MOMENTS SUPRÊMES
Marie était devenue l'ombre d'elle-même; sa pâleur effrayante , ses mains amaigries et presque diaphanes , tout indiquait l'épuisement complet des forces vitales ; seuls , ses yeux avaient conservé leur éclat étrange.
Le 27 juin 1681 , sentant sa fin proche , elle chargea le duc de la Feuillade de prier le roi de la venir voir une dernière fois.
Louis XIV se souciait peu du spectacle de cette agonie, autant par égoïsme que par crainte des remords. Mais madame de Maintenon dit au Père la Chaise :
— Croyez-moi, engagez Sa Majesté à se rendre à cette invitation. La vue de cette femme ne peut lui être que salutaire. Il comprendra bien mieux le néant des amours terrestres !
Le roi vint le lendemain dans la matinée. En entrant dans la chambre , son premier mot fut :
— Oh ! qu'il fait chaud ici ! quelle odeur ! Marie se souleva comme un spectre.
— C'est l'odeur de la mort, Sire ! dit-elle d'une voix sinistre. Voilà ce qu'est devenue celle que vous avez aimée malgré elle , malgré la sainteté des serments ! Je ne vous maudirai pas à cette heure dernière ; mais j'ai voulu que vous me vissiez en l'état où je suis ! Sans vous je serais encore pleine de jeunesse et de vie ! Je pourrais sourire à ce soleil, impuissant aujourd'hui à réchauffer mon sang glacé. Que m'avez-vous donné en échange de tout ce que vous m'avez ravi? Croyez-vous encore qu'avec de l'or tout puisse se payer? Quel est alors celui qui vous vendra ma résurrection ?
Le roi devint pâle, et involontairement recula au pied du lit.
— Oh ! dit Marie avec un geste lent et pénible , — n'ayez pas peur ! Dieu m'est témoin que je vous ai pardonné comme chrétienne. Écoutez seulement, Sire, puisque Dieu m'accorde encore assez
de foi ce pour exprimer mes dernières volontés. Elle s'arrêta un moment, épuisée par l'effort
qu'elle venait de faire.
Le roi répondit d'une voix basse et émue :
— Parlez, madame; je promets de faire ce que vous désirerez.
— Eh bien ! reprit Marie , il est dans le monde un homme que j'ai aimé uniquement, et dont je devais porter le nom. — Quand je serai morte, je veux qu'on ouvre ma poitrine et qu'on en retire mon cœur, qui est à lui aujourd'hui comme autrefois. J'ignore en quel lieu Raoul cache son désespoir. Mais vous pouvez tout. Sire; jurez-moi que vous ferez parvenir ce triste gage à M. d'Aigueperse... Le jurez-vous?
— Je le jure! dit le roi sourdement, en proie à «ne émotion pénible.
— Je puis donc mourir maintenant ! murmura Marie en retombant sur ses oreillers, presque inanimée.
Le roi sortit vivement pendant qu'on s'empressait autour d'elle.
— Qu'avait-on besoin de me faire voir cela?
disait-il en remontant en carrosse, la figure décomposée et le cœur serré
Au bout d'une heure, Marie reprit connaissance.
— Mon fils ! demanda-t-elle d'une voix faible. Une femme apporta Tenfant endormi dans ses
langes.
La pauvre mère le regarda longtemps en silence
— Hélas! murmura-t-elie,il faut que je te quitte avant de t'avoir vu sourire!... Pauvre enfant! tu n'auras jamais connu ta mère, et peut-être un jour maudiras-tu son nom!...
Ses yeux secs se remplirent de larmes , et étendant lentement la main sur le front de l'enfant :
— Je te bénis! dit-elle. Que Dieu te donne tout le bonheur qu'il m'enlève! j'ai expié ta naissance par d'assez cruelles douleurs!...
Le roulement lointain d'une voiture se fit entendre.
Marie se redressa avec énergie, et portant la main à son cœur :
— Oh! s'écria-t-elle avec ravissement, — le voilà!... le voilà!...
— Qui? demanda la garde-malade étonnée.
— Lui! Raoul! dit Marie. — Il revient !.. . Oh! merci, mon Dieu!...
La porte s'ouvrit brusquement, et un jeune homme vint tomber au pied du ht, avec un cri étouffé.
C'était Raoul.
— Toi!... c'est bien toi! répétait Marie... Pourquoi viens-tu si tard?... Raoul!... Je bénis Dieu d'avoir pu te revoir! Si tu savais comme j'avais peur de mourir sans t' avoir vu!... Qu'es-tu devenu pendant tout ce temps , et qui t'a dit de revenir à cette heure?
— Marie! Marie!... disait Raoul en sanglotant.
— Tu pleures? reprit-elle de sa voix la plus douce. — Pourquoi pleures-tu?... Réjouis-toi, au contraire ! Voici la mort qui vient me délivrer et me purifier en même temps ! Je pars, Raoul, mais tu me retrouveras là-haut, digne de toi, et Dieu nous rendra en féUcités éternelles ce qu'on nous a ravi de ce pauvre bonheur d'ici-bas!
Elle était , en quelque sorte , redevenue belle en ce moment : son œil brillait, et le sang était remonté à ses joues pâUes ; on eût dit que son âme , prête à
s'envoler, rayonnait une dernière fois sur son visage.
Raoul la considérait avec une douleur mêlée de respect.
— Marie ! dit-il après un silence , pardonne-moi ma longue absence. — Je te rapporte le pardon de ton père.
Elle tressaillit et leva les mains au ciel avec une expression de reconnaissance suprême.
— Que vous êtes bon , mon Dieu ! fit-elle faiblement.
A ce moment, Tenfant s'éveilla et se prit à vagir dans les bras de sa nourrice.
Raoul se releva en sursaut.
— Ton fils? c'est ton fils? s'écria-t-il en tremblant.
— Oui, dit Marie tristement; et elle laissa retomber sa tête sur sa poitrine.
— Oh! répéta Raoul en attirant l'enfant à lui par un mouvement passionné et en le regardant longuement avec une émotion profonde. — Son fils!... son fils!. .
L'enfant, apaisé, se rendormit doucement.
L'IDOLE D'UN JOUR. i9i
Raoul retomba au pied du lit,
— Marie! dit-il, d'une voix sourde, en lui prenant la main avec force, entends ma dernière prière... Je fai aimée, je t'aime encore, Marie, au-dessus de toute expression... je n ai jamais aimé que toi, et je sens que, vivante ou morte, lu seras mon seul amour ici-bas... Écoute-moi donc, Marie : j'ai à te demander une grâce , moi qui n'ai jamais eu de toi qu'un baiser d'amour et des larmes de pitié!...
Marie essaya de répondre , mais elle ne put que serrer silencieusement la main de Raoul.
— Tu as un fils, Marie, reprit celui-ci avec une véhémence croissante ; que va devenir ton fils après toi?... qui l'aimera?... qui lui apprendra à t'aimer, à respecter ta mémoire? O Marie!... Marie!.., Donne-moi ce fils de tes entrailles... je serai son père, je t'aimerai encore en lui, et je l'aimerai pour l'amour de toi! Donne-le-moi! Je te jure d'en faire un homme! Pourquoi me le refuserais-tu? n'ai-je pas assez souffert, assez pleuré, depuis la nuit de nos fiançailles? n'ai-je pas acheté assez cher le triste privilège que je demanda?... Réponds, Marie, consens-tu?
Elle fit un effort désespéré et parvint à se soulever encore une fois. Une joie surhumaine rayonnait sur son visage... Elle étendit les mains vers Raoul, et d'une voix distincte à peine :
— Merci, Raoul! dit-elle... Je te demanderai compte de son bonheur!... Merci!...
Raoul, oubliant le lieu, les gens qui Tentouraient» Fétat même de Marie, Fenlaça énergiquement dans ses bras, et imprima un baiser violent sur ses lèvres.
— Oh! Raoul! murmura Marie en jetant ses bras autour de son cou et en appuyant à son tour ses lèvres blémies sur les lèvres ardentes du jeune homme.
— Oh! mon amour!...
Raoul poussa un cri terrible... L'âme de Marie venait de s'envoler dans ce dernier baiser.
— Marie! s'écria-t-il en retombant à genoux en sanglotant, — je renoue avec toi mes fiançailles!... Tu seras mon épouse pour la vie, mon épouse vivante, malgré la mort, malgré la tombe !
La Fontaine , pleurant aussi de son côté , ferma pieusement les yeux de la morte.
— Adieu! dit-il, triste victime!... Je vous ai bien aimée, et je garderai toujours votre souvenir!
Raoul se releva tout à coup avec égarement :
— Mon fils?... où est mon fils? demanda-t-il d'une voix brisée.
On apporta Tenfant; il le prit dans ses bras, s'approcha du lit, et une dernière fois appliqua ses lèvres sur le front glacé.
— Adieu ! dit-il, adieu, Marie-Angélique ! chère morte ! adieu ! prie Dieu maintenant pour ton fils et pour moi!...
Et , sans prononcer une parole , il disparut rapidement avec l'enfant, sans qu'on songeât même à l'arrêter.
Les obsèques de Marie eurent lieu le lendemain. L'autopsie de son corps ne laissa aucun doute sur les causes de cette mort prématurée. Son corps fut transporté à l'abbaye de Chelles , où elle avait une parente abbesse. Le roi ne versa pas une larme sur elle.
La Fontaine, vivement impressionné par le spectacle de cette mort, revint souvent à Port-Royal
causer de choses religieuses avec les savants solitaires, et préparer ainsi peu à peu sa conversion, qui eut lieu deux ans plus tard , par les soins du Père Pouget.
Il mourut couvert d'un cilice.
La marquise de Montespan renonça à des intrigues de cour, tournant au bénéfice de madame de Maintenon, qui finit par épouser le roi en secret. — Vanelli se retira à Bologne, où il vécut honorablement. Le vieux Jean de Scorailles mourut un mois, jour pour jour, après la mort de sa fille.
Quant à Raoul et au fils de Marie-Anglique , nul n'a su depuis ce qu'ils étaient devenus.
Le château de Scorailles fut détruit en 1793, et ses débris viennent d'être achetés par la bande noire de l'Ouest.