‹ L'idole d'un jourChapitre 13 sur 22 · JEAN DE LA FONTAINE · texte numérisé non relu

JEAN DE LA FONTAINE

Un soir, à quelque temps de là, la Fontaine deicendait la rue des Boucheries-Saint-Germain, de compagnie avec Xicolas Boileau et Jean Racine.

Ces deux derniers déployaient beaucoup d'éloquence pour le déterminer à les suivre à certain sermon que Tabbé Massillon devait prêcher à huit heures aux Petits-Pères. Le bonhomme résistait de toutes ses forces.

— Prends-y garde î lui dit Boileau à bout d'arguments; tu seras damné!

— Parbleu L nous verrons bien ! répondit la Fontaine. Depuis quand fait-on faire aux gens leur salut à corps défendant?

— Le malheureux! dit Racine, il mourra dans l'impénitence finale !

— Mon ami , répliqua la Fontaine , vous feriez bien mieux de m'indiquer mon chemin pour aller

au nouvel hôtel que le roi a donné à madame de Fontanges que de me montrer le chemin du paradis, dont je n'ai que faire en ce moment.

Racine et Boileau levèrent les bras au ciel en signe de pitié profonde. On était arrivé au carrefour de Bussy, et ils allaient prendre congé du pécheur, lorsque Despréaux, qui était resté railleur nonobstant la dévotion, lui dit de la voix la plus naturelle du monde :

— Adieu, impie ! Nous te laissons dans ton endurcissement. Quant à ton chemin, va toujours droit devant toi, et prends la cinquième rue à gauche. Tu ne peux pas te tromper : il n'y a qu'un hôtel dans la rue.

— Ah! grand merci, dit La Fontaine en leur serrant la main; ne m'oubUez pas dans vos prières, s'il vous plaît.

— Le pauvre homme ! dit Boileau en le regardant aller; il a fait ce chemin cent fois déjà, mais il n'a garde de le reconnaître. Ah! ah! ah! va-t-il m'en vouloir de l'envoyer se casser le nez à l'hôtel Monlespan!...

— Tu oublies que La Fontaine est un peu ton

prochain, dit Racine en prenant le bras de son ami.

— Bah! dit Boileau, c'est un athée!

Et ils reprirent leur chemin en devisant.

La Fontaine descendit la rue Saint-André des Arts, toujours rêvant, mais n'en comptant pas moins avec scrupule les rues traversières à sa gauche. Arrivé à la cinquième, il se trouva face à face avec la porte d'un hôtel bien connu de lui , et dans lequel il était venu dix ans durant.

— Ouais! dit-il tranquillement, je suis joué! Ma foi! ce janséniste de Despréaux en sera pour ses frais! J'irai une autre fois à l'hôtel Fontanges.

Et il laissa retomber le lourd marteau de la porte cochère.

La porte s'ouvrit. Le suisse vint le reconnaître , non sans sourire ; et il monta le grand escalier avec l'aisance nonchalante d'un habitué de la maison.

Son entrée dans le petit salon de la marquise produisit une sensation dont il ne s'aperçut pas ou n'eut pas l'air de s'apercevoir; car, avec un tact ordinaire, il eût bien vu qu'il arrivait à peu près comme mars en carême.

Sept OU huit personnes à peine composaient la compagnie. La discussion était vive et sans doute des plus intéressantes; mais elle s'arrêta court à son arrivée , et il se fit un silence glacé.

La marquise de Montespan n'en fut pas moins fort aimable pour lui.

— Par quel hasard vous voici, monsieur le poëte? lui dit-elle obligeamment; il y a un siècle quon ne vous a vu !

— Ce n'est point par hasard, mais de bonne volonté, madame. Vous avez toujours été si bonne pour moi...

— Que vous ne vous gênez plus pour me négliger, n'est-ce pas?... Mauvaise querelle à part, je vous remercie, ajouta-t-elle en lui donnant sa main à baiser. Croiriez-vous qu'il y avait de méchantes langues qui vous rangeaient parmi mes ennemis?

— Moi, madame?... Par exemple! s'écria la Fontaine. Il n'y a que madame Scarron qui ait pu dire une telle fausseté !

— Bien obligée, monsieur de la Fontaine! répondit madame de Maintenon en souriant fine-

ment et en lui faisant un petit salut de la tête.

— Oh! madame, vous étiez là!... Je vous prie de croire...

— Bon! laissez-moi vous épargner un mensonge... Je sais bien que vous ne m'aimez guère; mais je ne vous en veux pas.

Le pauvre la Fontaine, tout confus, se morfondit en salutations et, ce faisant, marcha par mégarde sur les pieds de l'abbé de Choisy.

— Aïe! cria celui-ci; que le bon Dieu vous bénisse! Où diantre avez-vous les yeux, ce soir?

— Mon Dieu, Tabbé! je vous demande mille pardons...

— Prenez garde ! reprit l'abbé, vous allez crever l'œil à M. le duc.

La Fontaine se retourna vers le duc de Mazarin , et de nouveau se confondit en excuses. La compagnie riait sous cape , et cette plaisanterie se fût prolongée plus longtemps si, vu l'importance de la réunion, la marquise n'y eut mis un terme.

— Mon pauvre monsieur de la Fontaine , lui ditelle en le prenant par la main et en le conduisant à un vaste fauteuil adossé à la cheminée , — vous

ne faites que des malheurs ce soir; — moi, je vous mets en pénitence ; vous allez rester là , bien sage et bien tranquille; — cV ailleurs, voici M. le duc de Longueville , qui , depuis longtemps , désire causer avec vous à bâtons rompus.

— Vous êtes mille fois trop bonne, madame, balbutia la Fontaine, en s'asseyant, pendant que la marquise faisait un petit signe d'intelligence au duc.

Une conversation très-vive s'engagea aussitôt entre la Fontaine et M. de Longueville , et la marquise de Montespan put renouer la conférence au point où l'importun visiteur était venu l'interrompre.

— Vous disiez donc , monsieur de Louvois , que M. le prince de Marcillac vient d'être nommé grand veneur, par la grâce toute-puissante de cette demoiselle?

Au lieu de répondre directement à la question que madame de Montespan lui adressait, le marquis de Louvois se pencha vers elle et lui dit à voix basse :

— Croyez-vous prudent , madame , de continuer cet entretien devant tierce personne?

t38 L'IDOLE D'UN JOUR.

— Qui ça, tierce personne? dit madame de Montespan; la Fontaine? Voulez-vous rire, marquis?... Est-ce qu'il a jamais compté pour quelqu'un dans le monde?

— Humî humf insista M. de Louvois, je n'ai guère* confiance en ces distraits dont chacun fait gorges chaudes et qui en pensent souvent plus qu'on n'imagine.

— Ahî ah! ahî fit madame deMontespan; entendez-vous, l'abbé? le marquis qui a peur de la Fontaine!...

— Le fait est, observa l'abbé de Choisy, que, depuis un certain temps , il est devenu le commensal de cette favorite de hasard, et...

— Mon Dieu ! messieurs , que vous le connaissez mal ! dit la marquise ; ne va-t-il pas à tous les soleils levants, sans que cela tire à conséquence? Tenez, vous allez voir.

— Monsieur de la Fontaine, ajouta-t-elle tout haut, — je viens de parier que vous aviez fait des vers pour mademoiselle de Scorailles ; est-ce vrai?

— C'est très-vrai, madame, répondit la Fontaine sans le moindre embarras; et j'ajouterai

même que mademoiselle de Scorailles est une des plus charmantes femmes que j'aie connues. Et il reprit sa conversation avec le duc.

— Vous voyez, messieurs, dit la marquise, — il ne se doute même pas qu'il parle devant des ennemis de sa nouvelle idole. — Laissons cela. Voyons, monsieur de Mazarin , vous avez eu une audience de Sa Majesté?

— Oui, madame, répondit le duc; j'ai représenté respectueusement au roi que cette liaison pouvait attirer les plus grands malheurs sur le royaume, et que j'avais eu une révélation certaine qu'une révolution éclaterait s'il ne rompait avec la Fontanges.

— Et qu'a répondu Sa Majesté?

— Le roi m'a ri au nez, madame, et m'a dit qu'il avait eu , de son côté , une révélation non moins certaine que ma tête allait se déranger, si je n'y prenais garde.

Un sourire courut sur toutes les lèvres , à cette confession du dévot personnage. Madame de Montespan seule resta sérieuse.

— Pour moi , dit madame de Maintenon, je suis

allée faire une démarche analogue auprès de la demoiselle ; je lui ai parlé une heure durant, et sans qu'elle m'interrompit, de son honneur, du scandale public de sa liaison , de tout ce qui pouvait enfin faire impression sur une âme jeune et honnête. Que croyez-vous que m'a répliqué cette petite effrontée ?

— Dites, dites! fit madame de Montespan avec impatience.

— Elle m'a dit : Vous en parlez bien à votre aise î — Croyez-vous donc qu'on quitte un roi comme on quitte sa chemise ?

— Elle a raison , pensa la marquise en souriant tristement.

— Quelle horreur! s'écria le duc de Mazarin,

— Voilà une fille bien élevée ! dit M. de Louvois. '

— Elle est jolie comme un ange , observa l'abbé de Choisy , c'est vrai , mais elle est bête comme un panier !

— Il faut que le roi ait bien mauvais goût, dit le marquis de Sévigné , qui n'avait pas encore ouvert la bouche.

Madame de Montespan et madame de Maintenon se regardèrent, à ce mot, instinctivement, sans rien dire.

— Et le Père de la Chaise ? demanda le duc de Mazarin.

— On ne comprend rien à sa conduite , répondit Tabbé de Choisy en fixant avec intention la marquise de Montespan ; pendant dix ans , il a refusé au roi l'absolution, et voici qu'à la Pentecôte dernière, le roi s'est approché de la sainte Table, bien et dûment confessé et absous.

Madame de Montespan pâlit de colère à ce souvenir.

— Le Père de la Chaise ! dit-elle avec amertume, c'est une chaise à commodité ! — Comment ! ajouta- t-elle en froissant violemment ses manches de dentelles, personne n'aura donc une bonne nouvelle à me donner ? Personne ne trouvera donc un moyen pour perdre cette petite intrigante rousse et sotte, qui ne sait que manger cent mille écus par mois et ruiner le roi en ameublements ?

— Pardon, marquise, j'ai trouvé ce moyen.

If2 L'IDOLE D'UN JOUR.

moi ! répondit un nouveau venu que personne n'avait annoncé et qui devait être un intime , tant il entrait avec aisance.

— Vous , monsieur de Roquelaure ? et comment cela? dit la marquise.

— Je vais vous le dire; mais permettez-moi de m'asseoir , car je suis littéralement rompu.

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