude. On aurait dit qu'un grand danger le menaçait, tant il était en désordre d'habits et d'idées. — Il se réfugia auprès du fauteuil de Marie.

— Ou'avez-vous? mon Dieu! s'écria celle-ci, moitié souriante , moitié inquiète. . . Que vous arrivet-il?...

— Ouf! fit la Fontaine... pardonnez-moi... je viens de me trouver nez à nez avec ma femme... Vous comprenez... Seigneur! Ah!

— Madame de la Fontaine est ici? demanda Marie, au comble de la surprise...

— Oui... oui... elle s'est déguisée en paysanne pourmieuxmesurprendre!... Ah! Dieu!... Tenez!... la voilà près de la grille ! Je me sauve!

Et il monta précipitamment le petit escalier secret qui s'ouvrait dans la chambre à coucher, à côté du lit.

Marie, singulièrement intriguée , ouvrit la portefenétre et parut sur le perron du château.

Les gens de la maison étaient en train de rudoyer une femme qui s'obstinait à vouloir parler à madame.

— Laissez-la entrer, dit Marie. — Que me voulez-vous, ma bonne ? ajouta-t-elle quand la paysanne fut en sa présence. — Pourquoi poursuivez-vous M. de la Fontaine?

— Dame! madame la duchesse, répondit bravement la paysanne, je ne voulais pas lui faire de mal, allez!... Tant seulement j'ai voulu le charger d'une commission pour vous, à cause qu'il vous approche; mais, aussitôt qu'il m'a vue, le diable l'a emporté!

— Une commission pour moi? dit Marie.

— Oui, madame! — C'est une lettre qu'un gentilhomme m'a remise, même qu'il m'a donné un louis en orpourla peine, qui n'en est pas une... que c'est un bonheur de vous voir, pour les pauvres gens.

— Donnez-moi cette lettre, dit Marie rapidement.

La paysanne obéit, et Marie pâlit soudain en lisant l'adresse, qui ne contenait que ces deux mots :

« A Marie-Angélique. «

— Raoul! murmura-t-elle douloureusement. — Laissez-moi, ajouta-t-elle tout haut. — Qu'on fasse rafraîchir cette brave femme! Je vous défends, à l'avenir, de rudoyer ces bonnes gens; — entendez-vous?

La paysanne s'éloigna après avoir fait une belle révérence.

Marie brisa vivement le cachet et lut : « Il faut que je vous voie, — coûte que coûte, — que je vous parle; — à minuit je serai dans votre parc ; — arrangez-vous pour venir me rejoindre près de la laiterie; — il le faut. »

— Le malheureux! s'écria Marie en laissant retomber la lettre. — Il ne faut pas qu'il vienne!... je ne veux pas le voir!... Bretagne! appela-t-elle , priez M. de la Fontaine de venir me trouver.

La Fontaine, caché dans les combles, était en train d'écrire la lettre suivante , sur ses genoux :

" Madame ma femme ,

a Au nom du ciel, cessez de me poursuivre! — Tout rapprochement entre nous est impossible! — Non que je ne vous trouve toutes les qualités désirables et autant de vertu que de rehgion; mais le goût n'y est pas ; — voilà tout ! Si vous continuez vos poursuites, je finirai, à la longue, par vous considérer comme un vrai créancier... Faisant donc appel aux sentiments de fierté que je vous ai toujours connus, je vous prie' d'agréer le témoignage de ma plus profonde estime et de ma plus sincère affection.

« Votre tout dévoué mari pour la vie,

' Jean de la Fontaine. «

Après avoir fouillé toute la maison, Bretagne découvrit enfin le poëte, au moment même où il venait de parafer soigneusement son épître.

La Fontaine se rendit à contre-cœur à l'invitation de madame de Fontanges : il prévoyait un assaut terrible.

— Mon pauvre la Fontaine , lui dit Marie, lorsqu'il fut entré dans le boudoir, — je sais que vous m'aimez; — je vais mettre votre dévouement à une rude épreuve.

— Madame! dit la Fontaine avec épouvante, demandez-moi mon sang, ma vie... ils sont à vous!., mais ne me demandez pas cela!.,, c'est audessus de mes forces!... Elle et moi?... jamais! jamais!

— De quoi parlez-vous? dit Marie. — De votre femme?... Hélas! c'est bien de cela qu'il s'agit!... Votre femme n'a pas quitté sa province, et c'est moi...

— En vérité? dit la Fontaine dont le visage s'épanouit tout à coup sous l'impression d'une gaieté aussi franche que naïve. — Vous ne me trompez pas? c'est bien vrai?... Demandez-moi ce que vous voudrez, madame; je suis à vous corps et âme!...

— Écoutez-moi donc ! dit Marie avec une telle gravité que le bonhomme en fut frappé lui-même,

Elle raconta longuement son histoire , ses premières amours et le douloureux martyre de sa honte splendide. Elle lut le billet de Raoul et

demanda ce qu'elle devait faire en cette circonsance.

— Vous avez raison, madame, dit la Fontaine en lui baisant la main avec émotion; — il ne faut pas qu'il vous voie; — fiez-vous à moi, je ferai ce soir bonne garde sur la berge , et je vous promets que personne n'entrera céans malgré vous.

— Oh! reprit Marie en lui serrant vivement la main, — vous êtes un ami véritable, et vous me sauverez, n'est-ce pas?

Page 1