‹ L'idole d'un jourChapitre 9 sur 22 · PAUVRES PARENTS · texte numérisé non relu

PAUVRES PARENTS

Cependant le bruit de l'étonnante fortune de la nouvelle duchesse, s'étendant de proche en proche, pénétra bientôt jusqu'au fond de la vieille Auverg^ne. Ce fut d'abord une rumeur vague , sans précision , sans consistance, sans nul caractère d'authenticité. Chacun racontait à sa façon, répétant le dire d' autrui , et de bouche en bouche le récit primitif allait, comme de juste , s' altérant de plus en plus. Tôt ou tard un écho des rumeurs publiques devait fatalement arriver aux oreilles paternelles.

Depuis le brusque départ de Marie-Angélique , le château de Scorailles , déjà si triste , était devenu tout à fait lugubre. Plus de ces joyeux rires qui naguère venaient étonner les vieilles voûtes de leurs éclats retentissants, plus de turbulence, plus d'imprévu , plus de vie ; partout le silence morne des

solitudes; avec la jeunesse enfuie, toute animation s'était éteinte.

Accablé d'infirmités de toutes sortes , de plus en plus sombre et morose, le vieux comte Jean restait maintenant des heures entières, pendant de longues soirées d'hiver, immobile sous la haute cheminée, et comme replié sur lui-même dans un mutisme farouche. Quand revenaient les beaux jours, il se faisait porter à l'angle d'une vieille tour démantelée, d'où l'on découvrait une grande étendue de pays , et là , les yeux vaguement fixés au loin, il restait parfois jusqu'au soir sans desserrer les lèvres ni faire aucun mouvement. A quoi pensaitil ainsi dans ce grand silence qui l'entourait? A sa fille sans doute , à cette Marie-Angélique , dont l'absence faisait tant de vide ; à l'oublieuse, dont les lettres, de plus en plus rares, parlaient de moins en moins de retour. . . Alors quand il surprenait madame Léonor, sa pauvre femme, se cachant pour dévorer ses larmes maternelles, à part soi, dans Farrièrefor intérieur, le vieillard se reprochait amèrement la précipitation d'un départ que sa volonté formelle avait brusqué. Ah! que n'avait-il attendu quelques

jours que ce maudit Raoul eût quitté le pays ! Lui parti, et pour longtemps , et au loin, tout danger immédiat ne cessait-il pas d'être?

A l'âge de Marie-Angélique, la mobilité même des impressions ne devenait-elle pas un auxiliaire puissant? Qui sait si, du jour au lendemain, un sentiment nouveau ne serait pas venu victorieusement effacer cette empreinte de la première heure, entrainement irréfléchi des cœurs qui s'ignorent ! Regrets stériles ! rien désormais n'empêchait plus la nuit, la froide nuit, d'étendre autour de lui ses ténèbres. Et que la mort vînt le surprendre ainsi loin d'elle , il lui faudrait donc partir désespéré , privé de son dernier adieu!...

Si tristes toutefois que fussent les suppositions de ses rêveries solitaires, qu'elles étaientloin pourtant de l'horrible réalité ! La cruelle révélation était proche, et le grand déchirement du cœur ne pouvait plus être retardé : tout dépendait du hasard d'une indiscrétion à peu près inévitable.

Au commencement de la seconde année d'absence, par une tiède fin de jour toute pénétrée de senteurs nouvelles, le vieux comte s'était attardé

plus que de coutume à son poste de prédilection sur la tour en ruine, lorsqu'on vint l'avertir qu'un inconnu, arrivant de Paris, insistait pour avoir avec lui riionneur d'un court entretien.

Dans la vie monotone et uniforme du château de Scorailles, la moindre visite étrangère prenait tout de suite une proportion singulière. Le comte se fit transporter dans la grande salle où il se tenait d'habitude , et donna l'ordre d'introduire le visiteur.

C'était un homme de cinquante ans environ , d'aspect vulgaire, bien que somptueusement vêtu au dernier goût du jour, la tête coiffée d'une perruque énorme, les mains perdues dans d'invraisemblables manchettes. Il s'avançait, multipliant de grands saints, balayant largement le plancher des panaches de son feutre.

— Monsieur, dit le comte , en s'incUnant légèrement , veuillez me dire qui j'ai l'honneur de recevoir et l'objet de votre visite.

L'étranger recommença ses saints , et d'une voix très-assurée :

— Monsieur le comte , dit-il rondement, c'est à coup sur une liberté grande que de vous aborder

sans avoir l'honneur d'être connu de vous. Mais j'ose espérer que vous en trouverez l excuse dans l'importance capitale des raisons qui motivent cette licence. . .

Je me nomme Jean Gaspard Serve t de Rapinat, sieur de Lavarenne, et suis l'un des fermiers généraux des tailles de Sa Majesté.

A cet énoncé de titres et qualités, le comte ne put se défendre d'un léger sursaut de surprise. Que pouvait lui vouloir un tel homme, et que venait-il chercher près de lui ?

M. de Rapinat ne parut pas s'apercevoir de ce mouvement involontaire, et reprit avec son imperturbable assurance :

— Vous ignorez peut-être , monsieur le comte , que notre fermage expire cette année même; or, la ferme nouvelle nous sera vivement disputée, et nous avons , mes associés et moi, les meilleures raisons du monde pour nous croire en ce moment trèsdesservis dans l'esprit de Sa Majesté par des compétitions rivales. C'est pour déjouer ces intrigues que j'ai l'honneur de me présenter aujourd'hui devant vous.

— Mais, monsieur, répondit le comte, au comble

de la surprise, je cherche vainement? en quoi...

— Rien de plus simple; en ces sortes d'affaires, une seule considération domine, n'est-ce pas? l'intérêt bien entendu de chacun, rien de plus. Mes associés et moi , entendons parfaitement ce que parler veut dire et sommes tout disposés à faire la part du feu... mais donnant donnant, bien entendu î Or qu'estimez-vous cette part, et quel prix demandez-vous pour le renouvellement de notre ferme? Tout est là! je pense que c'est parler clair, cette fois, et que nous nous comprenons à merveille!

— Pardon, monsieur, je comprends au contraire de moins en moins, et tout ce que vous me débitez là reste pour moi lettre morte. Quel rapport peut-il y avoir entre vos intérêts , votre ferme et le reste , et un vieillard infirme , sans crédit, perdu au fond d'une province, dans un château démantelé?

— Mais, monsieur le comte, plaisantez-vous? Votre crédit ou le crédit de la duchesse de Fontanges, c'est tout un 'pour nous.

— Que voulez-vous dire? la duchesse de Fontanges? quelle est cette dame?

— Ah çà! fit M. de Rapinat, avec une légère im-

patience dans la voix, quel jeu jouons-nous? C'est bien au comte de Scorailles que j'ai Thonneur de parler, j'imagine?

— Morbleu! monsieur, répliqua le comte, en se soulevant à demi de son siège, tâcbez de ne pas m'échauffer les oreilles; si quelqu'un joue un jeu ici, ce ne peut être moi, sachez-le bien; finissonsen donc avec les sous-entendus : que voulez-vous ?

— Mais, monsieur, je ne peux que répéter ce que j'ai eu l'honneur de vous dire : je sollicite uniquement votre haute protection auprès de mademoiselle de Scorailles, duchesse de Fontanges, à qui le roi n'a rien à refuser. Tout disposé, d'ailleurs, à reconnaître votre bonne grâce par le prix qu'il vous plaira d'y fixer.

A ces mots , le vieux comte eut comme un éclair de révélation soudaine; suffoqué d'émotion, tremblant de tous ses membres, il jeta autour de lui un regard fou de douleur, et d'une voix que l'angoisse étranglait jusqu'à l'éteindre :

— Répétez! répétez! s'écriait-il : vous dites... î Ma fille, mon enfant, notre Marie-Angélique... serait cette duchesse de Fontanges dont on parle?...

la nouvelle maîtresse du roi?... Elle?... jamais, jamais!... horreur!... infamie!... à genoux! misérable!... menteur insigne!... Tu vas mourir!...

Il s'était levé debout, terrible, les cheveux hérissés, la main haute, et, subitement ressuscité dans sa force par un miracle de désespoir, marchait droit à son interlocuteur.

Effrayé tout de bon devant cette explosion inattendue, M. de Rapinat gagnait la porte à reculons, multipliant ses protestations de regrets et ses plus humbles excuses.

— Arrière, vil coquin! criait le comte d'une voix tonnante... A moi... Germain! à moi, Latreille... hors d'ici cet infâme!... qu'on le jette en bas de la tour... qu'on le massacre! Hardi! mes amis! assommez-moi cette canaille. . . qu'il meure sous le bâton. .. A mort ! à mort ! pas de pitié !

Aux premiers cris de cette épouvantable colère , madame Léonor était accourue; tremblante, elle se jela au cou de son maris le tenant étroitement enlacé, pendant que M. de Rapinat décampait au plus vite sans demander son reste , sous les huées des gens du château.

— Jean, Jean, calmez-vous, au nom du ciel! remettez-vous, de grâce ; si vous saviez quel mal vous vous faites! Pourquoi tant de fureur, mon ami?

— Pourquoi?... Pourquoi? Écoutez, madame; si cet homme a dit vrai , savez-vous ce qu est aujourd'hui votre fille Marie-Angélique?

— Mon Dieu ! Jean , parlez vite , je tremble !

— Eh bien! madame , elle est duchesse de Fontanges , maîtresse du roi de France et si puissante en crédit que des scélérats osent venir jusqu'ici, escomptant sa honte , proposer au père de la favorite je ne sais quels marchés honteux!

— Grand Dieu!... Est-ce possible?

— Comprenez-vous maintenant?... Mais j'en jure ici sur le salut de mon âme , les choses ne se passeront pas comme on y compte ailleurs , peut-être ! Apprêtez-vous, ma dame; dans une heure nous devons être en route pour Versailles.

— Partir!... Vous voulez partir, Jean?... Que comptez-vous faire là-bas?

— Dieu ne m'a pas rendu mes jambes pour rien, madame... Je compte apprendre au roi de France à chercher maltresse dans la maison de Scorailles!

Soyez tranquille, la besogne que je vais faire ne s'oubliera pas de sitôt !

Il se dirigea vers le fond de la salle où depuis tant d'années son épée restait pendue à son large ceinturon sur sa dernière cuirasse de buffle.

Madame Leonor le suivait machinalement , fondant en larmes.

Le comte atteignit Tépée , la retira du fourreau , et en considéra un bon moment la lame brillante , puis, avant de rengainer, d'un mouvement tragique il porta la lame à ses lèvres , la baisa fiévreusement et, chancelant tout à coup avec un cri désespéré, tomba la face contre terre.

Quand il revint à lui quelques heures plus tard , le noble vieillard, complètement foudroyé cette fois par la paralysie, avait perdu l'usage de la parole et regardait toutes choses d'un œil vide. Le royal ravisseur pouvait dormir tranquille dans sa royale impunité.

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