LE PARDON
Le bonhomme avait deviné juste. C'était en effet à Aigueperse que Raoul avait couru chercher refuge, poussé par l'irrésistible désir de revoir ces champs, ces prairies, ces bois, ces rochers gardiens de tant de souvenirs, témoins de tant d'heures heureuses. Il Savait bien pourtant, en regagnant la demeure paternelle, qu'il n'avait là aucune consolalion à attendre des siens. Ni son père ni son frère aîné n étaient gens à compatir à des peines du genre de celles qui lui déchiraient le cœur en lambeaux.
Mais que lui importait la pitié des autres? Aussi insensible aux reproches qu'inaccessible à l'espérance, il allait devant lui sans projets, au hasard , par un impérieux besoin d'air natal, s'attendant à tout, surtout au pire. C'est pourquoi il se retrouva devant son père avec l'assurance de l'homme à qui
tout est égal, qui n'a rien à perdre et qui tire sa hardiesse de son indifférence même de toutes choses.
Cette première entrevue du père et du fils fut des plus caractéristiques.
— Monsieur, dit le noble comte de sa voix sévère, en revenant sans congé , de votre seul chef, vous prenez une licence que je ne suis guère d'humeur à vous permettre, sachez-le bien. Qui vous ramène, et que venez-vous chercher ici?
— Monsieur, répondit Raoul avec une respectueuse fermeté, je sais que je n'ai rien à prétendre... J'ai cru, quittant le service, que mon devoir était de re^^enir ici ; mais pour peu que ma présence vous offense, je suis prêt à céder la place.
— Fort bien! Et peut-on au moins connaître les raisons qui vous ont fait abandonner le service?
— C'est qu'au service je mangeais le pain du roi, et que pour rien au monde, sous aucun prétexte, je ne veux plus manger de ce pain-là !
— En vérité ! vous voilà devenu bien difficile. Et pourquoi, s'il vous plaît, cet impertinent dégoût?
— Pardon, monsieur, les motifs auxquels j'obéis,
étant exclusivement du domaine de la conscience, ne doivent compte à personne. Je prie respectueusement votre générosité de ne pas insister sur ce point, pour m'épargner le chagrin de laisser vos questions sans réponse.
Le sire châtelain d'Aigueperse , peu accoutumé à se voir ainsi tenir tête, ne put se défendre d'un vif mouvement de surprise. Était-ce vraiment son fils cadet qui se permettait avec lui un pareil langage? Une telle audace pouvait-elle se supporter, et où n'irait-on pas bientôt si elle restait impunie?
— En agissant ainsi que vous faites, monsieur, vous n'oubliez qu'une chose, à savoir si vos agissements me conviennent. Je vous apprendrai à tenir plus de compte de ma volonté paternelle, et vous saurez le cas que Ton fait de vos arrogances. Rentrez chez vous, attendez-y mes ordres, et que votre obéissance à ce que j'aurai résolu rachète les écarts de vos témérités.
Raoul s'inclina silencieusement et sortit, sans paraître autrement ému des résolutions menaçantes que ces dernières paroles indiquaient.
Il gagna les champs, avide de senteurs natales.
marchant sans relâche jusqu'à la nuit close, reconnaissant Tun après l'autre les petits coins, les discrets asiles, les ombrages préférés, tout ce qui avait laissé dans sa mémoire fidèle un souvenir quelconque du passé. En traversant le Luzon à pied sec, un grand attristement le prit. Il venait de reconnaître à la même place la touffe de petites marguerites à demi desséchées , faute d'eau. Hélas ! n'était-ce pas là le propre symbole de son âme? N'était-elle pas plus fanée encore que l'humble plante dans l'aridité implacable qui tarissait tout autour de lui?
D'un premier mouvement, il avait tout d'abord légèrement dégagé le pied de la plante épuisée, pour l'arroser d'un peu d'eau restée prisonnière dans une crevasse ; mais tout aussitôt la réflexion amère était venue l'arrêter dans son œuvre secourable.
— Non, non, pas de pitié! pas de renouveau! pas d'espérance! Qu'elle aussi périsse et se dessèche misérablement et disparaisse aux colères des vents d'orage. 0 destruction! ô néant! ô refuge!...
Il s'enfonça sous bois, de plus en plus exalté par rintensité douloureuse des souvenirs réveillés, et
ne s'arrêta qu'au pied du mamelon en haut duquel le château de Scorailles dressait sa ruine imposante et sinistre. Le jour tombait, le grand silence crépusculaire n'était troublé que par quelques rares cris d'orfraies, mêlés aux coassements mélancoliques des rainettes dans les roseaux. Une lumière brilla un moment aux meurtrières de la tour du nord, puis disparut dans l'ombre épaisse et grandissante. Raoul se sentit pris d'un grand désir de revoir ce soir même ce pauvre père de Marie-Angélique qui devait tant souffrir dans sa solitude, et il escalada vivement l'âpre chemin qui conduisait au château.
De tristes nouvelles l'attendaient : lentement minée par son inconsolable douleur, madame Léonor avait succombé le mois précédent, laissant le vieux comte Jean seul, abondonné aux soins mercenaires de ses derniers serviteurs. Depuis la rude journée où la paralysie l'avait foudroyé , le malheureux vieillard n'avait plus retrouvé la parole ni l'usage de ses membres. On le faisait manger comme un enfant, et il achevait ses derniers jours dans l'immobiUté, sur ce fauteuil de cuir qu'il ne quittait
plus. Il lui restait pour tout langage quelques monosyllabes gutturaux dont l'expression seule variait et qui n'étaient intelligibles qu'à la longue et pour ses familiers seulement : toutefois Tintelligence brillait encore par moments dans ses yeux mobiles. Il reconnut parfaitement Raoul et manifesta par des grognements répétés son vif contentement de le revoir. Mais ce ne devait être là qu'un éclair fugitif, et bientôt il retomba dans l'invincible somnolence qui l'engourdissait jusqu'à l'insensibilité.
Raoul repartit le cœur navré, se promettant de revenir le plus souvent possible.
Deux ou trois mois s'écoulèrent ainsi sans qu'il entendît parler de rien à son sujet; le seigneur comte continuait à le tenir rigoureusement éloigné de sa présence, et son frère aîné affectait d'avoir toujours les affaires les plus pressantes, quand le hasard les mettait en face, avant qu'il eût eu temps de se dérober.
Indifférent à cette froideur, attiré à Scorailles par une pitié profonde, Raoul passait souvent des semaines entières loin d'Aigueperse, auprès de son
oncle. Il avait fini par comprendre à merveille les monosyllabes désespérés du vieillard , et s'étudiait uniquement à pousser ce grand cœur ulcéré vers l'indulgence et le pardon. Vains efforts, longtemps stériles! Au seul nom prononcé de Marie-Angélique, les yeux éteints se réveillaient, brillants de colère, et les petits cris sourds devenaient aussitôt de véritables hurlements. Avec une admirable patience, Raoul laissait passer le premier mouvement» et revenait sans se lasser, plaidant de toute chaleur d'âme pour celle qu'il ne voulait pas croire coupable.
A la longue , le vieux père avait fini par se sentir touché de tant d'obstination généreuse, et deux ou trois fois même cet attendrissement était allé jusqu'aux larmes.
Les choses en étaient là , lorsqu'un matin le bon la Fontaine arriva en grande hâte relancer son jeune ami au fond de sa province. En apprenant l'état désespéré de Marie-Angélique , Raoul éperdu courut tout d'une haleine à Scorailles. Il trouva le vieux comte sommeillant à son habitude près d'une fenêtre ouvrant sur la plaine.
— Mon oncle , mon pauvre oncle , s'écria Raoul en tombant à ses genoux... écoutez-moi... je vous en conjure... l'heure presse. Je devrais être loin d'ici... mais pouvais-je partir sans vous avoir revu? Écoutez-moi bien, vous dis-je: Marie... votre Marie... notre Marie-Angélique, elle me rappelle à son lit de mort... Entendez-vous?... Elle est mourante... Morte peut-être !... O mon oncle, pitié! pitié pour elle à cette heure suprême... Grâce, grâce !... et faites-moi connaître par un signe que je lui rapporte votre pardon !...
Il sanglotait violemment , serrant avec une force extrême les mains du vieillard qui le regardait les yeux fixes.
— Hélas !... hélas !... reprit Raoul avec désespoir, ne m'entendez-vous pas? Elle expire. — Elle meurt là-bas, la-bas, toute seule, à vingt ans, dans sa fleur , — sans une main amie à presser , désespérée, maudite par son père... appelant en vain... sans échos pour ses derniers cris ! Oh ! mon oncle î n'a-t-elle pas assez expié?... peut-elle payer plus cher la rémission de sa faute?... Grâce et pitié... Désarmez votre colère... et bénissez-la sur ma
tête pour qu'elle ne paraisse pas devant son juge écrasée sous votre malédiction !
A cet appel véhément , le vieux comte se prit à trembler de tous ses membres.
Exalté par une force intérieure , il se souleva , étendit la main sur la tête de Raoul , et, Tattirant à lui par un geste énergique , par deux fois le baisa au front avec un cri déchirant.
Puis, comme brisé d'un seul coup, il retomba inerte dans le fauteuil. Raoul V embrassa violemment, le couvrant de baisers et de larmes.
— Marie!... ô Marie! répétait-il... adieu... je pars, je vole auprès d'elle... adieu, mon oncle..: adieu , mon père !
Et s'arrachant à son étreinte , Raoul s'enfuit rejoindre la Fontaine et son carrosse , sans même retourner à Aigueperse, prendre congé de son père et des siens.