‹ L'idole d'un jourChapitre 17 sur 22 · PORT-ROYAL · texte numérisé non relu

PORT-ROYAL

L'Italien tint cruellement parole.

Trois mois après ses couches , Marie-Angélique était encore alitée et voyait reculer indéfiniment ses relevailles. Un mal inconnu, tenace, la minait sourdement , sans souffrances vives , mais sans relâche. Malgré ses vingt ans , toute force de résistance semblait anéantie en elle; une sorte de torpeur léthargique remplaçait la vivacité impétueuse d'autrefois. Elle restait des journées entières les yeux mi-clos, dans une somnolence invincible ; indifférente, silencieuse, inerte, elle s'en allait, s'éteignant petit à petit, chaque jour un peu plus faible que la veille.

Cet état inexplicable prétait trop aux commentaires pour que la médisance s'en fît faute ; les bruits les plus singuliers circulaient , et tous les mémoires du temps ont plus ou moins gardé l'écho des sup-

positions courantes. La disparition subite du signor Orso Vanelli vint, tout à point, donner encore plus de vraisemblance aux plus cruels soupçons.

Le roi, inquiet et chagrin, avait remis la jeune malade dans les mains de ses médecins ordinaires ; mais Fagon lui-même perdait son latin contre un ennemi vague , indécis , insaisissable , qui semblait se rire de tout.

La Fontaine était désolé. Sans aller, comme tout le monde , jusqu'aux idées d'empoisonnement , il ne pouvait se défendre d'involontaires accusations contre son misérable protégé. Il se rappelait avec amertume que c'était lui qui l'était allé prendre par la main , pour l'amener à ce chevet douloureux où tant de jeunesse se débattait dans Fimpuissance ; il se reprochait sa crédulité, sa confiance aveugle, son impardonnable légèreté ; il passait les nuits à pleurer silencieusement au pied du lit de la mourante.

Un soir, après une de ces journées étouffantes, prélude des grands orages, Marie parut se réveiller aux premiers éclats du tonnerre.

— Mon ami Jean, dit-elle doucement sans ouvrir les yeux, êtes- vous là?

— Oui, oui, je suis là... que voulez-vous?... que vous faut-il?...

— Donnez-moi la main et répondez-moi en toute franchise... Mon cœur bat-il encore?

Et ce disant , elle attirait la main du poëte sur sa poitrine amaigrie.

Le bonhomme failUt éclater en sanglots : c'est à peine si une faible pulsation , inégale et lente , se faisait sentir sous le sein gauche.

— Eh bien? demanda-t-elle après un silence.

• — 11 bat... il bat fort, très-fort, répondit vivement la Fontaine... Oh ! comme il bat, ce cher petit cœur !

— C'est bien étrange! murmura Marie, en laissant retomber la main... je ne le sens plus!

Le lendemain, pendant que le roi lui faisait visite , elle eut un nouveau moment de réveil et causa, pendant quelques minutes, avec une lucidité parfaite; elle parla sans effroi ni faiblesse de sa mort prochaine, et demanda au roi de mettre le comble à ses bontés en lui permettant de se retirer à Port-Royal. Elle voulait attendre sa dernière heure loin de la cour, loin du bruit des fêtes , dans

une retraite pieuse et paisible. Le roi lui accorda d'autant plus volontiers cette permission qu'il ne dissimulait plus sa répugnance pour cette pauvre femme, dévastée par la maladie. Dès cette époque, il commençait à subir l'influence de la marquise de Maintenon, femme supérieure, dévote rigide en apparence, en même temps très-habile à exciter ses désirs et à les irriter par des résistances calculées.

Madame de Maintenon recueillait l'héritage de madame de Montespan, sans avoir fait les frais de la guerre.

La Fontaine suivit Marie à Port-Royal. Le bonhomme s'était attaché à elle d'une façon singulière, et son dévouement ne se démentit pas, malgré les assauts qu'il eut à soutenir en matières religieuses avec Racine et Boileau, qui venaient souvent voir leurs amis , les solitaires.

Le roi envoyait tous les jours savoir des nouvelles de la malade, et, trois fois par semaine, le duc de la Feuillade venait en personne s'informer de sa santé.

Dans cet isolement, et au miheu de tant de dou-

leurs , le sentiment religieux se réveilla chez Marie avec une grande puissance. Elle comprit que Dieu seul pouvait apporter quelque soulagement à ses peines et changer sa désolation en espérances. Elle fit demander l'abbé de la Chaise, et versa dans son sein ses remords et ses terreurs, le suppliant de prier Dieu pour elle, pécheresse et repentante comme Madeleine.

Une seule chose troublait ses longues nuits d'insomnie : c'était le souvenir de Raoul Depuis cette soirée fatale où la passion l'avait en quelque sorte rendu fou, Raoul avait disparu, et toutes les recherches faites pour connaître son sort avaient été inutiles. C'était pour Marie une douleur réelle.

— Mon Dieu! disait-elle quelquefois, ne me faites pas mourir sans le revoir !

Le bon la Fontaine, toujours en alerle pour tout ce qui pouvait faire plaisir à son amie , s'était plus que personne évertué à retrouver la piste du fugitif; il avait fouillé patiemment, l'un après l'autre, tous les coins où Raoul avait pu laisser trace, et bientôt il acquit la certitude que toute nouvelle recherche aux environs resterait vaine : Raoul

s'était désespérément enfui de Paris sans retour.

Où pouvait-il être allé cacher son chagrin? Était-il retourné à son régiment dans les Flandres? Le tumulte de la vie des camps, le péril quotidien, la mort même, ont des attraits irrésistibles pour les cœurs désolés qui cherchent TouMi. Le bonhomme se remémora tout ce que Raoul lui avait récemment raconté de sa querelle avec le chevaher de Soissans, et de la généreuse intervention du capitaine La Châtaigneraye. Il écrivit tout aussitôt a ce dernier une lettre pressante , en s' excusant de sa liberté grande.

Le capitaine se hâta de répondre qu'on n'avait au régiment aucune nouvelle du jeune officier.

Tout ce qu'on croyait savoir, c'est qu'il avait récemment retourné son brevet à son colonel, brisant ainsi pour lui tout avenir dans la carrière.

Sans se décourager, notre poëte chercha alors d'un autre côté, se rappelant fort à propos l'invincible esprit de retour au pays, propre à toutes les races montagnardes. Il se dit que Raoul devait être probablement revenu à son village natal, et s'enquit aussitôt auprès de tous les Auvergnats

de sa connaissance et de celle de ses amis. Il finit ainsi par mettre la main sur un quidam récemment débarqué, qui lui jura ses grands dieux avoir rencontré le chevalier à Aigueperse même, le mois précédent. Sur cette indication précieuse, à peu près assuré de retrouver son homme, le bonhomme accourut bien vite auprès de la chère mourante, demander son congé pour partir le soir même.

Il était en habits de voyage et insistait presque joyeusement.

— Quoi? vous m' allez laisser seule, mon ami? Hélas ! qui sait si vous me retrouverez vivante !

— Bah! bah! laissez donc, répétait-il de sa bonne voix rassurante, puisque j'ai retrouvé la piste, vous dis-je... que je vais le chercher... que je vous

. ramène. . . Là ! . . . là ! vous n'avez qu'à nous attendre bien tranquillement, sans impatience... Ah! c'est le moins que vous puissiez faire.

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