‹ L'idole d'un jourChapitre 15 sur 22 · MACHINATIONS · texte numérisé non relu

MACHINATIONS

Le lendemain , vers dix heures du soir , Marie et Raoul se promenaient sous les grands arbres , dans un silence qu'aucun des deux n'osait interrompre. La journée avait été étouffante , et la nuit était embaumée de tièdes senteurs qui montaient au cerveau. Raoul » plus ému que d'habitude , luttait en vain contre les désirs furieux qui lui revenaient ; la passion l'emporta.

— O Marie!... s'écria-t-il en la serrant éperdument dans ses bras , — as-tu pensé quelquefois à ce que je souffre pendant nos heures de promenade? Toi qui devais m' appartenir tout entière, je puis à peine baiser ta main. Serai-je donc le seul à ne pouvoir étancher près de toi la soif ardente qui me dévore?

— Que dites-vous, Raoul?... s'écria-t-clle tremblante.

— Oh!... je suis un insensé!... je suis un misérable lâche !... je le sais !... mais pourquoi ne te le dirais-je pas?... Malgré tout, je te désire , et le tourment de mes nuits vient autant de favoir perdue que de ne t' avoir jamais possédée... Veux-tu être à moi? — Marie, dis, le veux-tu?... J'oublie le passé... je te couvre de mon amour comme d'un manteau de vierge... Nous irons où tu voudras, vivre seuls,... loin du monde, dans un pays où personne ne nous connaîtra. Que m'importent les préjugés? Que m'importe ta faute? Je t'aime et je t'absous!... Veux-tu?

— Oh! dit Marie à voix basse en essayant de se dégager de ses bras; — et mon fils, Raoul?...

Il s'arrêta , les lèvres frémissantes , l'œil ardent, le cœur oppressé...

— Qu'importe? s'écria-t-il d'une voix sourde et altérée. — Ton fils sera mon fils!... ta chair est ma chair, puisque tu Vas être ma femme !... Veux-tu?... Et il l'étreignit avec une force passionnée , l'enlevant presque de terre, tremblant de fièvre et de désirs.

Marie était comme mourante : l'haleine ardente

de Raoul courait sur son visage et lui donnait des frissons vertigineux. Elle se sentait faiblir malgré que sa volonté résistât encore, et peut-être eût-elle succombé, si elle n'eût ressenti dans ses entrailles les tressaillements de T enfant.*

— Va-t'en! va-t'en! s'écria-t-elle en faisant un effort désespéré; — laisse-moi, Raoul!... C'est impossible!...

Un éclair sauvage illumina l'œil de Raoul.

— Eh bien!... mourez donc tous les deux!... dit-il avec égarement en la serrant dans ses bras à l'étouffer.

Marie poussa un cri terrible , un cri de mère , et retrouva une force surhumaine pour se dégager et s'enfuir.

Raoul n'essaya même pas de la suivre, et se laissa tomber de sa hauteur , à moitié fou de douleur et de rage, mordant la terre, arrachant les mousses et le gazon de ses mains crispées, haletant, épuisé, l'écume aux lèvres.

Marie s'était réfugiée dans sa chambre.

Elle n'était pas encore remise de son trouble que la Fontaine arrivait brusquement, pâle et essoufflé.

— OÙ est-il? OÙ est-il? demanda le bonhomme avec un accent de terreur profonde ; — est-il venu ce soir?...

— Mon Dieu! dit Marie, que venez-vous donc m' apprendre?

— Où est-il? répétait la Fontaine sans l'entendre et en proie au plus grand trouble.

— Raoul? il est venu, je l'ai vu... il vient de partir!

— Ah! dit la Fontaine en tombant sur un siège, comme soulagé d'un grand poids; il est parti?... Quel bonheur !

— Que voulez-vous dire? fit Marie en pâlissant. Le bonhomme raconta la scène de la veille , et

comme quoi , sans s'en douter, il avait servi d'instrument à la vengeance des ennemis de Marie. Vers midi, il avait voulu sortir de Thôtel de Montespan ; mais on avait déployé tant de ruses pour le faire rester que sa méfiance s'était éveillée. Il avait réfléchi alors à ce qui s'était passé , et peu à peu la mémoire lui était revenue avec la conscience que Marie courait un grand danger par sa faute. Profitant donc d'un moment de liberté, il avait

quitté furtivement Thôtel sans prendre congé de personne, et avait fait à pied la longue route de Paris à Asnières, pour prévenir une catastrophe.

Il était arrivé à temps.

Marie, vivement touchée de cette preuve de dévouement, lui prit les mains et les serra avec effusion.

— Je vous remercie, dit-elle, mon bon la Fontaine; mais je ne crois guère à ces dangers dont vous parlez. — Ne pensez-vous pas plutôt à une mystification?

— Ah! vous croyez? dit-il. — Au fait, c'est peutêtre vrai! — Ces messieurs auront voulu rire de moi... En tous cas, vous êtes avertie , et je vous ai tout confessé.

— N'en parlons plusi dit Marie; — je suis horriblement triste ce soir; n'avez-vous pas quelque chose de gai à me raconter?

— Voulez-vous que je vous dise Y Oraison de mint Julien? c'est le dernier fait de mes contes.

— Volontiers! dit Marie.

La Fontaine s'étendit à ses pieds sur le tapis , et commença sa galante histoire.

Un grand bruit se fit entendre tout à coup et Marie s'élança vivement dans le salon bleu, qui précédait sa chambre à coucher.

Elle se trouva face à face avec le roi.

Louis XIY était pâle de colère; il vint droit à elle , et d'une voix terrible :

— Un homme est ici , madame î — Où est cet homme?...

— Sire!... je vous jure!...

— Place! dit le roi violemment en ouvrant la porte de la chambre.

La Fontaine était toujours assis sur le tapis, tenant en main le manuscrit de son conte.

A sa vue , le roi recula stupéfait. Il n'avait jamais aimé la Fontaine; mais il ne pouvaitlui faire l'honneur de le supposer son rival.

— Vous ! s'écria-t-il; c'est vous, monsieur le fabuliste?... Eh ! que diable faites-vous ici, à cette heure?

— Vous le voyez, Sire, dit la Fontaine en se levant respectueusement, je lis des vers à madame la duchesse.

— Voyons ces vers, dit Louis XIY, qui commençait à trouver sa position ridicule.

Il essaya de les lire ; mais la colère mal calmée troublait sa vue.

— Madame, dit-il à Marie qui était restée debout, pâle et digne, — pardonnez-moi mon inconvenance. J'ai été victime d'une intrigue, et ceci me prouve que vous avez à ma cour des ennemis bien acharnés ; disposez de moi , et fixez vous-même la réparation qui vous est due.

— Quelle réparation puis-je demander à Votre Majesté, lorsqu'elle me rend elle-même justice? dit Marie. — Je plains mes ennemis, si j'en ai, voilà tout!

— Vous êtes un ange ! dit le roi en déposant un baiser sur sa main ; je veux cependant que vous me demandiez quelque chose, pour vos amis, du moins, car vous devez en avoir de dévoués.

— Eh bien! — dit Marie, que Votre Majesté lève l'interdit qui éloigne M. de la Fontaine de l'Académie française; — cela me rendra bien heureuse.

Le roi fit la grimace.

— J'ai donné parole à Despréaux pour la prochaine vacance , dit-il ; mais je vous jure que votre protégé passera immédiatement après lui.

La Fontaine se confondit en remercîments, — Maintenant que la paix est faite , dit le roi, M. de la Fontaine voudra bien achever sa lecture, je pense? - Qu'il fasse comme si je n'étais pas là.

Page 1