‹ L'idole d'un jourChapitre 11 sur 22 · RAOUL · texte numérisé non relu

RAOUL

La soirée était tiède, p]eiue d'harmonies confuses. Fidèle à sa promesse, la Fontaine se promenait à pas lents sur la berge ; — mais bientôt les mélodies nocturnes le plongèrent dans u'ne rêverie douce et vague , et oubliant ce qu'il était venu faire, il s'assit au pied d'un saule, absorbé dans une muette contemplation.

Il pouvait être onze heures et demie. — Une barque noire et étroite , doublant Tile des Ravageurs, glissa silencieusement sur la Seine basse, et aborda à un massif de peupliers , un peu à gauche du château. La lune , un moment voilée par de gros nuages sombres , illumina tout à coup le paysage de sa lumière argentée, et l'on eût pu distinctement apercevoir un jeune cavaher sauter à terre et disparaître dans les halliers.

Le passeur reprit raviron et se maintint à l'ombre des grands arbres.

L'air devenait de plus en plus lourd : des bouffées de vent chaud faisaient , de temps en temps , frissonner les feuilles ; les tiges alanguies se relevaient pour aspirer les odeurs de pluie dont Pair était chargé, et, dans les roseaux frémissants, les rainettes haletantes appelaient mélancoliquement l'orage.

La figure à demi cachée dans son manteau , et son épée nue sous le bras , le jeune homme marchait rapidement, bien qu'avec précaution. Arrivé à l'extrémité de la haie de clôture du parc, il s'arrêta un moment pour regarder autour de lui ; puis , s' élançant avec agiUté aux branches souples d'un merisier sauvage, il franchit d'un seul bond le mur épineux qui bordait le fossé.

Au bruit de sa chute, la Fontaine s'éveilla en sursaut. — Miséricorde ! s'écria-t-il , il est entré à ma barbe!... Et il courut au château prévenir la duchesse.

Raoul, car c'était bien lui, s'arrêta de nouveau, ému, et écouta pendant quelques minutes, avec

une inquiétude réelle , le bruit des pas précipités du bonhomme; puis, quand tout fut redevenu silencieux, il escalada, en s' aidant de branches folles , le pan opposé du fossé, et entra résolument dans le parc.

Le cœur lui battait avec une violence telle qu'à plusieurs reprises il fut obligé de s'arrêter et de s'appuyer de la main aux arbres de la route , prêt à chanceler sur lui-même ; sa poitrine oppressée respirait avec peine, et des larmes vainement contenues brillaient dans ses yeux. Il parvint ainsi jusqu'à une petite bâtisse cachée dans les arbres, qui servait d'étable à quatre ou cinq vaches laitières, et se laissa tomber sur un banc de gazon adossé à la maisonnette.

De ce point un peu plus élevé , et grâce aux clairières , il pouvait voir jusqu'au château. — A cette heure, deux fenêtres du rez-de-chaussée étaient seules éclairées , et tamisaient une lumière pâle et douce à travers la moussehne des rideaux. Les yeux de Raoul se portèrent avidemment vers ces fenêtres, et s'y attachèrent avec obstination. — Peu à peu, et sous l'influence de ses réflexions, ses yeux se

remplirent de larmes , et il laissa retomber son front dans ses mains avec une convulsion douloureuse.

— Oh! Marie-Angélique! Marie-Angélique! murmurait-il en sanglotant amèrement avec un abandon absolu.

Minuit sonna lentement à la vieille horloge de Téglise.

A ce moment, une des fenêtres s'ouvrit comme à la dérobée , et une blanche silhouette de femme apparut. Tout entier à sa douleur , Raoul ne la vit point se pencher à plusieurs reprises , écouter, tremblante , les bruits de la nuit ; puis , rassurée sans doute par le silence , descendre le perron et prendre le chemin de la laiterie. Bientôt elle fut près de lui. Au frôlement de sa robe de soie dans les branches, il releva vivement la tête , et s'élançant avec impétuosité :

— Marie ! s'écria-t-ii d'une voix étouffée ; Marie î Oh! c'est donc vous?

— Oui, c'est moi, Raoul, — répondit-elle avec une émotion profonde, pendant qu'il couvrait sa main de baisers passionnés.

11 y eut un moment de silence.

— Tu pleures, pauvre ami? dit Marie en retirant doucement sa main tout humide de larmes.

— Oh! dit Raoul, éclatant en sanglots, — auraije jamais assez de larmes pour pleurer sur vous et sur moi?

— Malheureux! murmura tristement Marie, — pourquoi es-tu revenu?

Il y eut un nouveau silence , interrompu seulement par les sanglots de Raoul , qui pleurait sans pouvoir prononcer un mot.

— Écoute, Raoul, dit-elle tout à coup avec une certaine résolution; — j'ai été, certes, bien coupable envers toi, et je sais combien je suis peu digne d'un amour tel que le tien. — Aujourd'hui , l'irréparable est entre nous ; les récriminations et les colères ne sauraient rien changer, — il y a des maux sans remèdes. — Éloigne-toi de moi, oubhe-moi, laisse-moi vivre seule dans ma honte... porte à une meilleure, à une plus digne, cet amour auquel je n'ai plus droit, sur lequel j'ai indignement marché. . . Va! je suis déjà bien punie!... Si tu savais!... Raoul, dis-moi seulement que tu me plains et que tu me pardonnes!...

Incapable de trouver une parole, Raoul reprit la main de Marie , et la couvrit de baisers violents ; Marie elle-même , gagnée par cette douleur muette et terrible , fondit en larmes amères. Ils pleurèrent ainsi longtemps tous les deux , étroitement enlacés l'un à l'autre, marchant au hasard sous les allées sombres , n'osant ni l'un ni l'autre rompre ce silence sinistre qui les remphssait d'épouvante.

Arrivés à une clairière , la pluie qui commençait à tomber à larges gouttes les arracha à leur douloureuse contemplation.

— Marie! s'écria Raoul avec exaltation, — réponds à ceci seulement... Au nom de notre amour d'autrefois , au nom de tout ce qui te semble encore sacré, — réponds!... as-tu aimé cet... homme?...

La jeune femme pâlit, en proie à une hésitation évidente. — La vérité l'épouvantait autant que le mensonge.

— Réponds ! réponds ! . . . reprit sourdement Raoul

en lui serrant les mains à les meurtrir.

Elle le regarda douloureusement; puis tout à coup :

— Pourquoi te mentirais-je? dit-elle avec effort.

— Oui, je Tai aimé; — oui, je t'ai oublié; — oui, je f ai sacrifié à lui ! — On dit dans le monde que c'est M. de Peyre qui m'a vendue; ce n'est pas vrai! — Je me suis donnée librement et de mon plein gré... Pardonne-moi, Raoul; je suis une malheureuse!... J'ai préféré la honte d'être sa maîtresse à l'honneur de porter ton nom!... J'ai foulé aux pieds ton amour confiant, jeune, ardent, absolu, pour Famour d'un jour d'un homme vingt fois rassasié, et qui doit se lasser de moi!... Pourquoi pleures-tu..., toi qui as gardé ton cœur, ta pureté, ta noblesse? — Qu'y a-t-il encore de commun entre toi et moi? et qu'es-tu venu chercher ici si tu savais tout?

Raoul poussa un cri inarticulé et tomba par terre, comme frappé de la foudre...

Marie se précipita sur lui et lui prit la main en pleurant. La main retomba inerte.

— Raoul! Raoul!... pauvre enfant!... reviens à toi! criait-elle; reviens... O mon Dieu!... je l'ai tué!... Raoul! Raoul!...

Et elle l'étreignait dans ses bras , le couvrant de

larmes et de baisers ; mais rien ne pouvait ranimer le malheureux jeune homme , insensible et glacé comme un cadavre.

Une idée vint à la malheureuse femme-, — elle détacha vivement sa capeline, la jeta sur Raoul pour le garantir de la pluie, et prit en courant le chemin du château.

— Mon Dieu ! disait-elle en sanglotant, faites qu'il ne meure pas !

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