‹ L'idole d'un jourChapitre 14 sur 22 · M. DE ROQUELAURE · texte numérisé non relu

M. DE ROQUELAURE

On fit cercle autour du duc , et M. de Longueville lui-même quitta la Fontaine pour se rapprocher du narrateur.

Le bonhomme resta seul dans son coin , enseveli dans son fauteuil , tout à ses rêves.

— Vous savez, ou vous ne savez pas, dit M. de Roquelaure avec un geste arrondi qui faisait valoir sa main, remarquablement belle du reste, vous savez, dis-je, que je suis voisin de petite maison avec Sa Majesté, depuis qu'il a établi la Fontanges à Asnières. Or, hier, vers minuit , me promenant au bord de l'eau avec une personne qu'il est inutile de nommer, j'aperçus une barque traverser la Seine d'un air de mystère bien fait pour piquer ma curiosité. Je me cachai donc dans un massif pour tâcher de savoir qui diable pouvait passer l'eau à pareille heure. La barque aborda ; un jeune homme.

fort élégant, ma foi! sauta lestement à terre, et se mit à lonjjer le mur d'enceinte. Je le suivis à pas de loup. Jugez de mon étonnement! mon jeune homme, d'un bond prodigieux, franchit Tenceinte du parc.

— En vérité ! s'écrièrent en même temps madame de Montespan et madame de Maintenon.

— C'était peut-être un voleur? objecta M. de Sévigné.

— rson pasî reprit M. de Roquelaure; vous pensez bien que je ne m'en suis pas tenu là. Au risque de déchirer des manchettes de mille écus, je me suis accroché aux branches d'un grand diable de peuplier, qui se trouvait là tout à point, et j'ai vu, mais distinctement vu... devinez quoi?...

— Dites vite , duc, pas de coquetterie, fit madame de Montespan dans une agitation visible.

— Eh bieû ! j'ai vu mademoiselle la duchesse de Fontanges se promener bras dessus, bras dessous, avec mon inconnu.

— Et?... demanda l'abbé de Choisy.

— Ma foi! l'abbé, vous êtes charmant; vous oubhez que j'étais suspendu en l'air à la force du

poignet ! D'ailleurs, j'en avais déjà comme cela pas mal vu, ce me semble.

Un éclair de triomphe illumina l' œil de la marquise .

— Je tiens ma vengeance ! s'écria-t-elle. Vraiment, duc, j'aurais presque envie de vous embrasser en récompense!

— Faites , mon Dieu ! faites , dit Roquelaure en se renversant avec une fatuité adorable.

— Non, dit madame de Montespan en lui tendant a main, vous êtes trop laid, décidément. — Ce

sera pour une autre fois.

— Comme vous voudrez ; mais vous aurez rarement une aussi belle occasion, dit galamment Roquelaure en déposant un léger baiser sur la main de la marquise.

La Fontaine se retourna sur son fauteuil en poussant un petit soupir qui provoqua l'hilarité de l'abbé de Choisy.

— Voilà le bonhomme qui rêve , dit le marquis de Sévigné.

— Mon histoire Ta endormi , sans doute , reprit Roquelaure d'un air modeste : — je raconte si mal !

— Trêve de railleries ! interrompit froidement le

t46 L'IDOLE D'UN JOUR.

marquis de Louvois. Nous ne sommes pas ici pour dire des gentillesses. — Avez-vous trouvé quelque chose y marquise ? — Il faut tirer un parti triomphant de cette aventure.

Madame de Montespan réfléchissait, le front dans les mains.

— Je ne vois qu'un moyen, dit-elle lentement; — il est usé , mais les vieux moyens sont toujours les meilleurs ; — il faut écrire au roi.

— Fort bien , dit M. de Louvois ; qui se charge de ce soin?

— Le roi connaît nos écritures à tous, fit observer M. de Mazarin.

• — C'est juste, dit-on à la ronde.

— Parbleu! messieurs, s'écria Roquelaure , j'ai votre affaire. Qu'on réveille cette marmotte de la Fontaine ; il écrira tout ce qu'on voudra , sans en comprendre le premier mot.

La marquise regarda la compagnie, comme pour la consulter des yeux.

— Hum! c'est dangereux, dit le marquis de Louvois ; — pour ma part , je n'ai nulle confiance en sa bêtise.

— On voit bien , marquis , reprit Roquelaure en se levant , que vous ne vous êtes jamais amusé à lui faire manger de la chandelle en guise de beurre Laissez-moi faire; je prends tout sur moi.

— Mais... dit encore le marquis.

— Pardieu ! je vous le donne à l'épreuve ; parions cent louis que je lui fais écrire qu'il est un imbécile.

— Je vous donne carte blanche, duc, dit la marquise après une courte hésitation. Faites comme vous l'entendrez.

Roquelaure secoua rudement le bonhomme.

— Mon cher monsieur de la Fontaine, lui dit-il, je vous demande pardon de troubler votre somme, mais j'ai un service à vous demander. — Vous plairait-il écrire quelques lignes sous ma dictée?

— Je suis à vos ordres , monsieur le duc , répondit la Fontaine avec force salutations; c'est moi qui vous dois mille excuses... de ne vous avoir pas plus tôt aperçu.

Roquelaure poussa devant lui un petit pupitre , et, lui mettant la plume en main :

— Y êtes-vous? demanda-t-il en se retournant vers les assistants, muets et attentifs.

— M'y voilà! répondit la Fontaine.

— Je commence, dit le duc.

« Ma chère âme, « Je ne pourrai vous aller voir ce soir, ainsi que je vous l'avais promis; ne vous étonnez pas trop de recevoir cet avis , écrit d'une main étrangère ; mais M. de la Fontaine, qui veut bien me servir de secrétaire, est si bête qu'il ne comprend pas même le sens de ce qu'il a l'honneur de vous écrire. »

Roquelaure regarda la compagnie d'un air triomphant. La Fontaine avait écrit sans broncher, répétant machinalement le dernier mot de chaque phrase.

Le marquis de Louvois resta confondu.

— A une autre! reprit Roquelaure avec une aisance parfaite. — J'ai résolu d'abuser de vous ce soir, mon cher fabuliste.

Et il dicta au miUeu d'un silence profond :

« On vous trompe , Sire : la créature que vous

avez comblée de vos faveurs , et pour l'amour de

laquelle vous avez compromis votre dignité royale,

reçoit chaque soir, dans ce château qu'elle tient de

votre bonté, un aventurier dans les bras duquel elle se console de la honte d'avoir été à vous. — Laisserez-vous ce crime impuni? »

Le silence était tel qu'on eût, comme on dit, entendu voler une mouche.

Chacun attendait avec inquiétude.

Roquelaure prit le billet. — Je vous suis mille fois obligé, cher monsieur de la Fontaine, dit-il en le pliant tranquillement, et je vous prie d'en user avec moi comme vous faites avec vos amis.

— C'est trop de bonté, monsieur le duc, répondit la Fontaine en recommençant ses salutations.

— Levons le siège , dit M. de Roquelaure en se retournant vers la compagnie, la place est prise.

— Demain, dit le marquis de Louvois, le roi trouvera ce billet sur la table du conseil. — Adieu, marquise; dormez tranquille. — C'est la Providence qui vous a amené ce soir, mon cher duc.

— Parbleu! répondit tout bas Roquelaure en sortant au bras du marquis , — j'espère que vous n'oublierez pas la Providence, si nous réussissons.

— Vous serez grand veneur à la place de Marcillac ; je vous en donne ma parole.

Madame de Montespan resta seule avec la Fontaine.

— Mon cher poëte , je vous garde , lui dit-elle. — Il est tard, et les rues ne sont pas sûres. D'ailleurs, je n'ai point disposé de votre appartement, et vous n'aurez pas grand'peine à vous reconnaître : bonne nuit! et faites-moi des vers quand vous en aurez le temps.

La Fontaine lui baisa la main et suivit, sans faire la moindre observation , le grand laquais chargé de le conduire.

— Enfin! murmura madame de Montespan quand elle fut seule Je la tiens cette fois! Elle est perdue !

Page 1