‹ L'idole d'un jourChapitre 12 sur 22 · LA CRISE · texte numérisé non relu

LA CRISE

Arrivée dans sa chambre, Marie prit vivement un lourd flambeau d'argent sur la cheminée , et, ouvrant une petite porte dissimulée dans la boiserie dorée , monta rapidement un escalier étroit qui conduisait à Tétage supérieur. — Un faible rayon de lumière passait sous la porte d'une des chambres qui donnaient sur le corridor ; — elle y frappa résolument.

— Monsieur de la Fontaine , — ouvrez-moi ! — vite! vite! dit Marie.

La porte s'ouvrit aussitôt.

— Seigneur!... dans quel état vous voilà!... Que vous arrive-t-il? s'écria la Fontaine en reculant.

— Venez!... dit Marie en le prenant impérieusement par la main et en l'entraînant après elle.

La Fontaine se laissa faire comme un enfant. Deux minutes après, ils arrivaient ensemble près de Raoul.

— Qu'est-ce ceci , mon Dieu? 11 est mort !...

— Mort! répéta Marie avec égarement. Mort?... Il est mort , dites-vous ?

— Je n'en sais rien , madame ; mais il en a bien l'air... Que faut-il en faire?

— Pourrez-vous le porter jusqu'au château? demanda Marie, pleurant à chaudes larmes.

— Parbleu ! dit la Fontaine ; il n'est déjà pas si lourd , le pauvre garçon !

Et ce disant , il le prenait à bras-le-corps et le chargeait sur ses épaules. Marie, folle de douleur, soutenait sa tête pendante et livide, et l'embrassait en pleurant à chaque pas.

— Voulez-vous que je le couche dans mon lit? demanda la Fontaine lorsqu'ils furent arrivés.

— Non, dit Marie, je veux le garder... le soigner moi-même, s'il y a encore quelque espérance.

La Fontaine ne répondit pas , et , après avoir déshabillé le jeune homme, tant bien que mal, il rétendit sur le lit et empila les oreillers sous sa tête.

— Sauvez-le-moi! sauvez-le-moi! disait Marie

d'une voix déchirante, en débouchant elle-même toutes sortes de flacons de sels, d'odeurs et d'élixirs.

La Fontaine approcha un flacon de vinaigre des narines du malade et lui jeta quelques gouttes sur les lèvres.

La figure de Raoul se contracta : ses yeux vitrés s'entr'ouvrirent, et ses dents serrées grincèrent avec force.

— Ce n'est qu'une crise nerveuse ; rassurez-vous, madame , dit le bonhomme en préparant tranquillement un cordial qu'il fit avaler de force au jeune homme.

Raoul poussa un sourd gémissement et se leva tout droit sur le lit. Il promena autour de lui un œil sec et hagard, l'arrêtant tantôt sur Marie , tantôt sur la Fontaine, avec une égale indifférence. On eût dit que tout son être était paralysé : de petits cris rauques sortaient de sa poitrine ou sifflaient à travers ses dents serrées. Marie , agenouillée, prit une de ses mains, sans qu'il la retirât, et pleurant silencieusement à ses pieds :

— Raoul..., c'est moi..., moi, Marie-Angélique. Ne

me reconnais-tu pas? dit-elle d'une voix tremblante. Il la regarda avec une fixité effrayante; puis tout à coup un sanglot violent gonfla sa poitrine , des larmes jaillirent de ses yeux, et retirant brusquement sa main d'entre les mains de Marie , il enfonça sa tête dans les oreillers, en poussant un cri d'horreur profonde.

— Laissez-le, dit la Fontaine; — il ne faut pas qu'il vous voie plus longtemps.

— Non ! dit-elle en se cramponnant au lit , je veux rester, je veux le soigner seule.

La crise fut longue et douloureuse ; toute la nuit Raoul eut le délire. Marie ne quitta pas un instant le chevet du Ht, épiant en silence et avec une tendresse inquiète ses moindres mouvements.

La Fontaine, presque aussi ému qu elle, attendri surtout par l'obstination généreuse de cette femme délicate et souffrante, qui s'oubliait elle-même si complètement, allait de l'un à l'autre, faisant respirer des sels à celui-ci, donnant de bonnes paroles à celle-là. Le pauvre homme en était arrivé à mettre presque convenablement des compresses, . et s'émerveillait lui-même de son habileté.

Vers quatre heures, la réaction se fit, et la fatigue l'emporta. Après quelques dernières secousses convulsives, Raoul s'endormit profondément de ce sommeil lourd et bienfaisant que Dieu garde à rhomme pour réparer les fatigues des luttes suprêmes. Marie était brisée, à bout de forces et de douleur. Sur les instances de la Fontaine et lorsqu'elle fut bien assurée du sommeil de son cher malade , elle consentit à prendre un peu de repos sur une chaise longue, au pied du lit, car elle ne voulut pas sorlir de la chambre. La Fontaine resta seul à veiller sur eux deux.

Le jour était venu : un jour triste et gris , en harmonie avec la désolation intérieure. Une pluie fine et pénétrante tombait depuis plusieurs heures et semblait devoir durer toute la journée : l'eau des gouttières clapotait sur les dalles avec une régularité monotone ; seuls , plusieurs moineaux pillards poussaient quelques cris confus.

La Fontaine s'assit près de la croisée, regardant vaguement tomber la pluie, dominé de plus en plus par les rêveries qui lui venaient. Il pensait à cette destinée étrange qui l'avait fait le commensal et

l'ami, tour à tour, de ces pauvres femmes , dévorées si vite par le royal amour du grand Louis. Il devinait toute la poésie de ce jeune amour d'Auvergne , qui était venu chercher à Paris cet horrible dénoùment , et déplorait de toute son âme cette confiance aveugle des vieux gentilshommes de province, envoyant leurs enfants à la cour, sans penser que le roi était homme et qu'il l'avait prouvé déjà trop de fois.

— L'âne de ma fable a raison, murmura-t-il eu souriant tristement ; — notre ennemi , c'est notre maître !

Huit heures sonnèrent , Raoul s'agita et entr'ouvrit péniblement les yeux. — La Fontaine s'approcha du ht.

Tout était encore si confus dans la tète du malheureux que dans le premier moment il ne s'aperçut ni de la présence d'un étranger, ni du lieu inconnu dans lequel il se trouvait. 11 passa à plusieurs reprises la main sur son front appesanti comme pour rappeler ses idées, et s'adressant enfin à la Fontaine :

— Oui êtes-vous, monsieur? demanda-t-il sourdement, et que faites-vous ici?

— Monsieur le chevalier , — répondit le bonhomme avec douceur, — je suis à cette heure un de vos meilleurs amis , et , s'il vous plaît , il en sera longtemps ainsi... Je me nomme Jean de la Fontaine et suis un pauvre assembleur de rimes dont les enfants se moquent et à qui les grands seigneurs font la charité ; si , cependant , vous me croyez bon à quelque chose pour votre service, je suis tout à votre dévotion.

Raoul le regarda comme on regarde un homme qui rêve tout éveillé , et , les idées lui revenant peu à peu, il passa, sans répondre , de cet homme qu'il voyait pour la première fois à ces tentures , à ces meubles somptueux qu'il n'avait jamais vus.

— Où suis-je donc ? murmura-t-il avec un accent de pénible surprise.

La Fontaine reprit sans s'émouvoir :

— Vous êtes , monsieur le chevalier , dans le château d'Asnières, chez madame la duchesse de Fontanges, qui repose là, sur cette chaise longue, après avoir veillé sur vous toute la nuit.

Raoul se souleva en sursaut : ses yeux brillèrent d'un éclat singulier ; il voulut parler, la voix manqua

à son gosier ; il étendit les bras avec angoisse ; puis se laissant rétomber à la renverse , il se reprit à sangloter avec violence.

— Oh ! je comprends ! . . . je comprends ! raurmura-t-il en se tordant de désespoir.

Madame de Fontanges tressaillit à Taccent de cette voix comme à une commotion électrique , et , s' élançant d'un bond, vint retomber à genoux au pied du lit. . .

Elle voulut prendre la main de Raoul, il la repoussa durement et avec colère.

— Laissez-moi ! laissez-moi ! criait-il.

— Non! dit-elle avec énergie, tu m'entendras ! ^ Il faut, je veux que tu m'entendes. — Monsieur de la Fontaine, ajouta-t-elle en se tournant vers le bonhomme muet et attendri, — allez vous reposer quelques heures, mon vieil ami, et laissez-nous seuls, je vous prie ; — il faut que je lui parle, et lui seul doit entendre ce que j'ai à lui dire.

Et comme la Fontaine hésitait :

— Allez ! dit-elle avec un de ces gestes souverains qui ne permettent pas la pensée d'une résistance.

— Ma foi ! se dit le bonhomme , cinq minutes après, en dénouant ses chausses, — voici encore une nuit blanche que je regretterai moins qu'une nuit passée à écrire un de ces contes gaillards qui dérident si bien M. le Prince ou la belle Madelon du Pré...

LLTTE ET DOULEUR

Longue et douloureuse fut la confession de Marie. Elle raconta tout ce qui s'était passé, franchement et sans rien déguiser , sans rien affaiblir. Raoul r écoutait avec une avidité amère.

Quand elle eut fini :

— Marie , dit-il en lui prenant la main dans les siennes, — à votre tour pardonnez-moi ma violence... j'ai tant souffert, si vous saviez !... Une horrible fatalité pèse sur nous , et Dieu n'a pas voulu nous réunir comme nous pouvions l'espérer.

— Voici votre marguerite , rendez-moi la mienne ,

— si vous l'avez encore...

Madame de Fontanges ouvrit , sans mot dire , un petit médaillon pendu à son cou . et en tira une fleur desséchée.

Raoul broya les fleurs dans ses mains et en jeta la poussière au feu.

— Allez , dit-il , tristes vestiges de nos fiançailles!... allez rejoindre nos serments menteurs et les mensonges de nos rêves î

Il se leva avec un calme plus effrayant que sa douleur de la veille , et fit quelques pas dans la chambre.

— Où allez-vous? mon Dieu! demanda Marie avec angoisse.

— Je m'en vais, dit Raoul; l'air qu'on respire ici m'étouffe , et je sens que j'y mourrai si j'y reste plus longtemps !... Adieu, Marie !

— Ne vous verrai-je plus? demanda-t-elle, pâle et tremblante.

— Non ! dit Raoul ; — je suis heureux d'avoir pu vous pardonner. Que reviendrais-je faire ici, maintenant ?

— Adieu donc, Raoul ! dit Marie d'une voix mourante , en lui tendant la main une dernière fois.

Raoul la prit et la serra avec une énergie terrible, regarda un moment Marie, l'œil brillant de fièvre , le cœur plein à la fois de colère et de désirs ;

puis, tout à coup, après une étreinte rapide, il sortit en chancelant avec un geste désespéré.

Marie retomba sur sa chaise longue à demi morte.

Quelques jours se passèrent. — Raoul, malgré tous ses efforts, ne pouvait arracher de son âme le souvenir vivant et cruel de la seule femme qu'il eût aimée. Il se Ha , à Paris , avec quelques jeunes élégants, et demanda T oubli aux ivresses de tous genres ; mais l'image de Marie revenait toujours, dans les fumées du vin ; chez Louise d' Arquien, chez Madelon du Pré, partout il la retrouvait, quoiqu'il put faire.

Le malheureux, replié sur lui-même, souffrait affreusement d'un mal sans remède ; malgré tout , malgré son abaissement, malgré sa faute, il aimait Marie, et il se l'avouait avec terreur. Il l'eût sue morte qu'il se serait consolé peut-être ; mais la sentir près de lui , vivante , plus belle et plus désirable que jamais; mais penser qu'un autre avait possédé ce trésor et défloré ces grâces virginales, c'était un supplice de toutes les heures !

Pâle, amaigri, il errait souvent, tout un jour, par les rues , marchant au hasard et sans prononcer une parole. Par moments il fermait les yeux et se

reportait par la pensée aux jours d'autrefois. 11 se revoyait à Aigueperse ou à Scorailles, galopant côte à c^te avec elle, lï'osant parler de cet amour qui remplissait son être, heureux d'un mot, d'un éclat de rire, d'une fleur qu'elle avait touchée... Il pensait à son oncle, à la forêt familière, à ce torrent tant de fois traversé ; puis , d'un coup, le charme se rompait violemment, et il entendait dans ses oreilles tinter ces horribles paroles : — la maîtresse du roi !

Elle !... Marie-Angélique !...

Un jour , au tournant d'une rue , Raoul se trouva nez à nez avec la Fontaine. Son premier mouvement fut de fuir; mais le besoin de parler dielle l'emporta, et il aborda le pauvre poëte avec un empressement qu'il ne chercha pas à dissimuler.

La Fontaine répondit à ses questions avec une sollicitude tendre, qui alla droit au cœur du malheureux jeune homme. De ce jour, il lui voua une amitié qui ne devait plus se démentir.

— Pourquoi ne reviendriez-vous pas nous voir? lui dit le bonhomme simplement... — Vous irritez votre douleur au lieu de l'endormir.

— Non! dit Raoul, ce serait au-dessus de mes forces. — D'ailleurs, je viens de tant souffrir, depuis un mois, que je puis être injuste envers elle.

La Fontaine n'insista pas; mais, à son insu, il venait de donner un autre courant aux pensées de Raoul. Cette idée de la revoir, d'abord repoussée, occupa bientôt tout son esprit. Il se dit qu'après tout, s'il devait en mourir, mieux valait encore mourir la main dans sa main , que mourir seul et désespéré. Il partit un soir avec la Fontaine , et ne revint que vers le matin.

De ce moment une vie nouvelle commença pour lui. Chaque nuit il venait furtivement, comme un amoureux de vingt ans, passer une heure auprès de Marie.

Il s'en allait toujours le cœur navré ; mais c'était devenu une habitude douloureuse , et il y trouvait un charme amer qui le ramenait le lendemain à la même heure.

Le roi venait rarement au château , et plus rarement encore Marie allait-elle à Versailles. Sa grossesse était un prétexte suffisant aux yeux de tous , et personne ne se douta du motif secret de cette

solitude dans laquelle elle s'ensevelissait peu à peu. Les intrigues de cour avaient recommencé de plus belle. L'étoile de Marie-Angélique pâlissait visiblement, et madame de Montespan commençait à se vanter hautement de sa faveur renaissante.

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