EPILOGUE
Aujourd'hui, le château d'Asnières est un restaurant élégant, et les arbres du parc abritent les danses parisiennes deux fois par semaine.
Les reines éphémères du Château des Fleurs et de Mabille viennent y révéler les merveilles d'une choréographie nouvelle; les jeux de toutes sortes: escarpolette, jeu de bague, billard chinois, roulette à macarons, tir au pistolet, tir au pigeon, tir à la carabine, et bien d'autres que j'oublie, s'y trouvent réunis et rivalisent de tapage. L'orchestre est des meilleurs, et l'illumination vraiment féerique. Pour tout dire, en un mot, il n'est pas de jardin public où se trouve plus au complet le bagage des joies modernes.
La laiterie est déserte , et ses fenêtres fermées moisissent sur leurs gonds rouilles ; mais, comme autrefois Raoul et Marie-Angélique, des couples
enlacés viennent chaque soir chercher un asile sous les ombrages qui l'entourent.
Le château, en revanche, est éclatant de lumières de la base au sommet; on boit et l'on fume sur le perron, et les gens délicats retiennent à l'avance la chambre de mademoiselle de Fontanges pour les soupers fins.
C'est en vain que vous rechercheriez au milieu de ce bruit un souvenir des choses passées ; personne ne s'inquiète de savoir l'histoire de ce joyeux château qui folâtre aux portes de Paris. L'indifférence est si grande que nul ne s'est aperçu que sur l'affiche Ymbdomâdâire^cesmots: Ancien domaine de Louis XV, ont été rectifiés par ceux-ci : Ancien domaine de Louis XIV-; et, en effet, qu'importe à la jeunesse de ce temps?
Je suis retourné plusieurs fois à Asnières depuis ma première visite , et peut-être n'eussé-je jamais écrit ce Uvre sans un événement dont je fus témoin l'an dernier , et qui me reste à raconter. — C'est un chapitre douloureux de plus à ajouter à cette trop douloureuse histoire : — le voici dans sa simplicité cruelle .-
C'était, si je ne me trompe, le 20 juin. La fête était des plus brillantes, et Ton venait de tirer le feu d'artifice. J'avisai, attablé dans la petite chambre dorée , de compagnie avec quelques femmes , un jeune homme fort débraillé , mais dont l'élégance et la distinction me frappèrent.
Il faisait grand tapage , buvant à pleins verres , rudoyant les garçons et mettant l'office au désespoir par l'impossibilité des plats qu'il demandait. Je m'arrêtai malgré moi, à plusieurs reprises, en passant et repassant devant les croisées ouvertes
C'était un jeune homme de vingt-trois à vingtcinq ans à peine , d'une physionomie singulièrement mobile , énergique et douce tout à la fois. Les cheveux d'un blond ardent, des yeux bleus, bordés de grands cils noirs, une légère moustache brune ombrageant la lèvre supérieure, formaient un tel contraste qu'il était impossible de ne pas être frappé de la bizarrerie de cette tête. Il avait les dents superbes , les mains fines , délicates , petites et effilées, et un pied à rendre une femme jalouse.
Il était vêtu avec une grande élégance , mais sans
recherche , et portait avec une aisance parfaite cet odieux habit noir que si peu de gens parviennent à porter d'une façon convenable.
Je le regardai sans rien dire, assez longtemps, puis je me perdis dans la foule , entraîné du côté des danses.
Une demi-heure après , je revenais , attiré par un grand bruit de vaisselle cassée, d'éclats de voix et de violentes apostrophes. Plus de cinq cents personnes se pressaient au dehors avec une curiosité avide.
— Qu'est-ce qui se passe ? demandais-je à mon voisin.
— Je ne sais , me répondit-il d'un ton d'indifférence complète. Il parait que c'est un monsieur qui vient de consommer un souper de quinze à vingt louis, et qui n'a pas le premier sou pour le payer.
— C'est lui , j'en suis sûr ! pensais-je tout de suite, et je me dégageai de la foule toujours croissante , m'en voulant presque de m'étre pendant quelques instants intéressé à un aventurier de bas étage, comme devait l'être le héros d'une telle scène.
Au moment où j'allais sortir du parc , une cla-
meur se fit entendre , et je reconnus mon jeune homme , plus débraillé que jamais, tête nue , pâle et tremblant de colère, se dirigeant vers les voitures, au bras de deux sergents de ville.
Je n'oublierai jamais l'air de fierté pleine de mépris avec lequel il regarda la foule stupide qui le suivait. L'intérêt que je lui avais porté tout d'abord se réveilla tout aussitôt, et je le suivis comme les autres.
Au moment de monter en voiture , le jeune homme jeta autour de lui un coup d'œil rapide ; le chemin était encombré de monde; seul, le bord étroit de la rivière était désert.
D'un bond il s'élança, après avoir rudement repoussé ses gardiens stupéfaits, et se mit à courir avec une agilité merveilleuse.
La foule se rua à sa poursuite avec un acharnement inconcevable.
Quand il vit que l'avance allait lui être coupée il s'arrêta, et, lançant avec un regard plein de haine une malédiction suprême à la foule haletante, il se précipita résolument dans la Seine , grossie par des pluies récentes.
Un cri immense se fit entendre : en quelques secondes , vingt bateaux démarrèrent et poursuivirent Faudacieux fugitif; mais la recherche fut vaine, et chacun revint vivement impressionné de cette scène et du mystère qui enveloppait l'inconnu.
— C'est un grec! disaient les uns.
— C'est un escroc! disaient les autres.
— C'est un malheureux ! disait tout le monde. Le lendemain on lisait dans la Patrie le fait-Paris
suivant :
« Ce matin, des pêcheurs d'Asnières ont retiré " de la Seine , un peu en amont du pont , le cadavre « d'un jeune homme de vingt-cinq ans à peu près. c Sa mise était recherchée, et la finesse de son linge " extrême; il portait au petit doigt une bague " singulière et qui peut bien remonter à cent c: cinquante ou deux cents ans, s'il faut en juger par « la forme et le travail.
u On n'a trouvé sur lui aucun papier qui pût u le faire reconnaître; seulement, dans un petit « portefeuille en cuir de Russie se trouvaient une «« mèche de cheveux noirs et quelques cartes de i' visite portant ce nom : Raoul de Fontanges.
« Rien ne prouve, du reste, que le portefeuille « appartînt au noyé.
u Le corps a été transporté à la Morgue , per- « sonne ne s'étant présenté pour le réclamer. »
Je relus deux fois de suite ce triste article nécrologique, en proie à une émotion réelle Je ne doutai pas un instant que ce jeune homme ne fut Tarrière-petit-fils de la malheureuse duchesse. Par quelle étrange fataUté était-il venu trouver la mort dans ce même lieu où son aïeul avait été conçu ?... et quelle mystérieuse puissance lui avait fait faire sa dernière orgie dans cette même chambre où sa triste aïeule, — idole d'un jour, — avait tant pleuré sur sa honte ?
A MADAME P. SAUNIERE.
Ce soir-là, Nicolas était vraiment de joyeuse humeur.
— Qui d'entre vous a connu Samuel Crammer? demanda-t-U.
— Samuel Crammer? dit Rodolphe; il existe donc? J'ai toujours cru que Beaudelaire et lui ne faisaient qu'un.
— Non, fit Nicolas, mais la ressemblance est grande , et tous ceux qui ont vécu quelques jours avec nous savent quels liens étroits unissent ces deux êtres. Ce Samuel était une façon de poète
abrupt et bizarre, d'une originalité puissante; — facile à irriter, — injuste de parti pris et bienveillant par caprice, — tour à tour plus croyant que saint Bernard ou plus sceptique que Voltaire, — doux et provocateur, ayant presque autant d'ennemis que de connaissances, et que, pour ma part, j'aimais fort ; — peut-être à cause de tout cela.
Il en est qui prétendent l'avoir connu riche et magnifique , malmenant l'argent et les femmes , crevant les chevaux et changeant d'habit deux fois par soirée : — moi, j'affirme lui avoir vu une paire de bottes neuves.
Si vous le voulez, je raconterai l'histoire de ces bottes. Elle en vaut une autre.
On jeta un cotret au feu qui se mourait, et Nicolas commença en ces termes :
Un matin, dit Nicolas, je fumais assis au pied du lit de Samuel , l'écoutant me raconter la vingtième de ses passions éternelles, lorsque son portier
entra, une paire de bottes sous le bras et une lettre à la main.
Les bottes étaient neuves, et la lettre petite, fine, parfumée, comme une lettre de femme élégante. Samuel brisa vivement le cachet, et, au grand ébahissement du portier, jeta les bottes au milieu de la chambre.
— Oh! me dit-il, Tœil brillant, et avec une émotion réelle, une lettre d'elle, mon ami! et quelle lettre !
Je pris sans rien dire la lettre qu'il me tendait, et la parcourus froidement. Voici, autant qu'il m'en souvient, ce que disait cette lettre :
• « Monsieur,
« Vos visites me sont à charge ; vos longues sta- " tions sous mes fenêtres me compromettent au " dernier point. Il est temps que cela finisse.
" J'irai aujourd'hui à trois heures au bois de " Boulogne ; soyez à trois heures et demie précises « à Saint-James, je prendrai votre bras pour faire " un tour à pied.
« Si vous êtes un galant homme , vous viendrez ;
« si VOUS avez l'esprit qu'on vous prête , vous n'irez
« pas crier sur les toits que vous êtes venu; si je
« vous trouve aimable, je vous aimerai peut-être,
« car je m'ennuie énormément.
« MAXEm:E. »
— Qu'est-ce que c'est que mademoiselle Maxence? demandai-je assez étonné.
— Maxence? répondit Samuel en sautant à bas du lit, mais je t'en parle depuis deux heures, malheureux ! c'est la plus belle créature qu'on puisse voir ; elle est grande , rousse , fière , insolente , avec des yeux terribles , des mains de duchesse et des pieds à faire crever Cendrillon de dépit. C'est une de ces filles qui arrivent ici un beau jour, on ne sait d'où, à seize ans, n'ayant mangé pour toute friandise que des pommes crues, sachant à peine signer leur nom, et qui, six mois après, épanouies dans la serre chaude de l'amour parisien, dédaignent les faisans, crachent sur les truffes et vous écrivent des billets de cette tournure. — C'est un vrai miracle. — Elle est la maîtresse d'un jeune niais milhonnaire qui l'a lancée, et se ruine pour elle. — J'en suis amoureux fou depuis quinze jours.]
— Et madame de Chautelaurie? demandai-ie.
— Oh ! celle-là , répondit Samuel en changeant de ton avec une gravité soudaine, — celle-là,
— c'est différent; tu le sais bien, — c'est l'idéal!
— c'est le rêve irréalisable et toujours caressé! Pourquoi viens-tu me parler d'elle, quand tu vois que je m'occupe de ces créatures? Même en pensée, son nom ne doit pas être mêlé à leurs noms, et je t'en veux de cette profanation involontaire.
— Pourquoi vas-tu à ce rendez-vous, alors?
— Que veux-tu? l'esprit est fort, mais la chair est faible. Sais-tu que c'est une tentation de toutes les heures que cette Maxence? qu'elle me grise comme un vin de trente ans? D'ailleurs, je ne suis pas dans mes jours de vertu. — Passe-moi ces bottes , s'il te plaît !
Il était une heure. Samuel s'habilla rapidement, avala une lasse de thé, mit des gants frais, et jetant un coup d'œil satisfait sur sa chaussure triomphante :
— Je crois que je suis présentable, me dit-il d'un certain air dégagé. — Ces bottes me chaussent à ravir. Qu'en penses-tu?
— Viens donc, fat, lui répondis-je en ouvrant la porte pour sortir; tu devrais laisser ces satisfactions puériles aux clercs d'huissier en bonne fortune.
— Mon cher, dit Samuel , tu ne connais pas les femmes, celles-là surtout; elles veulent bien un quart d'heure d'amour désintéressé, mais elles ont horreur de tout ce qui peut donner un ressouvenir de la misère passée. La même femme qui prend vingt billets de la loterie du Petit-Bourg , ou du bal des Polonais, refuse deux liards à un pauvre diable en haillons ; et c'est tout simple , l'aumône étant, suivant l'Église, une œuvre humble et pieuse.
Nous descendîmes jusqu'aux boulevards, ainsi devisant de ces choses et d'autres. Je remarquai que , petit à petit , le visage rayonnant de Samuel s'était légèrement assombri, et qu'il était loin d'apporter à notre entretien la même attention que tantôt. Il répondait d'un ton bref, contraint, et m'écoutant à peine ; évidemment il se trouvait sous l'influence d'une préoccupation intérieure. Je ne voulus pas lui en demander le motif, et lui tendant la main :
— Adieu , lui dis-je , et bonne chance !
— Merci , me dit-il avec un demi-sourire où je crus entrevoir une tristesse singulière.
— Voilà bien l'homme moderne , pensai-je en le suivant des yeux. — Quelle mobilité maladive d'impressions! Qui pourrait penser qu'il court à un rendez-vous ardemment souhaité? Ne croirait-on pas plutôt qu'il revient d'un enterrement?
Samuel descendit le boulevard jusqu'à la Madeleine , avec une inquiétude croissante , tête baissée , démarche inégale. 11 entra dans un bureau de tabac, acheta un cigare, et l'alluma sans prononcer une parole. Lui, d'ordinaire si difficile au choix, il avait pris le premier cigare venu, et il le fumait par bouffées rapides, comme font les collégiens novices.
C'était là, certes, pour ceux qui le connaissaient , un indice certain de préoccupation exclusive refoulée à grand'peine.
Arrivé à l'entrée des Champs-Elysées, Samuel était livide; vaincu par la lutte intérieure qu'il soutenait, il s'affaisa sur l'un des premiers bancs qui longent l'avenue, et laissa avec désespoir tomber sa tête dans ses mains.
— Cest fini, murmura-t-il d'une voix sourde, voilà mon roman déchiré à la première page..., avant même d'avoir tourné le feuillet !
Il jeta au loin, avec colère, le bout du cigare qu'il mâchait de rage depuis un quart d'heure , et promena autour de lui un regard insensible, fixe et morne.
Les équipages armoriés passaient et repassaient, traînant des femmes du monde ou des femmes entretenues, rivalisant de toilette et d'indolence; des petits coupés mystérieux, stores baissés, emportaient rapidement d'heureux couples ; — des jeunes gens à cheval galopaient aux portières, ou escortaient de nobles amazones; les quelques malheureux fiacres que le hasard mêlait à tout ce mouvement sortaient eux-mêmes de leur lenteur traditionnelle, et essayaient une allure dès longtemps désapprise par leurs chevaux éreintés.
— Ce que je souffre est horrible, dit Samuel avec amertume. Pourquoi suis-je venu jusqu'ici? avais-je besoin de voir tout ce bonheur des autres? Quand je pense pourtant que, pour une moitié au moins, ces chevaux sont des chevaux de manège,
€t que je ne puis même approcher de cet idéal poussif!...
Il est bon de dire en passant qu'à cette époque commençait déjà pour Samuel cette bohème désastreuse qui lui fit porter plus tard des habits si vénérables et des chaussures si problématiques.
Il était, à ce moment , léger d'argent à ce point, que prendre un coupé de remise devenait un véritable luxe, luxe exorbitant dont auraient eu à souffrir ses dîners de toute la semaine.
— Oh! s'écria-t-il en se levant tout à coup, les gens riches sont bien heureux ! et mieux vaut mille fois faire envie que pitié! C'est une partie perdue ! Par bonheur, ajouta-t-il avec un sourire lugubre , il me reste encore de quoi prendre Tomnibus !
Il fit quelques pas au hasard, comme un fou. Mais soudain il s'appuya vivement à un arbre et cacha sa figure dans son mouchoir.
Une calèche magnifique, attelée de deux superbes chevaux noirs et conduite par un cocher poudré, entrait au petit galop dans l'avenue.
Nonchalamment étendue sur les coussins de
velours bleu , une femme , singulièrement belle et d'une toilette insolente, promenait un regard audacieux sur les piétons émerveillés. Sa main gauche , fort mignonne et étroitement gantée, soutenait négligemment une ombrelle de moire mauve , frangée de valenciennes ; son autre main se reposait , blanche et nue , sur le dos soyeux d'un kingcharles microscopique , particulièrement dressé à regarder les passants de son grand œil rond et hébété.
Samuel sentit son cœur battre à Tétouffer; Maxence, car c'était elle,Maxence allait au rendezvous promis ! C'était pour lui qu'elle s'était ainsi faite belle; pour lui, ces soieries, ces dentelles, ces parfums , dont il lui semblait que le vent lui apportait les vagues émanations !
Dans cette foule de jeunes gens riches et élégants, de vieillards opulents et vicieux, qui se détournaient pour la saluer ou qui la suivaient avidement des yeux, il n'y avait un sourire pour personne. Elle allait grand train rejoindre un pauvre poëte crotté, qui devait l'attendre dès longtemps et s'impatientait peut-être ! Et Samuel osait se plaindre !
La tête en feu, l'esprit perdu, il luttait pourtant encore contre ses désirs révoltés.
— Mon Dieu! murmurait-il douloureusement, que va-t-elle penser de moi? Comment oser lui donner une pareille excuse?... comment oser la revoir seulement?
L'image de la jeune femme lui revenait avec violence; il la voyait seule, à pied, sous les grands arbres, l'attendant, émue, impatiente, irritée; il pensait à cette beauté merveilleuse, à ces yeux noirs, à ces cheveux d'or, à ces lèvres ardentes, à toutes les promesses de ces beautés réunies, et ses tempes battaient à faire éclater son cerveau.
— Je suis un lâche! s'écria-t-il tout à coup avec exaltation; '■ — on payerait une femme pareille avec son sang, qu'on ne l'achèterait pas trop cher. Allons! à la grâce de Dieu!
Il arrêta un coupé en maraude et se jeta dedans en criant :
— A la Folie-Saint-James, au galop!
Samuel ne s'était pas trompé : quand le malheureux cheval de régie arriva essoufflé devant la grille de la riante cité, Maxence, lasse d'attendre, était sur le point de remonter en voiture. A la vue de Samuel, ses joues s'empourprèrent de colère, et venant droit à lui :
— Vous êtes galant, mon cher, dit-elle avec cette familiarité hautaine qui lui était habituelle; faire attendre ainsi une femme! ma parole d'honneur, voilà un gentilhomme accompli.
— Madame, répondit Samuel en lui baisant humblement la main , — les gentilshommes sont rares et tous ruinés par ce temps-ci. Si j'étais un simple quart d'agent de change, j'aurais un cheval de mille écus et ne viendrais pas en sapin; ces messieurs ont beau jeu pour arriver à l'heure.
— Qu'est-ce à dire? reprit Maxence, croyez-vous que je ne voie que ces sortes de gens? Je m'en sers.
il est vrai; mais quand une fois ils ont payé ma voiture, mes gens, ma maison, mes fantaisies, que voulez-vous que j'en fasse?
— Vous avez mille fois raison, madame, répondit Samuel avec un sourire contraint; je suis toujours à me demander comment il y a des femmes qui peuvent les supporter... pour autre chose...
— Donnez-moi le bras, dit Maxence. -— Vous croyez qu'on les aime? erreur, mon cher! Pas une femme, même la plus vulgaire, ne descend jusque-là. Ne croyez pas qu'on aime un homme parce que, ayant envie d'un cheval ou d'un meuble, il vous paye bêtement ce cheval et ce meuble î La belle affaire ! cela coûte cent louis , voilà tout ! On sait à l'avance que ces gens-là ont de l'argent; on les prend pour ce qu'ils ont; si on les prenait pour ce qu'ils valent, quel est celui d'entre eux qu'on garderait un jour?
Tenez! ajouta-t-elle en le fixant de son œil clair et hardi , j'aime cent fois mieux la rose fanée que vous m'avez envoyée dans un sonnet que les vingt mille francs que M. de C... m'a donnés hier pou^* payer mes dettes.
— Vous voulez donc me rendre fou? murmura Samuel en déposant un baiser brûlant sur la main qu elle lui abandonnait.
Ils s'engagèrent dans une petite allée fraîche et ombreuse qui conduisait loin des chemins battus. Maxence s'appuyait sur le bras de Samuel avec un abandon qui l'étonnait et le charmait à la fois. Il était émerveillé de cette allure franche et libre , de cette sincérité apparente , de ce langage vif, pittoresque et hardi , qui ressemblait si peu aux banales fadeurs de tous les salons de contrebande. Depuis un moment son front s'était éclairci, — sa souffrance intérieure était calmée, peut-être même oubliée déjà.
C'était, en effet, une singulière fille que cette Maxence , mélange bizarre de corruption profonde et de sentiments élevés; parlant sans rougir de ses amants, de l'argent qu'elle dévorait, des ruines qu'elle laissait derrière elle, et retrouvant une langue à part, douce, poétique, délicate, pour parler des choses du cœur.
Dès la première rencontre avec Samuel, elle s'était sentie entraînée vers lui par un attrait irrésistible.
Comme toutes les femmes de ce monde de tristesses et de joies , elle aimait instinctivement les poètes.
— Les poètes , disait-elle dans son langage brutal, c'est comme nous, c'est des filles!
Samuel lui avait adressé quelques vers douloureux, qui l'avaient profondément émue; elle y avait trouvé le cri et pour ainsi dire la traduction de ses propres souffrances; c'était comme un baume divin qui charmait et endormait toute douleur.
Samuel pourrait donc comprendre ce que ces misérables bourgeois ou ces élégants décrépits ne soupçonnaient même pas; avec lui elle pourrait pleurer, quand il lui viendrait des envies de larmes, sans avoir à en dire la raison ou à les refouler en silence; elle pourrait parler de ses joies, de ses désirs, de ses tristesses, et il saurait trouver d'autres remèdes , d'autres consolations que ces cachemires stupidement et éternellement offerts pour toutes les crises.
Aussi, tout d'abord, Maxence s'était trouvée à l'aise avec lui — sa mauvaise humeur n'avait été qu'un nuage — et elle écoutait avec ravissement tout ce qu'il lui disait à voix basse.
Au bout d'un quart d'heure, elle le tutoyait déjà.
— Tu m'aimes ? disait-elle, je te crois î Dis-le-moi encore! répète-le-moi sans cesse! Je t'aime aussi, Samuel!... Tiens, j'aime ton nom, j'aime ta voix! Tout ce qui vient de toi me semble bon, et je ne me lasserai jamais de t'entendre ! Au fait, tu fais bien de m'aimer. Comment as- tu compris que j'avais besoin d'être aimée? Qui t'a dit que j'étais seule au milieu du bruit qui m'entoure? Mon ami a deviné tout cela, quand personne ne s'en doutait, quand personne ne pensait à me parler que d'argent, de fêtes, de soupers, de caresses payées!... Je t'aime, Samuel, parce que je suis pour toi autre chose qu'une femme à la mode, qu'il est hou genre de produire. Qu'est-ce qu'une femme à la mode? Un peu plus qu'un dog-cart, un peu moins qu'un cheval anglais ; — on se ruine pour elle, par vanité, par ton, parce que le comte... s'est déjà ruiné, parce que le marquis... n'attend que le moment d'en faire autant; — mais la femme!... mais le cœur!... qui s'en occupe?...
Samuel l'écoutait à peine. Une sorte de distraction inquiète et douloureuse s'était de nouveau empa-
rée de lui. La voix pénétrante de Maxence le laissait pour ainsi dire insensible ; il marchait machinalement devant lui, comme un homme pris de vertige, et déchirait silencieusement ses gants de ses dents convulsivement serrées.
Quand Maxence s'arrêta, il revint en sursaut à lui-même.
— Vous avez d'autant plus raison, répondit-il à tout hasard et avec effort, que les plus riches et les plus heureuses d'entre ces femmes sont précisément les plus vieilles. On dirait que le nombre de leurs amants est un titre de plus. — Combien y a-t-il d'hommes qui refuseraient un louis à une petite fille de seize ans, pleine de jeunesse et de fraîcheur, et qui vendent leur dernier lopin de terre pour une vieille coquine achalandée !
Maxence reprit avec colère :
— J'ai horreur de ces gens, de leur vanité atroce, et je me vengerai d'eux ! Tous ceux qui me convoiteront, je les renverrai nus , et ils deviendront des objets de risée pour tous. Ils ont fait de moi une misérable courtisane ; je dévorerai ces débauchés sans passion, et je m'engraisserai de leurs débris!
Elle était superbe en ce moment : son œil noir étinceiait sous ses longues paupières, ses lèvres frémissaient, et sa gorge haletait dans son étroit corset.
Samuel, enivré, Tembrassa éperdument.
— 0 Samuel! dit-elle en se penchant sur lui avec un abandon absolu, je suis bien heureuse en ce moment ! Nous sommes si loin de ce monde que c'est à peine si nous entendons le bruit lointain de ses mensonges. Vois comme ces arbres sont verts, comme ils s'inclinent amoureusement sous les baisers de la brise attiédie ! Entends-tu ces chansons confuses des fauvettes et des pinsons? Et ce soleil qui se couche empourpré et qui baigne d'or fauve les cimes des grands chênes ! Oh ! se promener ainsi, pendue à ton bras, confondre ta voix avec ces harmonies, se sentir bien seuls tous les deux, et ne penser à rien, qu à nos amours, à nos chimères , quel bonheur humain est comparable à celui-là?
Samuel ne répondit rien cette fois. Il fit un mouvement brusque, plein d'angoisse et de dépit en même temps, comme un maniaque tourmenté par un tic nerveux.
Maxence releva sur lui un œil humide et fut frappée de sa pâleur et de la contraction de son visage.
— Qu'as-tu donc, ami? lui dit-elle de sa plus douce voix. — Tu souffres? dis-moi ce qui te fait souffrir. Je veux la moitié de tes souffrances , comme je demande la moitié de tes joies. Dis, pourquoi cette larme que tu dévores, et qui s'échappe malgré toi?
Samuel avait en effet des larmes dans les yeux; pâle et crispé, il paraissait horriblement souffrir; il eut un mouvement de franchise et ouvrit la bouche pour tout avouer ; mais une sorte de honte le retint.
— Rien, dit-il d'une voix étranglée et qu'il voulait rendre indifférente, je n'ai rien, mon ange, je te jure ; laisse-moi t'embrasser encore !
— Tu me caches quelque chose, dit Maxence ; me traites-tu comme une petite fille ? crois-tu me faire prendre le change en me répondant par un baiser?
— Eh bien! s'écria tout à coup Samuel, avec une résolution désespérée, — tu veux le savoir. Tu le sauras, car je suis à bout de courage, et n'ai pas
la force de souffrir plus longtemps. Tant pis pour toi si tu es une femme vulgaire comme les autres femmes, incapable de comprendre un tel supplice !
Il s'arrêta, et fixant sur elle ses yeux pleins d'une inquiétude ardente :
— Écoute, lui dit-il avec véhémence, tu me parles d'amour, de fleurs, de chansons, et c'est à peine si je comprends ce que tu me chantes. Certes, je peux le dire, parmi les choses que j'ai désirées dans ma vie, tu es mon désir le plus violent, le plus irrité; eh bien! tu es là, à moi, tout entière en quelque sorte, pendue à mon bras, m'ouvrant ton âme, et cette possession que j'aurais volontiers achetée de mon sang me laisse insensible et glacé. Je suis brisé, anéanti, abruti par une souffrance lente, bête, cruelle, que je n'ose pas t'avouer, et dont la vulgarité m'épouvante. Comment te le dire? Je souffre horriblement depuis deux heures, et je me roidis'en vain contre cette souffrance. J'ai peur que tu ne ries, car, je te le répète, rien n'est bête comme ma douleur. Je souffre de ces bottes neuves, comprends-tu?
Un sourire imperceptible courut sur les lèvres de Maxence. Samuel, haletant, la regardait avec une anxiété douloureuse; il reprit rapidement, à voix basse :
— C'est bien drôle, n'est-ce-pas? Quel bon sujet de vaudeville ! Ah! ah! ah! comme c'est comique! Eh bien! c'est atroce ! Je ne sais rien de plus odieux que ce supplice infernal! J'ai le pied serré dans un étau inflexible, gonflé par la marche, irrité dans ses moindres nerfs ! il y a des moments où la douleur est si intolérable que la sueur m'en vient au front et les larmes aux yeux.
Parfois mon pied vaincu s'endort insensible ; alors je ne sens plus le pavé; il me semble que je marche sur quelque chose de mouvant comme l'eau. Puis, tout à coup, le sang afflue avec violence, et les nerfs enragés recommencent leurs contractions. Je ne suis pas un stoïcien, moi, ni un mystique : après tout, le corps, c'est le corps, — et je ne m'amuse pas à nier la douleur, fût-elle bête ou pis encore. Comprends-tu maintenant? Crois-tu qu'il y ait au monde un homme qui puisse endurer ces tortures et conserver son calme et sa présence
d'esprit? J'ai la tristesse noire et profonde des maux sans remède, et si je l'osais, je crierais volontiers comme un enfant!
Maxence regarda Samuel avec une tendresse pleine d'émotion.
— Pauvre ami ! dit-elle doucement , n'aie pas peur que je rie. — C'est très-gentil à toi de m'avoir jugée capable d'entendre un tel aveu. Je t'aime bien mieux ainsi, Samuel. Un autre m'aurait menti; moi, je te remercie d'avoir osé tout dire. Tiens, franehice pour franchise : j'avais résolu de te renvoyer, c'est ma voiture que nous renverrons; nous allons passer ensemble la soirée dans cette villa qu'on m'a louée pour la saison, et où j'ai à peine mis les pieds, de peur d'ennui et de solitude. Oh! la jolie fête de nuit, mon petit Samuel !
— Tu es un ange, murmura Samuel, en la serrant à l'étouffer contre sa poitrine, avec l'énergie désespérée d'un noyé qui rencontre un plongeur au fond du gouffre.
Maxence se dégagea de son étreinte, et revenant à lui avec une petite mine charmante :
— Allons, dit-elle, viens, prends mon bras, et ne crains pas de t' appuyer sur moi. — Je veux être le bâton du pauvre invalide.
ÏII
Ils gagnèrent ainsi , clopin-clopant , étroitement enlacés l'un à l'autre, le carrefour où les voitures les attendaient.
Samuel jeta son dernier louis à son cocher de remise et s'étendit avec une aisance parfaite sur les moelleux cpussins de la calèche. Maxence s'assit gaiement à ses côtés et cria joyeusement :
— Avenue de Longchamps !
Et la voiture partit au galop.
Les idées de Samuel étaient dans le plus grand <lésordre. La tournure galante que prenait son aventure , le bonheur de se sentir aimé , les promesses charmantes de cette soirée en téte-à-téte , toutes ces félicités réunies lui avaient monté la tête jusqu'à l'exaltation. Il oubliait sa souffrance, son
dernier louis si lestement dépensé et la misère certaine des jours suivants. II passa son bras autour de la taille de Maxence et l'attira à lui par un mouvement passionné.
— Pauvre ami! dit Maxence, en lui prenant le front de ses deux petites mains et en l'approchant de ses lèvres, — attends, laisse-moi t'arranger comme il faut ; tu vas voir.
Elle souffleta de Tombrelle le king-charles , stupéfait, qui était assis en face de Samuel, et qui recula en grognant; puis, secouant les coussins avec la vivacité d'une camériste :
— Tiens, dit-elle, étends tes pieds là-dessus, tu seras bien mieux ainsi.
Samuel se laissa faire sans vergogne.
— Maintenant, ajouta-t-elle, donne-moi ta chère petite tête, là, dans mes bras, très-bien! Veux-tu que je te chante une berceuse, petit enfant chéri?
Et, avec la grâce d'une jeune mère qui berce son premier-né , elle se mit à chantonner tout bas ce vieux refrain d'une mélodie comtadine :
Son, son, Véné, véné, véné,
Son, son, Véné, véné tout dé Ion i.
Samuel Técoulait avec ravissement; la têle appuyée sur la poitrine de Maxence, il pouvait compter les battements précipités de son cœur; il avait instinctivement fermé les yeux, comme s'il eût craint la fin d'un rêve.
Par moments, Maxence se penchait sur lui, et alors il sentait son haleine fraîche et jeune courir sur son front embrasé et se perdre en frissons insensibles jusqu'au bout de ses doigts. Étrangement ému, pour rien au monde il n'eût voulu rompre ce silence enchanté; sa main seule, qui tenait une des mains de la jeune femme , répondait par des pressions répétées au murmure vague de la chanson.
Tout à coup la voiture s'arrêta; Samuel tressaillit et ouvrit les yeux. On était arrivé à la grille d'une petite maison cachée dans les arbres comme un nid de bouvreuils dans un buisson. Une vieille
' Sommeil, sommeil.
Viens, viens, viens,
Sommeil, sommeil.
Viens, viens, tout au long.
femme vint ouvrir la porte, qui cria sur ses gonds rouilles, et la voiture s'engagea sous une voûte de verdure, roulant sans bruit sur le sable fin de Fallée. Quelques instants après elle s'arrêta de nouveau devant un perron élégant.
— Nous voici rendus, dit Maxence en sautant lestement à terre avant que son groom eût eu le temps d'ouvrir la portière : donne-moi la main, Samuel, et descends avec précaution. James ! ajoutât-elle, vous pouvez dételer. Quant à toi, Tom, prends Lovely, et allume du feu dans la cuisine pour faire chauffer de l'eau.
Samuel descendit à grand'peine : ses pieds s'étaient engourdis tout à fait dans la voiture; à peine eut-il touché le sol que la douleur se réveilla plus vive que jamais et qu'il laissa échapper un cri d'angoisse.
— Allons, du courage, dit Maxence en lui tendant la main.
— J'en ai, dit Samuel, et certes il ne mentait pas à ce moment. Malgré les tiraillements affreux qu'il sentait dans la plante des pieds, il monta résoli^ment l'escalier, et ce fut réellement sans pose aucune qu'il put dire :
— Je comprends maintenant la joie des martyrs marchant sur des lames aiguës pour confesser leur foi. Je voudrais que cet escalier eût cent marches, pour mieux te confesser mon amour!
Maxence prit une clef microscopique , pendue à sa châtelaine au milieu de vingt breloques, et ouvrit la porte de la salle à manger.
Comme Samuel voulait se jeter sur le premier siège venu :
— Non ! non ! dit-elle, suis-moi, nous serons bien mieux ici.
Ils traversèrent un grand salon somptueusement meublé et pénétrèrent dans un petit réduit dont Maxence avait fait son boudoir.
Samuel s'étendit de tout son long sur le divan.
Maxence fit jouer l'espagnolette d'une porte vitrée qui donnait sur le jardin, et, malgré les résistances de la rouille, ouvrit la fenêtre toute grande.
C'était vraiment merveille de la voir aller, venir, sans souci de sa toilette , de ses dentelles , ouvrant les armoires rebelles de ses petites mains délicates, «lie qui n'aurait pas ramassé un mouchoir sur le tapis de son salon.
En un clin d'œil elle avait ôté son chapeau, son châle et ses gants; elle les avait jetés pêle-mêle sur un siège; puis, après avoir empilé des coussins sous la tête de Samuel, elle déboucha non sans peine une bouteille de vieux vin de Madère, et, s' agenouillant devant lui , elle approcha de ses lèvres la blonde liqueur , qui tremblait dans le verre comme une topaze en fusion.
Samuel avala le madère d'un trait et jeta autour de lui un regard lent et satisfait.
Le boudoir de Maxence était une de ces merveilleuses pièces si bien comprises pour les épanchements amoureux. Un tapis épais recouvrait le parquet, et de lourdes portières, retombant à grands plis jusqu'à terre, interceptaient tous les bruits extérieurs. — L'ameublement résumait somptueusement l'élégance de plusieurs siècles.
Les étagères en bois de rose étaient surchargées de mille riens précieux, miracles de bon goût et d'inutilité. Aux angles, sur de larges consoles incrustées de cuivre, se prélassaient de grandes potiches japonaises d'un prix fou et d'immenses bols en porcelaine bleuie dont la Chine même a perdu le
secret. Au plafond , peint par un maître habiie, se balançait une lanterne chinoise, bigarrée d'oiseaux rouges, de fleurs jaunes et de papillons bleus, qui devait tamiser le soir une lumière indécise et mystérieuse. Au-dessus des portes et des fenêtres, des amours rebondis, œuvres de Boucher ou de Bernard, s'ébattaient joyeusement et semblaient prêts à s'élancer hors de leurs médaillons dorés. Des lanins blancs aux yeux rouges, des chèvres tachetées broutaient la folle vigne , qui courait autour de la frise avec des caprices charmants.
Samuel se sentait si pleinement heureux qu'il en avait en quelque sorte oublié ses pieds endoloris. Il regardait Maxence assise sur le tapis, la tête sur ses genoux, toute de grâce et d'abandon, et il ne pouvait se lasser de cette contemplation silencieuse. Poussé par un caprice d'artiste, il ôta le peigne d'écaillé qui retenait les cheveux de la belle fille, et tout aussitôt les opulents anneaux se déroulèrent et retombèrent sur ses épaules comme une cascade dorée.
— O Maxence ! murmura Samuel à voix basse ,. — ne parle pas; je fen prie! ne bouge pas; par
grâce ! ne dérange rien à ce merveilleux désordre. Un coup frappé à la porte du boudoir fit bondir Maxence avec une vivacité électrique.
— Entrez! dit-elle d'une voix brève, sans même prendre la peine de renouer ses cheveux.
Tom entra , portant une grande jatte de cuivre pleine d'eau chaude, et la déposa sur le marbre du guéridon.
— C'est bien, va-l'en! dit Maxence.
Le groom sortit sans mot dire.
— Que signifie ceci? demanda Samuel avec nonchalance.
— Tu vas voir, dit-elle.
Et, prenant la plus belle de ses magnifiques cuvettes du Japon, elle l'emplit à demi d'eau attiédie et vint se remettre à genoux devant Samuel avec une grâce enfantine et maternelle tout à la fois.
— Donne-moi tes pieds, Samuel, dit-elle avec un rire gai. — Je ne suis pas la grande Mademoiselle, mais tu vaux bien Lauzun, j'imagine...
— Tu es folle, dit Samuel en se redressant. — Je ne souffrirai pas...
— Je le veux, dit Maxence, en prenant un petit
BONTES NEUVES. 233
air impérieux ; laisse-moi faire, mon petit Samuel, je t'en prie ; si tu savais comme je suis heureuse de pouvoir être ta servante, ajouta-t-elle d'une voix câline, en tirant de toutes ses forces la chaussure rebelle.
Mais, quelque effort qu'elle fit, la botte tint bon; le pied s'était tellement gonflé qu'il était impossible, même à des mains plus robustes, de vaincre la résistance des muscles. Elle dut renoncer à son entreprise.
— Oh î s'écria-t-elle avec dépit, en laissant retomber le pied sur le coussin et en frappant ses petites mains l'une dans l'autre, que ne suis-je une véritable Espagnole de roman! je couperais ce cuir avec le poignard de ma jarretière !
— C'est une idée, ça! dit Samuel, dont la douleur s'était réveillée plus intolérable que jamais; — un poignard eût eu bien du charme, je ne saurais le nier ; mais de simples ciseaux, à la grande rigueur, feront l'affaire.
— Attends, dit Maxence.
Elle ouvrit un nécessaire anglais, muni d'instruments de tout genre, comme une trousse de chi-
rurgieiî, et choisit un petit couteau fin et aigu dont elle essaya légèrement la lame sur un de ses ongles.
— J'ai notre affaire, dit-elle, en s'agenouillant de nouveau devant Samuel.
Le cuir était tellement tendu qu'avant même incision complète, il éclata en large entaille.
— Ouf! murmura Samuel, du ton d'un homme qu'on aurait retiré du chevalet de l'inquisition.
— Tiens, tiens, dit Maxence en riant, — mais ce n'est pas laid du tout... des bottes à crevés, c'est très-drôle! si nous en faisions venir la mode, hein?
Samuel ne put s'empêcher de rire à cette sailUe, et, attirant à ses lèvres la tête de Maxence, il déposa sur son front un long baiser.
— Chère enfant, dit-il, laisse-moi, je t'en prie, achever seul cette vilaine besogne; — j'ai honte de te voir ainsi à mes pieds.
— Non! non! dit Maxence, et prenant une pose dramatique à la façon de mademoiselle Rachel :
Est-il un sort plus doux que d'être ton esclave?
déclama-t-elle entre deux éclats de son rire jeune et franc.
— Qu'est-ce que cela te fait, d'ailleurs? ajoutât-elle, et crois-tu que cela me soit arrivé si souvent?
■ — Comme tu voudras, répondit Samuel, en s'étalant de nouveau sur les coussins. — Va, ma fille!
L'opération réussit à merveille. Samuel, débarrassé de ses cruelles entraves, plongea ses pieds nus dans l'eau bienfaisante, les yeux mi-clos, les mains croisées sur la poitrine , dans une béatitude absolue.
Maxence le regardait toute ravie.
— Mon doux seigneur, disait-elle avec une joyeuse humilité, — permettez à votre servante de vous laver les pieds à la manière antique, puisque vous voilà mon hôte pour cette nuit.
— Faites, mon Dieu! faites, répondit Samuel sans ouvrir les yeux. — Pardieu! la chose vaudra qu'on la raconte. N'avez-vous pas aussi quelque vase d'huile ambrée à me jeter sur le corps et quelques parfums à brûler dans ces cassolettes?
— Oui, certes! dit Maxence, tu crois railler?... tiens, railleur ! — Et ce disant, elle versait dans le bassin tout un flacon d'essence de Ravenzara, —
le seul peut-être qui fût dans Paris, magnifique cadeau d'un nabab du Népaul.
A cette senteur inouïe , Samuel fit un soubresaut.
— Perds-tu la tête ? s'écria-t-il. Où s'arrêteront ces folies ?
Maxence jeta éperdument ses bras autour du cou de Samuel, avec un transport de passion d'une énergie incroyable, et lui ferma la bouche à force de baisers :
— Tais-toi, tais-toi, lui dit-elle avec exaltation. — Je ne suis pas folle , Samuel, je t'aime ! il n*est rien de trop beau, rien de trop cher, rien de trop magnifique pour un homme tel que toi !... Parle, désire, commande, tout ici est à toi!... et tu peux en disposer à ta volonté... Tu regardes ce vase : te choque-t-il? je vais le mettre en pièces. Déchire ces tentures, crève ces toiles, si elles ne te plaisent pas. Oh î Samuel ! tu es le maître î que veux-tu que je fasse pour ton plaisir? Veux-tu que je rie, veux-tu que je chante, veux-tu que je danse ? dis, veux-tu que je mette le feu à cette maison, en guise de feu de joie, comme on fait à la Saint-Jean, dans mon pays ?
Vainement Samuel essayait-il de lui répondre ; il se sentait comme pris de vertige ; la folie de Maxence le gagnait; étroitement enlacé à elle, il buvait à longs traits à la coupe d'une ivresse inconnue, et se réjouissait de la perte même de sa raison.
Quand ce premier transport fut passé, il attira à lui Maxence, devenue tout à coup songeuse et en proie à une préoccupation visible.
— A quoi penses-tu, amie? demanda-t-il doucement. Que regardes-tu avec tant de fixité?
— Je regarde tes pauvres bottes, répondit-elle, avec un éclat de rire singulier ; et je songe à une chose que je n'ose dire.
— Qu'est-ce donc? dit Samuel; nepuis-je tout entendre ?
— Eh bien ! dit-elle avec une timidité charmante, je pense que peut-être tu n'as que ces bottes , pauvre ami ! Ai-je deviné juste ?
A cette question si simple, Samuel se sentit rougir. Un sentiment de vanité niaise lui vint ; lui qui s'était toute sa vie, et avec tant de verve, moqué des bourgeois et des vanités bourgeoises ,
répondit avec le sot orgueil d'un droguiste de la rue des Lombards :
— Oh! rassure-toi, j'en ai d'autres. — Mais j'avais mis celles-ci à ton intention, tout exprès pour ton rendez-vous, chère âme !
Comme si elle eût été piquée par une vipère, Maxence pâlit subitement, et, bondit au milieu du boudoir.
— Qu'est-ce qui te prend ? s'écria Samuel , tout surpris. Ou'as-tu, Maxence ? répéta-t-il, épouvanté de la pâleur et de la contraction de son visage.
On eût pu croire, en effet, que Maxence allait suffoquer , tant son cœur battait avec violence et par bonds inégaux. Elle rejeta en arrière d'un coup de tête sa chevelure emmêlée, et, l'œil brillant et fixe, la voix vibrante, avec un accent de mépris indicible :
— Ah! ah! ah! cria-t-elle avec un rire nerveux, c'est pour venir ici convenablement , n'est-ce pas ! O grand poëte! esprit sublime! tu as donc cru que je t'aimerais davantage , grâce à ton cuir verni ? que tu me donnerais dans l'œil , avec ta
chaussure? Tiens! ajouta- t-elle avec un éclat de colère, tu me fais pitié à ton tour, tu es aussi misérablement vaniteux que les autres !
0 honte ! quand j'y pense , moi ! je me suis mise à genoux devant cet homme !... je l'ai aimé !... j'ai souffert qu'il m'embrassât ! . . . moi ! . . . moi ! . . . moi ! . . .
Et d'un coup de sa main crispée, elle renversa la frêle étagère qui se trouvait à sa portée, jonchant le sol de débris.
— Maxence ! cria Samuel abasourdi , êtes-vous folle , Maxence ?
— Ne m'approche pas, dit-elle avec un geste écrasant. Ah ! ah ! ah ! ses bottes neuves... il n'en a plus !... Hors d'ici, pauvre diable! va-t'en, je te chasse ; va-t'en , te dis-je , ou je te fais jeter par la fenêtre !
— Maxence ! Maxence ! répétait Samuel en essayant de l'atteindre pendant qu'elle brisait et saccageait tout. Écoute-moi , par grâce ! c'est une plaisanterie.
Mais elle ne l'entendait pas : folle de colère, ivre de destruction, elle bondissait en poussant des cris de Uonne blessée ; une rougeur ardente avait rem-
placé la pâleur livide de ses joues ; ses cheveux horriblement mêlés , ses dentelles déchirées , sa robe désordonnée, la faisaient ressembler à une bacchante antique, possédée de la fureur divine, un jour de lupercales ou de saturnales.
Un moment elle se trouva acculée dans un coin en face de Samuel... Elle se mit à rire d'un rire horrible , et se penchant à corps perdu à la fenêtre :
— Holà ! cria-t-elle de toutes ses forces , —
— holà! James, Tom, André, montez tous, qu'on me prenne cet homme, et qu'on le jette dehors!
— Ah! ah! ah! il a mis des bottes neuves!... Holà!
Samuel, hébété, ne pouvait en croire ses yeux ni ses oreilles ; la folie furieuse de Maxence l'épouvantait, mais bien plus encore la honte qui l'attendait. Les gens de la maison accouraient à la voix de Maxence ; il se voyait déjà honni, bousculé, maltraité, et jeté à la porte comme un chien, sans pouvoir se défendre, seul contre cinq, six, dix peutêtre! Éperdu, à moitié fou lui-même de douleur et de rage , il s'élança par la fatale fenêtre, au risque de se casser le cou, et courut au hasard devant lui.
Samuel était nu-pieds, mais il ne s'en inquiétait guère. Il lui semblait entendre le rire strident de Maxence, les cris des valets et jusqu'à la voix aigre du king-charles qui le poursuivaient sous les arbres.
Arrivé à la grille, sans songer à demander le cordon, il l'escalada comme eût fait un singe et vint tomber épuisé au pied des arbres de Tavenue.
11 resta ainsi longtemps à la même place, anéanti , la tête dans les mains, contenant son cerveau près d'éclater. Ce qui lui arrivait était si effroyable que, par moments, il n'y pouvait croire, comme s'il eût été le jouet d'un rêve. Il essayait de rappeler le souvenir de tous ses enivrements pour combattre l'influence du cauchemar qui le torturait ; les idées les plus contraires se succédaient dans sa tête avec une rapidité effrayante ; il rêvait des vengeances atroces et se complaisait à en multiplier les cruels détails. Par moments, sa rage était telle qu'il sentait des larmes brûlantes couler le long de ses joues.
Tout à coup, quelque chose tomba à ses côtés, lancé par-dessus la grille du jardin.
C'étaient ses bottes.
Rappelé à sa vraie situation par cette dernière insulte, Samuel se redressa énergiquement , et, chancelant encore d'émotion, s'appuya à un arbre.
Bien qu'il fût battu et meurtri dans son corps et dans son âme, dans son amour-propre, dans ses désirs, dans sa passion, Samuel était homme d'esprit, et le restait toujours. Le côté ridicule de sa situation lui apparut bien vite, et il ne put s'empêcher de se moquer un peu de lui-même, malgré qu'il enrageât de toute son âme.
— Le tour est beau , dit-il , et Maxence est une forte femme ! Je cherche un moyen honorable de lui rendre ses politesses , mais je ne trouve que des brutalités. La belle affaire que la rouer de coups!
11 resta un moment pensif, puis, relevant la tête avec un sourire plein d'une ironie fine et aiguë :
— Ah! ah! ah! fit-il à son tour, nous verrons bien qui aura eu le dernier.
Il ramassa ses bottes, les examina gravement et les chaussa, en faisant des mots sur lui-même, sur les tiges, sur Maxence et sur les crevés. Sa verve lui était revenue plus \ive et plus mordante. Quand il fut chaussé, il s'approcha avec une aisance par-
faite de la grille de la villa et sonna sans façon. La vieille femme reparut.
— Madame ne reçoit pas, dit-elle.
— Ah! vraiment! dit Samuel du ton le plus naturel du monde. J'en suis bien contrarié. Ayez donc l'obligeance de lui remettre ceci.
Et, ce disant, il tirait de son carnet une de ses cartes de visite, et ajoutait à son nom la formule P. P. C.
— Veuillez dire à madame combien je suis désolé qu'elle ne puisse me recevoir. J'enverrai prendre demain matin de ses nouvelles. Bonjour, madame.
Et il reprit en chantonnant le chemin de Paris. Nicolas s'arrêta.
— Et l'a-t-il revue ? demanda Albert.
— Non, répondit Nicolas, bien qu'il en ait beaucoup souffert au fond, et qu'il en ait gardé un immense ennui.
Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que Maxence se reprit de plus belle à l'aimer, comme une telle fille pouvait aimer, c'est-à-dire avec frénésie. Mie fit l'impossible pour faire revenir Samuel et obtenir son pardon. Samuel resta inflexible, et c'est d'autant
plus méritoire à lui que Maxence est, à tout prendre, la plus belle fille de Paris. Un soir, à deux mois de là, j'étais chez Samuel lorsqu'on apporta une lettre.
— Tu connais cette écriture, me dit-il tristement ; tiens, lis.
C'était un billet de Maxence.
« Viens, disait-elle, — je meurs d'envie de te voir; je t'aime , je t'adore , tu me rends folle , je te désire ! Je t'attendrai toute la nuit. «
— Que vas-tu faire? demandai-je.
— Je vais lui répondre, dit-il avec un soupir. Et il écrivit au dos du billet :
Vous avez des cheveux pleins de reflets ardents, Une peau blanche et lisse avec des teintes roses, Un œil de velours noir, et vos lèvres mi-closes Permettent d'entrevoir les perles de vos dents.
Un essaim parfumé de jeunes imprudents Vous suit en murmurant les plus charmantes choses; Quand vous vous rasseyez, lasse et les bras pendants. Rien n'égala jamais la langueur de vos poses.
Nulle femme ne fut avec autant d'amour Bercée ainsi que vous, sans cesse et tour à tour; On vous fit à plaisir des voluptés oisives!
Eh bien ! plutôt que boire à ces amours amers,
Qui font frémir le soir vos narines lascives,
O Max! — j'aimerais mieux me perdre au fond des mers !
Madame Marceline de Chantelaurie, reprit Nicolas après un court silence, était une charmante femme de vingt-huit à trente ans qui en avouait bravement vingt-cinq. Elle était mignonne et singulièrement bien prise dans sa taille, un peu grasse, le teint légèrement ambré, avec de grands yeux profonds et des cheveux du plus beau noir. La cambrure de son pied, ses mains effilées, ses attaches fines, en faisaient une femme de race, et, bien que fille de bourgeois, elle avait comme tout naturellement un grand air et une réelle aristocratie dans les moindres mouvements. Le timbre de sa voix était surtout merveilleusement sonore ; doux, enchanteur j comme on disait sous le premier empire, et comme je le répéterais volontiers.
Excellente musicienne, tant soit peu poëte, aimant les fleurs et les oiseaux, elle vivait dans une calme iQclolence , entre quelques amis intimes , et ne se montrait dans le monde que le plus rarement possible. On ne lui connaissait pas d'amants, bien qu'elle fût libre, et dans les maisons les plus médisantes on ne parlait que de la sagesse de la belle veuve.
Ce n'était pourtant pas précisément une veuve, et je crois nécessaire de raconter son histoire en quelques mots pour simplifier ce récit.
A dix- sept ans, Marceline avait fait un mariage d' amour ;M. de Chantelaurie, espèce de nain, riche, maniaque et orgueilleux, demeurait dans la maison du père de Marceline lorsque celle-ci sortit des Oiseaux. 11 fut frappé de la beauté de la petite pensionnaire, et en devint éperdument amoureux. Il se fit présenter dans la famille, et, malgré sa petite taille et ses trente-huit ans , il réussit à tourner la tête à la joUe fille, qui subissait pour la première fois le feu de la galanterie byronienne, fort à la mode en ce temps- là. Marceline devint réellement amoureuse folle du petit bonhomme, et il se passa pendant
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trois mois une foule de choses , à la fois burlesques et poignantes, que je n'ai pas le temps de décrire et qui bouleversèrent la pauvre âme de fond en comble. M. de Chantelaurie avait une éloquence passionnée qui exaltait d'une façon incroyable le cerveau de la chère petite : elle faisait, la nuit, les rêves les plus extravagants, et il s'en fallait de bien peu que le Lovelace ne réussit le jour où il osa lui proposer de l'enlever et de partir avec elle pour l'Italie.
Marceline fut sauvée par sa mère, une vraie bourgeoise sensée et prosaïque, qui vint se jeter au travers de ce beau roman , comme un pavé dans une jardinière. Le petit bonhomme fut sommé de s'expliquer, poussé dans ses retranchements, déjoué dans ses ruses évasives, en un mot, mis au pied du mur; le ménage ne lui allait guère, on le pense bien; mais comme, après tout, il avait une furieuse envie de Marcehne, et qu'il n'y avait pas moyen de la posséder autrement, il l'épousa un beau matin, régulièrement, malgré Byron et la fatalité.
J'ai dit que Marcehne avait dix-sept ans, et je crois que cela suffit pour sa justification. Elle ne vit qu'une chose en tout ceci : — l'amour! et
Pamour béni et coQsacré, légitimé devant Dieu et devant les hommes; — aussi fut-elle dans renchan- ^tement pendant tout un mois.
Sa petite tête était pleine de chimères, et tout allait pour le mieux. Quelle douce vie! quel bonheur profond et sûr! Et, quand elle serait mère, quelle joie au milieu de ces têtes blondes et roses dont •elle partagerait les caresses avec le bien-aimé! Hélas! cet enchantement dura peu. La belle flamme de M. de Chantelaurie n'était qu'un feu de paille, et hientôt Marceline reculait épouvantée devant les cendres de cet ardent amour. Le petit homme s'était lassé de sa femme tout aussi vite qu'il s'en était énamouré Dès qu'il ne l'aima plus, elle lui devint odieuse ; ce furent alors des douleurs de chaque jour, des angoisses de toutes les heures ; la pauvre Marceline sentait son âme se déchirer par lambeaux, et souvent elle s'endormait épuisée de larmes. Une dernière espérance lui restait : elle allait être mère ; elle attendait de son enfant ce qu'elle n'osait plus espérer de son amour, et ce fut avec un courage héroïque qu'elle supporta les douleurs d'un enfantement cruel qui brisa son corps à l'égal de son âme.
Par malheur, Marceline mit au monde une fille.
Ce fut le coup de grâce. M. de Chantelaurie avait arrangé dans sa tête qu'il aurait un garçon ; quand le médecin lui apporta Tenfant, il entra dans une colère violente et jura ses grands dieux qu'il ne pardonnerait jamais à sa femme de lui avoir joué un tour pareil , et la malheureuse mère en eut un tel chagrin qu'elle en faillit mourir.
Quinze mois encore se passèrent ainsi. Marceline, à bout de courage , prit enfin un parti extrême : elle plaida en séparation de corps.
Ce procès fit scandale ; huit jours durant, on en parla dans tout Paris, et les bonnes langues s'en donnèrent à cœur joie. Les élégants , en quête d'aventures, notèrent Marceline sur leurs carnets et se promirent bien d'égayer le veuvage. Ce fut un véritable événement dans son monde.
Le procès fut gagné sur tous les points, mais Marceline n'en resta que plus triste ; elle sentit que la vie était finie pour elle , et elle pleura longuement en songeant à toutes les promesses de cet amour printanier dont l'automne donnait des fruits si amers.
25ff BOTTES NEUVES.
Pour M. de Chantelaurie , il reprit sa vie de garçon, comme si de rien n'était, et ne s'occupa plus de sa femme qu'avec le notaire qui lui servait sa pension.
Il résulta de tout ceci une chose qui déconcert» bien des g^ens.
Marceline avait le cœur placé haut; elle était fière autant que courageuse ; elle sortit de cette épreuve. plus forte encore. Loin de se consumer en plaintes vaines , elle envisagea résoûlment en face la vie nouvelle qui l'attendait ; elle devina que tous les yeux étaient fixés sur elle, et sa dignité s'en affermit ; toute à sa fille , malgré ses vingt ans et sa liberté reconquise, malgré sa beauté et sa for tune , elle vécut retirée et restreignit ses relations à quelques familles connues pour la sévérité de leurs principes. Pendant quelque temps , les méchants propos allèrent leur train, attendant toujours un éclat; mais bientôt la médisance la mieux aiguisée abandonna d'elle-même la belle veuve, qui s'était, disait-on, bardée de glace et de triple acier. Il y avait bien six ou sept ans qu'elle vivait ainsi,, presque oubhée , quand Samuel la rencontra.
J'aurais grand'peine à dire comment notre héros, avec ses cheveux emmêlés , ses sonnets dantesques et sa belle réputation , s'y prit pour entrer dans cette maison oii ne pénétraient que des douairières et des hommes respectables. Toujours est-il qu'il y parvint, et, petit à petit, dans l'intimité.
Marceline, sans s'en rendre compte peut-être, se plaisait singulièrement en sa compagnie, et je n'affirmerais pas que le côté étrange ne fût pour rien en tout ceci. Samuel avait une nature hérissée d'angles; rien ne s'était assoupli en lui, et s'il gagnait à être connu, il n'était rien moins qu'attrayant de prime abord. Brusque et sauvage, il entendait peu les usages du monde ; les banalités de salon le révoltaient; les fadeurs sentimentales le mettaient hors de lui ; il passait sa vie à réagir contre tout ce qui lui semblait des conventions hypocrites. En revanche, sa figure mobile trahissait à chaque instant ses émotions intérieures. Dans ses œuvres, il avait apporté ce même parti pris de rude sincérité, et jamais il ne recula devant le mot propre, quel qu'il fût. C'était un vrai plaisir pour la douce Marceline d'avoir près d'elle cette nature
franche, pleine de côtés maladifs, qu'elle ménageait maternellement, et dont les emportements la charmaient.
Parfois , en écoutant la poésie sévère et âpre de Samuel, elle se prenait à sourire dans le grand calme de son cœur. Elle songeait aux dithyrambes qui l'avaient enivrée toute jeune, et comparait involontairement. M. de Chantelaurie lui revenait alors dans les moindres détails , et elle ne pouvait concevoir son extravagance à l'aimer comme elle l'avait fait. Parfois, aussi, la voix heurtée et vibrante de Samuel lui remuait l'âme, et elle entrevoyait vaguement , non sans effroi , des orages nouveaux pour ce cœur qu'elle croyait calmé.
Alfred de Musset dit quelque part que les escarmouches amoureuses sont le passe-temps des belles oisives. Je n'irai pas jusqu'à affirmer que madame de Chantelaurie acceptât à l'avance, vis-à-vis d'ellemême, la possibilité d'un combat; mais il est certain que bientôt l'équilibre moral fut rompu , et que dans son cœur troublé mille voix confuses murmuraient entre elles, comme elles avaient déjà murmuré à seize ans.
Une chose la rassurait, toutefois, quand l'inquiétude devenait plus vive : c'était l'apparente indifférence de Samuel. Jamais elle ne surprit un mot, un geste, un regard qui pussent trahir une émotion refoulée. Samuel arrivait à toute heure, tantôt triste et lugubre, tantôt de bonne humeur et disant mille folies. Il semblait trouver étrange qu'on le renvoyât à minuit, par exemple , à cause des gens de la maison, quand il avait encore envie de causer et que le feu pétillait gaiement. L'idée que sa présence prolongée pouvait être compromettante ne lui venait pas un instant. Dans ces visites, d'ailleurs, il n'écoutait que son caprice ; pour une semaine où il se présentait trois fois par jour, il restait souvent deux mois entiers sans donner de ses nouvelles. Marceline s'était faite à ces allures, qui lui rendaient sa tranquillité un moment ébranlée , et le fugitif avait toujours bon accueil quand sa fantaisie le ramenait.
Sur ces entrefaites, Samuel perdit son père : sa douleur fut grande, et, tout naturellement, il s'en alla pleurer chez Marceline. Celle-ci fut émue d6 cette singulière marque de confiance et pleura aved
lui. Quand Samuel se leva pour aller au chemin de fer qui devait remporter dans son pays, Marceline lui tendit la main ; il la prit en silence , la porta à ses lèvres ; puis , éclatant en sanglots , il se jeta à son cou et l'embrassa longuement sans qu'elle songeât à l'en empêcher.'
— Adieu! lui dit-il, aimez-moi, j'en ai bien besoin. Et il sortit comme un fou.
Marceline, restée seule, se sentit toute tremblante et passa à plusieurs reprises ses mains sur ses lèvres.
Le baiser de Samuel les brûlait.
Le départ de Samuel fut à la fois pour Marceline un bonheur et une souffrance. Si, d'un côté, épouvantée devant les émotions qui lui venaient, elle était charmée de sentir bien loin l'objet d'un amour redouté et d'échapper ainsi à des luttes qu'elle entrevoyait avec terreur, d'autre part, elle se sentait
singulièrement triste de le savoir si loin. Qui sait s'il reviendrait jamais ! Peut-être allait-il s'enterrer en province et vivre bourgeoisement dans son canton. Elle avait beau se répéter que c'était un bonheur, son cœur répondait malgré elle, et elle s'étonnait de l'énergie de ses dénégations. Bien des fois , rêveuse à sa fenêtre , elle releva vivement la tête comme au bruit reconnu de son pas. Souvent aussi elle restait immobile et perdue dans les songes, devant sa tapisserie commencée. Dans cgs moments, et pour échapper en quelque sorte à elle-même, elle appelait sa fille et l'embrassait longuement et d'une façon telle que l'enfant s'en étonnait et lui demandait naïvement d'où venaient ces caresses plus vives, et Marceline ne savait que répondre et se sentait malgré elle rougir devant son enfant.
Il y avait huit jours que Samuel était parti, lorsqu'elle reçut une lettre de lui.
Le cœur lui battit fort en brisant le cachet. — Qu'apportait-elle, cette première lettre qu'il écrivait ainsi sans en avoir demandé l'agrément? Était-ce la paix? était*ce la guerre? La lettre de Samuel n'apportait aucune lumière sur cette ques-
tion inquiétante. C'était un long épanchement, sans suite, sans intention autre qu'un violent besoin de se plaindre. Samuel était désolé, malheureux, et demandait les consolations qui lui manquaient dans son isolement. Marceline lui écrivit une lettre douce et fraternelle, vingt fois refaite, en défiance d'elle-même, et dont les moindres mots furent pesés et choisis avec un scrupule inouï. Samuel répondit courrier par courrier. Marceline lui écrivit encore avec la même mesure, et ainsi s'engagea entre eux une correspondance suivie, où, petit à petit, l'abandon remplaça la prudence.
Les affaires de Samuel étaient des plus embrouillées. Son père, digne homme , insoucieux et obligeant, ne laissait guère que des dettes. Il fallut vendre pour satisfaire aux exigences d'une foule de gens, et comme le moment n'était pas favorable, Samuel vendit à vil prix. La maison paternelle, la maison de campagne, les bois, les coteaux où sa jeunesse s'était épanouie, furent adjugés au plus offrant. Ce fut là pour Samuel une source toujours nouvelle de douleurs et de regrets. Et comme Marceline était la seule personne au monde en
qui il pût épancher son âme, il écrivait chaque jour des lettres plus longues et d'un caractère plus intime.
Ce qui devait arriver arriva : Marceline s'oubha un jour; elle lui répondit par une lettre sans calcul et toute pleine d'entraînement, qui le remua jusqu'au fond de l'âme. Il fut émerveillé de cette révélation qui les rapprochait de si près :
« Vous pleurez, ami, disait Marceline : hélas! je t' sais de pires douleurs que celles qui viennent de « la tombe , et bien souvent j'ai envié les larmes de ' ceux qui pleurent sur les morts ! " Samuel lisait et rehsait cette lettre , il en interrogeait les moindres mots , et à chaque fois qu'il revenait à ce cri éloquent, douloureux, il sentait un frisson parcourir tout son corps , comme si l'âme même de Marceline lui eût parlé.
— Pauvre femme ! se disait-il vingt fois par jour, comme elle a dû souffrir pour parler ainsi de la douleur !
Un matin , en s'éveillant , Samuel se mit à écrire à Marceline , comme d'habitude. La fenêtre de sa chambre était ouverte , les bouffées d'air tiède lui
arrivaient des jardins en fleur, et les senteurs pénétrantes des pêchers et des amandiersTenivraient doucement à son insu. L'arrivée d'un voisin rompit le charme et le força à laisser la lettre inachevée ; quand il voulut la reprendre , il relut rapidement ce qu'il avait écrit et s'arrêta tout étonné. Cette lettre était pleine d'amour et de passion, et s'il n'eût été dérangé, il l'eût cachetée sans la relire, comme il avait fait pour tant d'autres.
Cette pensée le fit frémir ; il resta longtemps bouleversé , indécis , dans un état de trouble incroyable.
— Je l'aime donc? s'écria-t-il enfin. Et qui sait, mon Dieu! si déjà je ne lui ai pas écrit comme aujourd'hui, sans me douter de ce que contenait ma lettre? Je l'aime, répétait-il, c'est certain, je l'aime ! et dès longtemps, et je ne m'en aperçois qu'aujourd'hui !
Il était comme fou ; un moment l'idée lui vint de jeter la lettre au feu mais tout à coup :
— Non, s'écria-t-il, c'est Dieu qui le veut! ce qui est écrit est écrit ! Et il courut lui-même jeter la précieuse missive à la poste.
Grand fut le saisissement de Marceline en lisant cette déclaration redoutée qu'elle avait pressentie bien des fois , mais qu'elle avait essayé de se figure r impossible. Qu'allait-elle répondre , et comment ménager cette âme dont elle connaissait toute la sensibilité ?
De son côté , Samuel ne vivait plus , il attendait avec anxiété , et se reprochait amèrement sa téméraire folie. — Malheureux, se disait-il, qu'ai-je fait? je viens de perdre, à coup sûr, ma meilleure, ma seule amie !
La lettre de Marceline arriva à jour fixe.
Elle était longue , affectueuse et triste :
« Pourquoi, lui disait-elle, pourquoi avez-vous « donné un nom à cettesympathie de nos âmes ? Pour- « quoi avez-vous prononcé ce fatal mot d'amour ? « 0 Samuel ! ne savez-vous pas que je ne puis ' aimer ainsi ? Ne savez-vous pas qu'il est des « mots qui m'épouvantent ? Vous souffrez , vous « êtes seul; je serai votre mère, enfant; je serai ' votre sœur, mon frère! Aimez-moi comme une « mère , comme une sœur , et si cet amour vous ' suffit, Samuel, prenez-le sans réserve. »
Samuel sentit une joie folle dans son cœur en lisant ces lignes.
A moi! Elle est à moi! s'écria-t-il; elle consent à aimer son frère , son frère sera son amant !
Il ne savait plus tenir en place : s'il l'eût pu , il fût, le jour même, parti pour Paris. Rien ne peut donner une idée de l'activité qu'il déploya pour en finir avec la province : afin d'aller plus vite, il sacrifia ses intérêts déjà si compromis. Son notaire n'y comprenait rien, et toute sa petite ville le crut fou. 11 était fou, en effet; mais quelle sagesse vaut cette folie qu'on n'a qu'une fois et sur le souvenir de laquelle on vit sa vie entière ?
Enfin tout fut terminé : — « Je pars ce soir, je vous aime ! » écrivit-il à Marceline. Et il dit adieu, pour toujours peut-être, à ce pays natal qu'il avait tant aimé jusque-là, et qui était devenu pour lui le désert qui le séparait de la terre promise.
Si vous le permettez, j'ouvrirai une parenthèse. En agissant ainsi, Samuel était aveuglé par la passion, et prenait à coup sûr le pire moyen d'arriver à ses fins. Un homme habile aurait entretenu le plus longtemps possible cette correspondance dangereuse où chaque jour Marceline perdait du terrain. Quand l'ennemi est à distance, il paraît bien moins redoutable ; peu à peu l'âme s'énerve , et l'on s'endort souvent dans une fausse quiétude. Par contre, lorsque le danger est imminent, l'énergie se réveille et la résistance s'organise, une résistance désespérée qui fait arme de tout.
Ainsi fut-il pour Marceline : cette arrivée prochaine de Samuel l'épouvanta ; il revenait, et, fort des confidences arrachées à l'abandon de la correspondance, fort des aveux obtenus, il allait engager avec elle une lutte , inévitable maintenant, elle le sentait bien.
Du premier coup d'œil , elle prévit l'attaque et s'y prépara résolument, appelant à elle tout le courage qui lui restait.
— Mon frère , mon pauvre Samuel , mon enfant ! lui dit-elle en l'embrassant maternellement au front , quand il entra chez elle les bras ouverts et le visage en feu.
Samuel fut un moment étourdi de cet accueil.
— Marceline, balbutia-t-il , chère Marceline î
— Mon pauvre cher enfant, répéta Marceline en lui prenant la main avec effusion... vous voilà donc enfin , mon frère !
— Je ne suis pas votre frère , je ne suis pas votre enfant , s'écria éperdument Samuel. MarceUne,je t'aime !
Et il voulut la serrer dans ses bras.
Marceline se dégagea doucement ; elle était pâle et tremblante , mais sa résolution restait très-ferme.
— Samuel, dit-elle d'une voix grave, après un silence , asseyez-vous et écoutez-moi.
Samuel s'assit ou plutôt se laissa tomber, sans mot dire, sur un fauteuil, dominé par l'accent de Marceline et comme privé de volonté.
— Hélas ! mon pauvre enfant , dit Marceline en prenant une des mains de Samuel dans les siennes, je le sais bien que vous m'aimez , et c'est là ce qui me remplit l'âme de tristesse et de douleur. Il ne faut pas m'aimer ainsi, mon frère, ce serait un malheur pour nous deux. Soyez raisonnable, Samuel , pensez à vous, pensez à moi! Je vous jure que vous vous trompez sur votre propre cœur. Promettez-moi de ne plus me parler d'amour, de ne m'en parler jamais ! Me le promettez-vous, mon frère ?
— Je vous aime ! répondit Samuel, en sanglotant sur les mains de Marceline.
— Enfant , dit-elle après un nouveau silence , savez-vous seulement qui je suis ? Écoutez-moi , vous verrez si vous pouvez m'aimer.
Marceline raconta alors , avec de grands détails , sa vie passée, l'amour qu'elle avait eu pour M. de Chantelaurie , ses désespoirs, ses déchirements, ses angoisses. — Hélas ! finit-elle en portant la main à son cœur , je n'ai plus que des cendres là
— Vous aimez encore cet homme ! dit Samuel avec éclat.
— Moi ! fit-elle en devenant plus pâle encore , Dieu m'est témoin que je ne Taime plus; mais je l'ai tant aimé que mon cœur s'est desséché pour tout homme comme pour lui.
— Mais je vous aime , moi! répétait Samuel, qui ne pouvait pas trouver autre chose à dire.
— Eh ! s'écria Marceline en se levant à demi avec un accent de fierté indicible , pour qui m'avezvous donc prise ? que voulez-vous de moi ? pensezvous que je puisse, que je veuille être votre maîtresse?
— Tiens, s'écria Samuel en se jetant à ses pieds, prends ma vie, prends mon âme... Je t'aime... et je ferai tout pour t' obéir !... Cet homme est entre nous; eh bien ! dis un mot, je tuerai cet homme ! Tu seras ma femme , veux-tu ?
— Samuel, — dit Marceline, d'une voix tremblante et étouffée , vous êtes fou !
— Oui, reprit Samuel avec véhémence, je suis fou, et Dieu veuille que je ne me réveille jamais de ma folie ! Je t'aime! je te désire! je te veux de toutes les forces de mon âme, de toute la puissance de mon cœur; si tu n'es pas à moi, le monde est
vide, le soleil est mort, la nature est morte, tout est mort pour moi ; tu es ma vie , mon ambition , mes désirs, ma joie et mon orgueil! Pourquoi ne m'aimerais-tu pas, puisque je t'aime? Aime-moi ! Aimemoi, Marceline, je te le dis, il faut m' aimer ! — Va, je te ferai bien heureuse! Veux-tu mon sang? veux-tu ma vie ? Tiens , dis-moi seulement que tu m'aimes, et tue-moi après , si tu le veux !
Marceline se sentait défaillir ; son âme succombait à la violence des émotions dont elle était remplie ; un nuage humectait ses yeux, et sa pensée seule repoussait encore les audacieuses caresses de Samuel,
Celui-ci , véritablement pris de folie , la tenait enlacée dans ses bras , lui murmurant à voix basse des paroles ardentes qu'elle ne comprenait plus. Il avait conscience de son triomphe , mais son cœur était tellement gonflé de désirs , de bonheur , de passion , qu'il croyait à chaque instant le sentir se briser dans sa poitrine et qu'il restait comme paralysé par la puissance même de son bonheur. Il se fit un silence pendant lequel leurs lèvres s'unirent dans un long baiser , et Marceline , vaincue , cacha sa tête dans le sein de Samuel,
En ce moment, un éclat de rire clair et enfantin retentit dans la cour.
— Ma fille ! s'écria Marceline , en se redressant d'un bond , en se dégageant des bras d'acier qui la serraient. Ma pauvre fille ! Et avant que Samuel eût le temps de se reconnaître , avant qu'il songeât même à la retenir, elle s'enfuit comme une folle dans sa chambre , dont elle ferma derrière elle la porte à double tour.
Samuel resta seul, étourdi, haletant, bouleversé, sans idée , les bras pendants , l'œil fixe et morne. Il voulut s'élancer, ses jambes tremblantes se dérobaient sous lui; il voulut crier, la voix lui manqua : il éleva les mains au-dessus de sa tête , avec une expression d'angoisse et de désespoir, et retomba comme foudroyé sur le divan.
Une femme dont le cœur est troublé ne résiste pas deux fois à pareille épreuve. Marceline le comprit, et, quand elle put rassembler ses idées.
toute son énergie se porta sur une seule pensée, sa défense contre Samuel et contre elle-même. Elle écrivit à sa mère de venir au plus vite , et prétexta une indisposition pour échapper à ce redoutable tête-à-tête qui devait inévitablement se représenter. Pendant cinq jours Samuel vint inutilement sonner à sa porte ; il reçut toujours la même réponse. Il écrivit lettres sur lettres , se promena des nuits entières sous les persiennes closes , fit le guet dans la rue , attendant toujours un mot , un signe : rien ne viiit. Il était réellement au désespoir et ne savait que devenir.
Le sixième jour, un petit billet arriva. Samuel brisa le cachet en tremblant ; le billet ne contenait que ces deux lignes :
— «Je vais mieux, venez ce soir, je vous attends « à diner.
« Marceline. »
— Ah ! misère ! s'écria Samuel en froissant le papier avec violence , quelle horrible comédie et quelle torture !
Il se leva le cœur plein de colère , et des larmes
dans les yeux ; il se sentait suffoquer , il avait besoin de grand air , et il sortit , résolu à ne pas répondre à cette invitation bourgeoise qui Texas* pérait.
— A-t-elle perdu la tête ? répétait-il sans cesse ; elle m'invite à dîner ! et elle s'imagine que je vais y aller, comme cela, tout bonnement... Elle est folle !
Il monta et descendit au moins quatre fois les Champs-Elysées dans toute leur longueur au milieu du bruit qu'il n'entendait pas , des promeneurs qui s'écartaient devant lui comme devant un fou.
— Elle est folle ! répétait-il machinalement et parfois tout haut, il faut qu'elle soit folle vraiment !
Il marcha ainsi devant lui jusque vers cinq heures. A cinq heures et demie, et sans qu'il pût s'expliquer comment, il était à la porte de Marceline.
Au moment de sonner , il s'arrêta encore.
— Je suis un lâche, se dit-il, et je mérite bien qu'elle me traite ainsi ; mais ne plus la voir pour tant !... la perdre tout entière !
Cette pensée l'emporta sur toutes ses résolutions,
et il tira le cordon avec une énergie désespérée.
Marceline travaillait entre sa mère et sa fille quand Samuel entra dans le salon.
Elle pâlit légèrement, et lui tendant la main avec vivacité :
— Que vous êtes aimable d'être venu! lui dit-elle d'une voix émue. — Je comptais bien peu sur votre exactitude, je l'avoue.
Samuel sentit la main de Marceline tremblante dans la sienne ; il la porta en silence à ses lèvres , ne pouvant trouver un mot à répondre; malgré ses efforts, ses yeux s'emplirent de larmes.
Marceline le présenta à sa mère, et, pendant que la bonne dame essayait d'engager la conversation, elle attira sur ses genoux la petite Claire, et l'embrassa longuement, comme pour se donner du courage.
Samuel était réellement anéanti ; il répondait au hasard et perdait à chaque instant conscience du lieu où il se trouvait, écrasé par les pensées qui lui revenaient avec une persistance implacable.
En passant dans la salle à manger , il se trouva un instant derrière Marcehne.
— Oh ! lui dit-il à voix basse, si vous saviez quel mal vous m'avez fait!
Marceline le regarda sans lui répondre, et lui désigna en silence sa place à côté de sa mère.
— Mon Dieu! pensa Samuel, comme elle m'a regardé! serait-ce possible qu'elle eût souffert aussi?
Cette pensée fit une diversion heureuse, et il sentit comme un poids immense de moins sur sa poitrine.
Après le dîner , qui fut froid et embarrassé , on revint au salon.
— Tenez, monsieur Samuel, dit Marceline en ouvrant son album à une page blanche , écrivez-moi quelques vers, ici... ceux que vous voudrez.
— Mes vers sont tristes , répondit Samuel , vous le savez bien, et je n'entends rien à tourner des madrigaux.
— Qui donc vous demande une fadeur? dit Marceline ; j'ai envie de vers ce soir; m'en refuserezvous?
— Je ne comprends pas , dit Samuel en la regardant avec intention , l'intérêt que peuvent avoirpour
VOUS des vers faits pour une autre. Vous le voulez , soit...; seulement vous perdez le droit de vous plaindre, je vous en avertis.
Et il écrivit , non sans quelque émotion :