CONSEIL DE FAMILLE
A cinq ou six jours de là, en effet, M. de Peyre arriva au château. Comme toutes les années précédentes, il quittait son gouvernement pour trois mois, et se rendait à Versailles faire sa cour. Marie, que sa mère n'avait pas encore osé informer de ce qui était décidé à son égard, accueillit joyeusement celui qu'elle appelait dès longtemps son bon ami , et qui n'était jamais venu sans lui faire quelque cadeau délicat.
Après les premières embrassades, le vieux comte
signe à sa fille de s'approcher.
— Mon enfant, lui dit-il à voix basse , nous avons à causer des choses les plus sérieuses , M. de Peyre, votre mère et moi... Laissez-nous donc jusqu'au diner, s'il vous plaît.
Marie regarda son père toute surprise et sortit
aussitôt, préoccupée malgré elle de la solennité insolite avec laquelle on lui parlait.
Quand elle fut sortie , le comte prit la parole :
— Mon vieil ami , dit-il , nous ne saurions avoir de secrets pour vous; il nous est impossible de conserver Marie-Angélique plus longtemps ici sans danger. L'heure des résolutions suprêmes a sonné, et j'ai compté sur votre assistance amicale pour nous aider à faire au mieux.
M. de Peyre s'inclina.
— Mon crédit n'est pas grand, dit-il; mais tel qu'il est, je le mets tout à votre service... Parlez sans crainte.
— Vous devinez , mon ami , reprit le comte avec effort, quel est l'ennemi contre lequel nous avons à lutter?
— L'amour, n'est-ce pas?... A l'âge de Marie et belle comme elle est, quoi de plus naturel!..,
— Sans doute, et si cet amour pouvait avoir une solution avouable, je n'aurais garde de me jeter au travers; mais la pauvre enfant court en aveugle audevant des plus cruels mécomptes, et notre devoir impérieux est de lui venir en aide contre elle-même.
— Et peut-on savoir sur qui se sont portées ses préférences?
— Sur un de mes neveux, brave garçon plein d'iionneur et de droiture, mais en même temps le plus mince cadet d'alentour. Je ne fais pas doute qu'il ne l'adore; mais, par malheur, ce n'est pas, vous le savez, avec des roucoulades qu'on redore les blasons et qu'on relève les tours écroulées... Il me faut un gendre riclie, et Marie est assez belle, ce me semble, pour le devoir à ses beaux yeux.
— Il est difficile, en effet, dit M. de Peyre, de rencontrer beau lé plus parfaite !
— N'est-ce pas ! reprit le comte avec un mouvement d'involontaire orgueil, n'est-ce pas que notre Marie n'est pas faite pour un cadet de famille, et qu'elle peut prétendre à mieux qu'aux hobereaux de village qui la courtisent?
— Oh! certes î et sans conteste aucune!
— Eh bien ! mon ami , nous avons pensé , madame de Scorailles et moi , à vous confier Marie-Angélique, notre fille unique j votre chère filleule, et nous n'attendons que votre agrément pour vous substituer à
tous nos droits paternels et maternels, en vue du meilleur établissement possible de notre enfant. Avons-nous trop présumé de votre amitié?
— Non, répondit M. de Peyre, et je ne relire rien de ce que j'ai dit; je suis tout vôtre, dans la mesure de mes forces. Déjà, Tan dernier, je vous Tai proposé ; ma sœur, madame de Maillebois, est gouvernante des demoiselles d'honneur de Madame, et s'il vous plaisait que je fisse donner la première vacance à Marie-Angélique...
— Ce serait un grand honneur pour nous, dit vivement le comte... un honneur inespéré!
— Mais, hasarda madame de Scorailles, la cour!... y avez-vous bien réfléchi, Jean? une enfant si jeune!... dans un tel milieu! Je tremble, je l'avoue, à cette seule pensée...
— Rassurez-vous, ma cousine, dit M. de Peyre, ma sœur est une personne sévère, mère comme vous , et qui sait tout ce que son rôle comporte de responsabilité... Depuis qu'elle tient sa charge, voici, à ma connaissance, certainement plus de la moitié de ses pupilles qui trouvent un établissement honorable.
— Vous Fentendez, madame, dit le comte, votre cousin ne dit là que ce que je vous ai toujours dit...
— Je le reconnais, monsieur... cependant c'est plus fort que moi! Je vous le répète, Marie seule... à la cour! je tremble!
— Écoulez, dit M. de Peyre, ne brusquons rien, attendez de mes nouvelles; je vous promets de ne pas vous laisser trop longtemps attendre. Je vous ferai écrire par madame de Maillebois elle-même pour plus de sCireté, voulez-vous?
— C'est inutile , mon vieil ami , et toutes lenteurs peuvent être funestes; songez donc! Marie vit auprès de nous dans une liberté absolue... elle va et vient à sa fantaisie , rentre ou sort selon son caprice. Tant que le cœur est tranquille , le danger n'est pas grand; mais s'il s'est ému, comme nous le redoutons, quelles garanties avons-nous, en dehors de sa fierté? Vieux et infirme comme je suis, quelle surveillance puis-je exercer?... et puis, à qui la confier pour vous l'amener à Versailles? IN'est-il pas plus simple et rassurant de profiter de votre équipage? Pour ma part, je serai bien plus tran-
quille , et ce me sera une consolalion véritable dans le déchirement de cœur qui m'attend.
— Eh bien ! dit M. de Peyre , qu'il soit fait selon votre désir : j'emmène Marie avec moi... Préparez tout pour son départ, ma cousine; mes relais sont commandés jusqu'à Paris, et je ne peux vous accorder ni un jour, ni même une heure de sursis.
Madame de Scorailles se leva sans répondre et vint se jeter en sanglotant au cou de son mari*
— C'est votre volonté, Jean, dit-elle; que votre volonté soit faite, et que Dieu nous accorde la force d'un tel sacrifice !
A table, et pour la première fois, Marie fut frappée de la tristesse et de la pâleur de sa mère. De son côté, le vieux comte buvait du vin de Jurançon à larges rasades, contre toute habitude. Elle devina vaguement que quelque chose qui devait la toucher de près allait lui être confessé.
En effet, quand le dessert fut servi et que les domestiques se furent retirés, le comte prit la parole, et d'une voix émue, mais calme :
— Marie-Angélique , dit-il , écoutez ce que j'ai à vous dire :
La jeune fille le regarda , interdite , et , sans comprendre encore pourquoi on lui parlait avec cette solennité :
— Je vous écoute , mon père, dit-elle d'une voix tremblante d'émotion :
— Mon enfant, reprit le comte lentement, — vous avez aujourd'hui seize ans révolus ; il est temps de penser sérieusement à votre avenir. Vous le savez , nous sommes pauvres ; ce château tombe en ruine, et nos terres sont grevées de dettes et d'hypothèques. Si votre mère et moi venions à mourir, ce qui ne peut, du reste, tarder beaucoup, selon la volonté de Dieu, nous vous laisserions seule, sans guide, à la merci du besoin, et cette pensée empoisonne nos derniers jours. Vous avez refusé jusqu'à ce jour tous les partis honorables qui se sont présentés. Nous n'avons pas voulu lutler contre vos répugnances , et vous avons laissée libre. Il faut pourtant que nous pensions à vous, malgré vous-même. Voici donc ce que nous avons décidé, votre mère et moi.
Le vieillard s'arrêta un moment; Marie l'écoutait en silence et presque avec épouvante.
— Demain, reprit le comte avec effort, vous partirez avec M. de Peyre pour Paris. Là, vous entrerez dans la maison de madame la princesse, femme de Monsieur, frère du roi. Montrez-vous, par votre conduite , dig;ne de l'honneur qui vous attend; pensez à nous et n'oubliez jamais ce que vous devez à notre nom et aux cheveux blancs de votre père.
Marie devint pâle comme une morte.
La pensée de résister à la volonté du comte ne lui vint pas un moment.
Mais la douleur inattendue fut si vive, que les larmes jaiUirent violemment de ses yeux, sans qu elle pût prononcer une parole.
Après un premier moment de stupeur, elle courut se jeter au cou eu vieillard en sanglotant amèrement, pendant que, de son côté, la pauvre mère pleurait en silence.
Le comte, ne pouvant résister à l'émotion qui le gagnait malgré lui, la serra dans ses bras et l'embrassa à plusieurs reprises avec une tendresse et un abandon inaccoutumés.
— Mon enfant, ma chère enfant, répétait-il,
calme-toi, si tu nous aimes; ta douleur nous fait mal, et nous avons besoin, nous aussi, de tout notre courage. — Tu le vois, Marie, je pleure. Eh bien! sois forte, toi, donne-nous l'exemple de la résignation courageuse. Crois-tu que mon cœur ne se déchire pas à la pensée de cette séparation? Mais il le faut, Marie; tu le comprends, j'en suis ^ûr, et tu ne feras pas mentir ton grand cœur, n'est-ce pas?
Marie embrassa convulsivement son père , et avec une énergie entrecoupée de sanglots :
— Vous savez bien que je partirai, mon père, dit-elle, puisque telle est voire volonté; mais, je vous en prie, laissez-moi encore pleurer à mon aise dans vos bras.
M. de Peyre s'approcha en ce moment, et déposant un baiser sur le front de la jeune fille :
— C'est bien, dit-il; je reconnais ma brave demoiselle! Je suis fier d'être son parrain, et je l'aimerai comme ma propre fille.