‹ L'idole d'un jourChapitre 16 sur 22 · L'ITALIEN · texte numérisé non relu

L'ITALIEN

La colère fut grande à Thôtel de Montespan lorsqu'on apprit le résultat de la lettre anonyme. Le duc de Roquelaure fut accablé de reproches piquants sur ce qu'on appelait son équipée de haute politique.

— Je Tavais bien prévu, dit le marquis de Louvois ; — fiez-vous encore à ces prétendus imbéciles !

Madame de Montespan était la plus irritée, comme cela se comprend. Cette malheureuse tentative avait redoublé la confiance du roi , et elle se sentit perdue à tout jamais; car, avant peu, Marie allait être mère , mère à vingt ans , dans la splendeur de sa jeunesse et de sa beauté.

Une infernale pensée domina bientôt la marquise ; elle résolut de l'emporter même au prix d'un crime ; seulement, elle ne voulut, cette fois, associer personne à ses projets de vengeance.

Madame de Maintenon s'était petit à petit retirée

d'elle, et continuait son travail souterrain avec l'aide du Père la Chaise.

L'abbé de Choisy et le marquis de Sévigné avaient fait le pèlerinage d'Asnières pour faire leur paix avec la favorite.

Madame de Fontanges ne chercha pas à mettre à profit son triomphe; plongée dans une tristesse profonde depuis la disparition de Raoul, elle s'épuisait en conjectures et en démarches pour savoir ce qu'il était devenu.

La Fontaine, de son côté, déployait une activité inouïe dans le même but; mais tout fut inutile ; il fut impossible de retrouver la trace du jeune homme.

L'automne arriva , et avec lui le terme de cette grossesse laborieuse qui avait résisté à tant d'émotions diverses.

C'était là le moment attendu par madame de Montespan pour jouer la dernière carte.

Elle savait, par suite de l'espionnage incessant pratiqué à son gage, les assiduités chaque jour plus grandes du bon la Fontaine au petit château d'Asnières. Elle apprit, des mêmes sources, que le fabuliste avait quelques obligations à un certain

Orso Vanelli , chirurgien habile , mais sans clientèle, venu en France sous le cardinal Mazarin, et qui n'avait jamais pu faire fortune, malgré son esprit délié et son manque absolu de scrupules. VanelU, déjà vieux, ne désirait plus qu'une chose : retourner à Bologne, sa patrie, et tâcher d'y mourir en paix.

La marquise , à l'affût , fit appeler l'Italien par une personne sûre, et eut avec lui un long entretien tête à tète.

Que se passa-t-il entre eux? Nul ne peul le dire, car ils s'enfermèrent dans un cabinet écarté, à l'abri de toute indiscrétion possible. On remarqua seulement, et depuis on s'en est souvenu, que la marquise avait en le quittant l'air rayonnant, et que l'Italien paraissait enchanté de l'entrevue.

Dès le lendemain, le praticien se présentait avec l'humilité convenable devant le poëte.

— Ah ! cher maître , lui dit-il de sa voix la plus caressante , vous voyez devant vous le plus malheureux des hommes, si vous n'accueillez favorablement la demande suprême que je viens vous adresser!

— Une demande! à moi? Eh! grand Dieu! à

quoi puis-je VOUS être bon, signor Orso? Parlez! parlez !

— Ma vie est entre vos mains, généreux seigneur, et si vous me refusez, je n'ai plus qu'à mourir!

— Là! là! ne mourez pas si vite!... Voyons, refuser quoi? Commençons par le commencement.

— Eh bien! illustrissime poëte, voici l'affaire en quelques mots : vous savez que depuis trente ans que je suis en France l'avare fortune m'a toujours durement traité... Vingt fois j'ai cru saisir l'occasion aux cheveux , et vingt fois elle m'a dérisoirement échappé... Aujourd'hui la voici qui semble se présenter une dernière fois ; elle est là , à ma portée, sous ma main pour ainsi dire , et il dépend de vous seul que ma main l'atteigne !

— Mon ami, dit la Fontaine avec douceur, laissons là, je vous prie, les hyperboles; voici tantôt un quart d'heure que je me romps la tête inutilement pour comprendre vos énigmes; au fait! au fait!...

— Ah! dieux puissants! j'arrive, j'arrive au fait, incomparable seigneur! Vous êtes toujours, n'est-ce pas, dans l'intimité de la glorieuse duchesse de Fontanges?

— Je crois, en effet, être de ses bons amis.

— Non ! non ! que dites-vous là, seigneur magnanime! Non! pas de modestie, au nom du ciel! vous êtes bien le meilleur, le plus cher, le plus écouté de ses amis!... il le faut, il le faut, vous dis-je, sans quoi plus d'espoir pour le pauvre Orso Yanelli! plus d'espoir! plus rien!... rien!

— Eh! soit! je suis ce que vous voulez, et après?

— Voici ! voici ! l'incomparable duchesse touche aux derniers jours de son illustrissime grossesse ; sa délivrance est proche ; obtenez , obtenez pour votre malheureux serviteur l'insigne honneur de présider à cette déUvrance : sa fortune est faite!

— Holà! répliqua le bonhomme un peu ahuri de la demande... vous me demandez, si je comprends bien, de vous faire accoucher la duchesse?...

— C'est cela même!... Oh! cher seigneur, ne me refusez pas ! ne me refusez pas !

— Mais, mon ami... qui diantre a pu vous faire croire que la chose dépendit de moi?... Avec la meilleure volonté du monde... je ne saurais vraiment...

— Je vous assure , je vous jure que si vous voulez

prendre ira cause en main... Me voici à vos pieds!... je ne me relèverai que si vous m'engagez parole , ô seigneur secourable ! ma seule , mon unique , ma suprême espérance !...

— Écoutez , dit le poëte avec une certaine impatience , brisons là... Je n'oublie pas que vous m'avez saigné gratis deux ou trois fois... je parlerai donc pour vous, mais je ne promets rien; revenez dans deux jours... serviteur!

Et, se dérobant lestement, le poëte s'esquiva par une porte latérale qu'il ferma derrière lui à double tour, de peur de poursuite.

Le lendemain, au petit déjeuner de la duchesse, sa préoccupation et son embarras étaient si visibles que Marie-Angélique en fut frappée.

— Mon ami Jean a quelque chose qui le tourmente, dit-elle doucement... peut-on savoir ce que c'est?...

— Moi, balbutia le poëte, moi, madame?... rien, je vous assure... je n'ai nul souci! ah! dieux! moi?..»

Il se troublait, rougissait et clignotait des yeux, dans un grand malaise. Marie reprit, avec une bonne grâce engageante :

— Qui peut vous agiter à ce point, mon bon ami? voilà que vous suez à grosses gouttes!

— C'est vrai... je le confesse... je suis tout hors de moi.., et qui ne le serait à ma place?... Si vous saviez ce que j'ai à vous demander !

— Mon Dieu! c'est donc bien grave?... Vous m'effrayez!... Dites toujours, pourtant... dites...

Il se moucha bruyamment pour se donner du courage, et murmura à voix basse quelques paroles rapides.

En dépit de ses douloureuses préoccupations, Marie- Angélique ne put retenir un franc éclat de rire.

— Étrange demande, en effet! dit-elle. Comment? comment?... c'est vraiment un accoucheur que vous m'offrez?

— C'est-à-dire... permettez!... c'est lui qui... lui que...

— La singulière idée!... et que dirait Fagon?

— Eh! madame! riposta la Fontaine d'une voix raffermie... que nous importe Fagon, s'il vous plaît, et en quoi peut-il nous intéresser? Fagon est premier médecin du roi, Fagon est riche... richis-

sime!... tandis que mon pauvre Vanelli est plus gueux que Job, malgré son mérite... Fagon, ajoutat-il, s'échauffant jusqu'à la véhémence, Fagon, madame, n'a besoin de rien ni de personne!... Mon homme, à moi, manque de tout, a besoin de tout! N'est-il pas clair comme le jour qu'il vous soignera mieux que nul autre au monde , comme son bien le plus précieux, comme son titre unique à la gloire?... C'est mon homme qu'il vous faut prendre, vous dis-je, et vous en aurez grand contentement, j'en suis sûr !

— Eh bien! dit Marie, il ne sera pas dit que j'aurai refusé votre première, votre seule requête... Amenez votre homme, mon bon ami... mais ne perdez pas de temps... je compte les heures...

Le bonhomme ne se le fit pas répéter deux fois : il courut bien vite chez son protégé porter la fameuse nouvelle , et , dès le soir même , le signor Orso Vanelli s'installait au chevet de sa nouvelle cliente.

Le roi, qui n'avait rien à refuser dans un pareil moment, prit très-bien la chose et se chargea de dorer la pilule de ce caprice à maître Fagon.

Vanelli , si bruyant, si verbeux d'habitude, se montra si empressé, si adroit, si effacé, si modeste, qu'il eut bientôt conquis l'amitié générale; la Fontaine était rayonnant !

A quelques huit jours de là, enveloppé d'un manteau de couleur sombre , l'Italien vint un soir frapper à l'hôtel Montespan d'une certaine façon; la marquise l'attendait sans doute , car elle lui ouvrit elle-même.

— Eh bien? demanda-t-elle brièvement et à voix basse.

— C'est fait, madame! — l'enfant est superbe! Un éclair jaillit des yeux de la marquise.

— Tenez! dit-elle en lui donnant une lourde bourse; si vous ne m'avez pas trompée, vous serez, avant six mois, premier médecin de Sa Majesté.

L'Italien se retira en saluant profondément , et la marquise , restée seule , fit quelques pas en chancelant dans la chambre.

— Eh bien ! se demancla-t-elle en portant la main à sa poitrine, — que veut dire ceci?... est-ce que j'aurais peur?... Comme mon cœur bat!

Comme elle passait devant une glace, elle se

regarda involontairement et recula d'épouvante devant son image. On eût dit qu'un masque livide et grimaçant venait de se placer à jamais sur cette fière tête, si belle et si rayonnante la veille encore. Les traits contractés , la lèvre crispée , pâle à faire peur, elle restait là, immobile et comme stupéfiée de surprise et d'effroi. Eh quoi! ce spectre, ce fantôme, ce monstre de laideur, c'était donc elle! elle! Hélas ! à quoi bon la lutte acharnée ! à quoi bon le crime !

Quand même ce misérable Italien aurait bien gagné son argent , quand même cette rivale serait vraiment supprimée sans retour possible, qu'importait désormais!... Quelle victoire attendre de ces yeux meurtris, de ces joues creusées, de ces rides implacables? A quel empire une telle décrépitude pouvait-elle encore prétendre? Et comment ne ferait-elle pas horreur aux autres maintenant qu'elle se reconnaissait un objet d'horreur pour elle-même?

Au petit jour, l'altière marquise, livide et glacée , épuisée de larmes amères , regagnait enfin son lit , demi-morte.

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