AUNE JEUNE... VEUVE
Dans le tranquille orgueil de votre liberté, Vous regardez à peine autour de vous, madame, Et jamais un frisson, venu du fond de l'âme, N'altère, même un jour, votre sérénité.
Rien ne saurait troubler votre calme beauté; Jamais on ne surprit en vous un cri de femme. Et jamais on ne vit d'une secrète flamme Briller l'humide éclat de votre œil velouté.
Je ne sais si pour tous, en votre âme indolente, Pour tous comme pour moi vous êtes nonchalante, Ou si réellement mon amour vous fait peur. . .
— Vous avez bien raison d'en être épouvantée!... Que je te tienne seule, une heure, cœur à cœur, Et ton marbre glacé palpite, ô Galatée !
Marceline lut le sonnet rapidement, et l'audace de Samuel l'effraya. S'il osait ainsi, et jusque sous les yeux de sa mère, la poursuivre des déclarations impérieuses de son amour, de quoi ne serait-il pas capable dans tout autre moment, le jour où, par
hasard, elle se trouverait seule avec lui ! que n'avaitelle pas à redouter? Son parti fut pris sur-le-champ ; et , sans regarder Samuel qui la suivait des yeux avec angoisse :
— Chère mère, dit-elle, écoute les vers de M. Samuel; ils sont fort beaux!
Et, sans émotion apparente, comme si vraiment elle n'eût eu à redouter aucune allusion , elle lut le sonnet d'un bout à l'autre, en le scandant harmonieusement.
Samuel était confondu de stupeur ; il se croyait le jouet d'un rêve, et la douce voix de Marceline lui arrivait comme un chant ironique et glacé.
— Combien y a-t-il de temps que vous avez composé ceci? fit-elle en refermant l'album avec calme. — Vous êtes consolé, je suppose?
— Madame , balbutia Samuel , en se levant à demi , pâle et le cœur horriblement serré, je souffre, et je vous demande la permission de me retirer.
— Déjà? dit Marceline, sans lever les yeux sur lui. Aura-t-on du moins le plaisir de vous revoir bientôt?
— On ne me reverra jamais ! répondit sourde-
ment Samuel , et , oubliant la présence de la mère et de la petite fille , sans se rendre compte de ce qu'il faisait , fou de colère , de douleur , de désirs , il mordit la main que Marceline lui donnait à baiser , si cruellement qu'elle jeta un cri.
Quand Samuel revint à lui, il était de l'autre côté de l'eau , longeant les quais , incapable encore de s'expliquer comment il se trouvait si loin de la rue Pigalle. Peu à peu la fraîcheur du soir calma les bouillons de son sang, et il se prit à réfléchir sur son inconcevable folie.
Il était peu probable qu'après ce bel exploit Marceline consentît jamais à le revoir.
— Je me suis conduit comme un sauvage, se disait-il, et je crois vraiment que si je l'eusse tenue seule, je l'eusse déchirée à belles dents... Quel horrible monstre! Elle est perdue pour moi... eh bien! tant mieux! j'aime mieux cela que cette incertitude dévorante... Elle est perdue!... c'est bien!... quoi? elle est perdue !... après?...
Il marchait à grands pas , criant par moments , déchirant son mouchoir, cherchant en vain une larme dans ses yeux desséchés.
Il arrivait devant Tortoni, quand une calèche à deux chevaux faillit Fécraser en tournant la rue Taibout. Un jeune homme pâle et d'une tournure assez distinguée descendit de la calèche et tendit la main à une femme d'une beauté surprenante, qui, avant de monter le perron , promena autour d'elle un regard hardi.
Malgré toutes ses tristesses et toutes ses colères, Samuel fut comme ébloui de cette beauté souveraine.
— Quelle est cette femme? demanda- t-il à Fun de ces deux mille amis intimes qu*on a à Paris et dont on ne sait pas les noms.
— Vous ne connaissez pas Maxence? mais d'où sortez- vous, cher? répondit Tami. On a dansé chez elle tout cet hiver... des bals charmants... parole d'honneur! Voulez-vous que je vous présente?
— Merci, dit Samuel, je n'y tiens pas plus que cela.
Et il rentra chez lui dans un état de trouble tel qu'il s'épouvantait lui-même par moments des folies qui traversaient son cerveau.
— Ah! si je pouvais me venger, répétait-il dans son ardente insomnie , la faire souffrir comme je
souffre , lui rendre au centuple le mal qu'elle me fait !
L'image de Maxence lui revint tout à coup avec énergie.
— Qui sait? dit-il, peut-être la vengeance est là! Marceline ! Marceline ! je te hais , à cette heure , plus violemment que je ne t'ai aimée !
Les crises d'une telle intensité durent peu , par bonheur. Après une horrible nuit d'insomnie, Samuel, brisé de fatigue, s'était endormi tout habillé sur son lit; il était cinq heures du soir quand il s'éveilla. Lorsqu'il eut rassemblé ses idées, il fut tout étonné de se sentir la tête si libre et le cœur si calme. Bientôt le souvenir de son incroyable sottise lui revint avec vivacité , et un certain trouble le prit au cœur; il était honteux de lui et se sentait des remords. Il sortit pour échapper à la soHtude, à luimême ; il avait besoin de bruit , de mouvement ; il gagna le boulevard Italien.
Sur le boulevard, il fit rencontre de quelques amis et essaya de s'étourdir par des paradoxes; mais il sentait bien que son rire était une grimace, et qu'il ne pouvait vaincre le noir chagrin qui l'oppressait.
Mademoiselle Maxence lui revint en mémoire.
— Parbleu ! dit-il , voilà mon affaire ! Aux grands maux les grands remèdes ! 11 faut que cette créature me serve de médecine et de médecin.
Et, sans hésiter, sans recommandation d'aucune sorte , il se présenta hardiment au logis de l'infante , résolu d'emporter la place d'assaut, à quelque prix que ce fût.
Par malheur, le matin même, mademoiselle Maxence était partie pour l'Italie avec M. de G... et ne devait pas revenir avant six mois.
— Je n'ai vraiment pas de chance en mes fantaisies , se dit Samuel en reprenant d'un pas ralenti le chemin du boulevard.
Comme il s'asseyait devant le café Anglais , un ami intime passa avec deux femmes.
^ Soupes-tu ce soir? demanda l'ami.
— Je n'en sais rien, répondit Samuel.
— Alors , tu acceptes. Je te présente mademoiselle Olympe, charmante personne qui débarque de Bordeaux, et dont l'éducation est à faire; Olympe, je vous confie à mon ami Samuel, un homme charmant.
— Allons , dit Samuel en se levant et en offrant son bras à la petite personne , trêve de compliments , je soupe, mais à une condition.
— Laquelle? demanda la petita voix flùtée de mademoiselle Olympe.
— A la condition qu'on me grisera comme plusieurs Polonais, dit Samuel, la raison m'inspirant aujourd'hui une horreur toute particulière.
— C'est convenu , dit l'ami , je m'en charge.
Et Ton se mit en route pour un restaurant des Champs-Elysées.
De ce jour-là commença pour Samuel une vie folle qui ne fut pas sans retentissement, mais que je ne saurais raconter, quand même j'en aurais envie. A cette époque, je le connaissais fort peu, et nous ne nous sommes guère liés que vers la fin de ses pauvres écus, qu'il menait alors si bon train. Dans un certain monde où Ton parlait de ses
excentricités , Samuel passait pour un riche fils de famille, blasé de bonne heure, courbé sous un ennui implacable , courant à la ruine sans bravade comme sans souci. Il eut un moment de mode; Théritage paternel dura six mois à manger, et Samuel ne s'arrêta que lorsque tout fut bien fini, A ce moment, il se mit à réfléchir sur lui-même; la bourse était vide , mais le cœur était plus vide encore.
Il recula épouvanté devant son impuissance à chasser le souvenir vainqueur de Marceline ; ivresse, débauche, folies de tous genres, tout avait été inutile : Marceline restait toujours présente à son âme.
Pendant ces six mois , il ne l'avait pas rencontrée une seule fois ; mais le lendemain d'une orgie , quand la raison revenait , l'image de Marceline reprenait sa place un moment usurpée , et l'oubli brutal pouvait seul prévaloir contre elle.
— C'est fini! me disait-il un jour, je sens là que j'en ai pour la vie ; tout ce que j'ai fait pour l'oublier n'a fait que me rendre plus indigne d'elle, et ce sera mon expiation que cet amour sans assouvissement !
11 faut rendre à Samuel cette justice qu'une fois
ruiné, il ne chercha point, comme tant d'autres, à continuer une existence devenue impossihle. Il aurait pu, grâce à l'argent dépensé, profiter de ces crédits qui venaient au-devant de lui, et s'endetter princièrement; mais l'idée ne lui en vint même pas. C'était, je crois l'avoir dit, une nature droite et courageuse ; il prit son parti sur-le-champ, vendit son riche mobiher, ses armes, ses objets d'art, et se retira dans le petit appartement mansardé où nous l'avons trouvé au commencement de ce récit. Il ne garda de sa vie fastueuse qu'un goût vif pour une mise élégante et soignée ; le peu d'argent qu'il gagnait en travaillant passait en habits et en linge; jamais on ne lui vit une tache sur les vêtements, et, dans ses temps de désastre, il préférait ne pas sortir de quinze jours plutôt que de se montrer sans gants et chaussé de rencontre.
Le jour même où il quittait son appartement de la rue de la Paix, le hasard voulut qu'il se croisât une seconde fois avec la voiture de Maxence. Maxence était de retour depuis deux jours et revenait de Rome plus johe que jamais.
Samuel la suivit longtemps des yeux , non sans
un certain trouble. De tous ses désirs depuis six mois, Maxence était le seul qu'il n'eût point réalisé, et souvent il avait évoqué l'image de la belle créature pour l'opposer à celle de Marceline.
— Tu viens bien tard, pensa-t-il, et c'est dommage ! avec toi peut-être j'aurais oublié !
A quelque temps de là, Samuel rencontra Marceline ; le sang lui reflua au cœur, et il la salua profondément, tremblant d'émotion.
Madame de Chantelaurie parut aussi émue de son côté, et tendant la main à Samuel :
— Je suis bien heureuse de vous voir, lui dit-elle d'une voix douce et pénétrante; ne voulez-vous pas faire la paix?
— Vous êtes un ange, balbutia Samuel; vous avez pu oublier... me pardonner.
— Ne parlons jamais de cela, dit Marceline; je suis pour moitié au moins dans vos torts, et il y a longtemps que je ne me souviens plus que de ce que j'aimais en vous. Yiendrez-vous me voir quelquefois, mon frère?
— Votre frère ! s'écria Samuel en pâlissant; toujours cette ironie, toujours ce mensonge! Tenez,
madame, comment voulez-vous que j'aille vous voir chez vous, et que je me contente de ce doux nom de frère... quand, après six mois d'absence» en pleine rue, au milieu de tout ce monde, je tremble en vous parlant? J'ai des envies folles de me jeter à vos pieds et de crier mon amour sur les toits !
— Vous êtes toujours fou! mon Dieu! murmura Marceline d'une voix étouffée.
— Eh! reprit Samuel, croyez-vous que je ne le sache pas? Oui, je suis fou, c'est visible. Si vous saviez ce que j'ai fait pour vous chasser de mon amour! si j'osais vous dire dans quels bourbiers je me suis plongé pour échapper à votre souvenir ! Rien n'y a fait et rien, ne pouvait y faire. Écoutez, Marceline : il y a six mois, vous me disiez que je me trompais sur moi-même, sur mon amour. Eh bien, aujourd'hui, il faut bien en prendre son parti, cet amour est là, profond, enraciné, irrémédiable; je sens cela comme je sens que j'existe. J'ai eu des torts envers vous ; eh bien! si je vous revoyais, oui, malgré tous mes fermes propos, malgré tout mon repentir, je vous le jure sur ma parole d'honnête
homme, je sens que je manquerais à toutes mes résolutions, à toutes mes promesses. Que voulezvous! je vous aime! et j'aurai beau faire, jamais vous ne pourrez être une sœur pour moi.
— Venez me voir, répondit rapidement Marceline, effrayée de l'exaltation croissante de Samuel; vous oubliez que nous sommes dans la rue, et je tremble qu'on ne vous entende.
— Pardonnez-moi, Marceline, il y a si longtemps !... Tenez, soyez franche avec moi, je vous en prie... Pouvez-vous, voulez-vous m'aimer? Je vous ai offert autrefois de tuer M. de Chantelaurie ; je vous jure que je le tue ce soir, si vous le permettez. Vous n'avez qu'un mot à dire pour cela. Mettez-vous à ma place, Marceline. Quand vous êtes loin de moi, je souffre, mais je puis supporter ma souffrance. Mais quand je vous vois, tout mon être frémit, ma volonté se révolte, je ne suis plus le maître de mes sens, de mon âme ! je suis à vous tout entier, et je vous défie de trouver un sacrifice que je ne sois prêt à vous faire, excepté celui de mon amour. Voulez-vous que je sois illustre? aimezmoi, je vous jure que je deviendrai grand. Je suis
entre vos mains, Marceline, et vous pouvez faire de moi ce qu'il vous plaira.
— Je vous pardonne, Samuel, dit Marceline d'une voix émue. Je vous plains aussi, et je prierai Dieu chaque jour pour que vous me reveniez guéri... Adieu!
Elle lui tendit la main pour rompre cet entretien qui lui rendait toutes ses terreurs passées. Samuel serra longuement la main de Marceline dans les siennes, et d'une voix lente :
— Adieu , lui dit-il ; seulement souvenez-vous de ceci : en quel temps, en quel lieu que ce soit, demain comme dans dix ans , quand vous voudrez de moi , vous me trouverez ; vous me connaissez bien aujourd'hui ; rappelez-vous que tout est sérieux entre nous ; si jamais vous m'écrivez : Venez ! pensez à quoi ce mot vous engage. Je vous veux sans réserve, et j'aime mieux vous perdre que de ne pas vous avoir tout entière. Adieu! maintenant , j'attendrai !
— Jamais ! jamais ! répéta Marceline en retirant sa main des mains de Samuel, et en s' enfuyant presque à travers les rues , tant son trouble était grand.
— Jamais! répéta Samuel. Eh bien! soit... tout ou rien , j'aime mieux cela !
Marceline rentra chez elle dans une agitation incroyable. Cette rencontre avec Samuel mettait à néant une dernière espérance ; sans que celui-ci pût s'en douter, elle ne l'avait jamais perdu de vue pendant ces six mois, et, à chaque fois qu'on venait lui raconter une folie nouvelle , elle se confirmait dans cette pensée rassurante , que Samuel l'oubliait de plus en plus. Replacée tout à coup face à face avec cet amour redoutable , elle fut étrangement émue , et son premier sentiment fut la peur. Sa mère était retournée en province, et elle se trouvait plus seule que jamais. Et puis, faut-il le dire? son propre cœur l'épouvantait plus que Samuel même. Malgré elle, cet amour absolu la touchait. Au miheude ses alarmes, elle éprouvait un plaisir singulier à penser qu'elle était vraiment la maîtresse de cette âme ardente, et parfois elle se surprenait à être fière de sa puissance. 11 y avait des jours, aussi, où
elle se sentait plus triste et plus isolée que de coutume; elle pensait alors que si M. de Chantelaurie ne se trouvait pas entre elle et Samuel , elle pourrait encore approcher ses lèvres de la coupe enchan^ tée, et des larmes lui venaient sur sa jeunesse perdue et sa beauté inutile. Dans ces moments-là , si Samuel se fût présenté , elle s'avouait en tremblant qu'elle se fût trouvée sans courage devant lui, et, involontairement, elle frémissait en pensant à cette proposition renouvelée de tuer le petit homme.
Un certain temps s'écoula ainsi. Samuel tenait à sa parole et ne donnait aucun signe de vie. Cette situation finit par irriter l'imagination de Marceline : elle se sentit un désir très-vif de le revoir ; elle ne pouvait s'accoutumer à cette pensée qu'il était perdu pour elle. Tant qu'elle espéra quelque peu que Samuel reviendrait sans conditions, elle résista aux impatiences de son cœur; mais du jour oii elle fut bien convaincue qu'il ne reviendrait pas, un grand découragement la prit, et elle pleura amèrement.
Un soir, une dame de ses amies lui dit, au milieu d'une conversation insignifiante :
— A propos, ma chère, voyez-vous toujours M. Crammer?...
— Non , dit Marceline , voici près d'un an que je ne l'ai vu... Mais pourquoi cette question?
— C'est que tout Paris ne parle que de lui depuis deux jours; figurez-vous qu'il s'est montré en pleine loge d'avant-scène avec une fille bien connue, dont on le dit amoureux fou.
— Vraiment ! dit Marceline , qui sentit une lame froide lui entrer dans le cœur; est-elle jolie au moins , cette fille ?
— Vous devez la connaître de vue ; c'est mademoiselle Maxence, une ex-écuyère de l'Hippodrome.
— Je plains M, Crammer de tout mon cœur, répondit Marceline avec une indifférence si bien jouée que la dame parla tout aussitôt d'autre chose.
Quand elle fut partie , Marceline éclata en sanglots.
— S'il allait l'aimer ! se répétait-elle ; elle est si belle , cette terrible fille ! s'il allait l'aimer !
Pendant huit jours, Marceline fut horriblement
jalouse de Maxence. Lorsqu'elle fut certaine que la demoiselle ne pouvait être, en mettant les choses au pis, qu'une fantaisie passagère, elle retrouva un peu de calme ; un mouvement de bonheur orgueilleux la prit devant son miroir, et elle fut effrayée de se sentir si heureuse de la domination toute-puissante qu'elle conservait sur l'âme de Samuel.
La vie de Paris lui était devenue insupportable. Elle loua près de Neuilly une petite maison au bord de l'eau , et s'y renferma pour tout l'été.
J'ai dit que Marceline était excellente musicienne, et je ne voudrais pas qu'on l'oubliât. Une fois installée à Neuilly, elle fit de la musique à outrance pour donner un autre courant à ses idées. Vous jugez si le mal empira ! Pour ma part, j'ai toujours considéré la musique comme la plus charmante et la plus dangereuse entremetteuse d'amour. Marceline s'asseyait à son piano de bonne foi, et pendant un grand quart d'heure s'évertuait à déchiffrer à première vue les compositions les plus difficiles des plus diaboliques pianistes. Mais bientôt, et sans qu'elle s'en doutât en quelque sorte, ses mains abandonnaient d'elles-mêmes ces brillants exercices. Le
charme énervant s'emparait d'elle ; de vagues mélodies éclosaient sous ses doigts alanguis; les yeux mi-clos, le cœur doucement troublé, elle chantait quelque refrain douloureux, qui revenait toujours au milieu des fantaisies de Timprovisation avec une persistance pleine de charme.
La plupart du temps, c'étaient des compositions d'un rhythme inégal, où la poésie académique n'avait rien à prétendre. Mais parfois aussi la pensée se condensait en strophes régulières, qui peu à peu finirent par faire un vrai poème, dont elle seule avait la clef.
La poésie de Marceline avait je ne sais quel air de douce parenté avec celle de madame Yalmore, cette autre Marceline, qui a écrit les seuls vers de femme que j'aie pu lire jusqu'au bout. Le héros du petit poëme s'appelait Frank. Frank, comme on pense, c'était Samuel, bien que Marceline ne cessât de se répéter que Frank était un être imaginaire. il y avait entre autres mélodies une chanson que Marceline chantait de préférence ; elle était flottante, émue, indécise comme son cœur même; j'en citerai deux couplets pour donner une idée
de sa manièrCv réclamant pour ma cliente toute l'indulgence dont vous pouvez disposer :
Hélas ! comment te dire,
Doux vainqueur, Ce que peut ton sourire
Sur mon cœur?
Quand nous allons ensemble
Par les bois, Je sens que ma voix tremble
Dans ta voix.
Mon âme est toute tienne
Et n'a rien, Rien qui ne t'appartienne,
0 mon bien!
Tu remplis ma pensée...
Si tu veux, Frank, me rendre insensée.
Tu le peux !
Un soir, l'automne commençait à jaunir les feuilles des peupliers. Marceline, assise sur la terrasse de sa petite maison, répétait intérieurement cette chanson en feuilletant un album. Son regard s'arrêta sur le sonnet de Samuel, et elle se sentit prise d'un grand trouble en le relisant ; dans la disposition d'esprit où elle se trouvait, les vers de Samuel prirent une tout autre signification.
— Hélas! s'écria-t-elle, c'était vrai! Ton amour
m'a fait peur, ô Samuel! mais comment as-tu pu croire que j'étais de marbre comme Galatée?... Ne le sais-tu donc pas? ajouta-t-elle, emportée par un mouvement irrésistible ; ne l'as-tu pas deviné? Et, d'une voix tremblante, elle chanta :
Mon âme est toute tienne
Et n'a rien, Rien qui ne t'appartienne,
G mon bien!
Tu remplis ma pensée...
Si tu veux, Frank, me rendre insensée,
Tu le peux.
Marceline n'était pas reconnaissable ; son œil étincelait, et ses narines roses frémissaient d'émotion. Elle se leva haletante, vaincue enfin dans cette lutte contre elle-même qu'elle soutenait depuis si longtemps. Les dernières paroles de Samuel lui revinrent en mémoire, et, loin de l'épouvanter, redoublèrent son exaltation. En ce moment, tout disparut pour elle, le monde, sa famille, son enfant, et elle sentit dans son âme une joie folle à cette pensée qu'elle allait enfin se donner tout entière.
« Viens, Samuel, écrivit-elle, je t'attends, je te désire, je te veux; j'ai trop souffert, et je n'ai plus de
courage pour souffrir encore; viens ! je suis à toi! je t'aime ! »
Et très-résolùment, pour n'avoir plus à reculer , elle courût elle-raéme jeter la lettre à la poste.
Quand Samuel reçut la lettre de Marceline, il y avait près de trois mois qu'il n'était sorti de son triste gîte. Sa détresse était effrayante, son découragement profond, et il se laissait aller, sans lutter, sur la pente du désespoir. Le premier sentiment qu'il éprouva en lisant cette lettre inespérée fut du délire. Il sauta à bas de son lit et se mit à gambader tout nu dans la chambre, comme un fou véritable. Il riait, il poussait des cris, embrassait son portier stupéfait, et battait des entrechats prodigieux.
— A moi ! à moi ! elle est à moi ! répétait-il. Que la foudre m'écrase demain si elle veut ! je donne mon âme au diable par-dessus le marché!
Cette première ivresse passée, Samuel s'occupa de sa toilette; ses habits étaient dans un état déplorable, et il n'avait pour toute chaussure que les fameuses bottes crevées par le canif de Maxence. Il poussa un cri de rage sourde, et le désespoir remplaça la folie.
— Allons ! dit-il, il est écrit que je serai jusqu'au bout le jouet de ce destin ironique. Ne vaudrait-il pas mieux mourir mille fois que vivre comme je vis depuis un an ?
11 revint à son habit, le brossa désespérément, passa de l'encre sur les coutures blanchies et raffermit les boutons ébranlés.
A tout prendre, avec du linge blanc et la paire de gants qu'il avait sauvée du naufrage, il était encore présentable. Les bottes seules faisaient pitié et bâillaient d'une façon lamentable.
— Je trouverai bien à me chausser chez quelqu'un, pensa-t-il. Allons, tout n'est pas perdu!
Il vint chez moi vers une heure; par malheur, comme vous pouvez le vérifier, mon pied rivalise avec celui de l'empereur Charlemagne ; Samuel nageait dans mes bottes, et il les rendit en m'envoyant à tous les diables. Il courut chez Albert; mais Albert a un pied de petite maîtresse. Charles n'était pas chez lui ; Marcel avait quitté Paris la veille ; bref, trois heures sonnaient, et il n'était pas plus avancé. Jamais je n'ai vu spectacle plus navrant ni désespoir plus profond.
Elle me donne encore cinq minutes , se dit Samuel avec amertume. O mon bonheur!...
Les cinq minutes lui parurent cinq siècles ; il mit ses mains sur ses yeux avec désespoir et crut que son cœur était arraché de sa poitrine avec des tenailles. Marceline venait de s'éloigner, sans retour, sous les saules.
Il faut renoncer à décrire le désespoir de Samuel ; il mordait la terre et se roulait comme un furieux sur les cailloux et les ronces. Je ne sais quelle idée lui vint, en regardant ses misérables bottes ; mais toujours est-il qu'il les ôta, et, les balançant furieusement; au-dessus de sa tête, les lança à tour de bras dans la Seine. Il rentrait chez lui à six heures du matin, sans chapeau, pieds nus, tout sanglant et tout déchiré.
Madame de Chantelaurie partait le jour même pour Venise.
Nicolas s'arrêta de nouveau.
— Mon cher, dit Rodolphe, votre histoire est très-intéressante ; seulement, permettez-moi de faire mes réserves : vous nous avez fait une Marceline de fantaisie. J'ai beaucoup connu madame
de Chantelaurie, et je vous jure que je la tiens pour une franche coquette. Albert peut vous dire que nous avons diné vingt fois avec M. de T... qui lui rendait des soins parfaitement acceptés, pendant que votre pauvre Samuel se morfondait dans la rue. Je ne crois pas à la grande passion de cette femme, et quelque jour je vous raconterai de belles histoires sur son compte.
— Tout est possible, répondit Nicolas, et, pour ma part, je me soucie aussi peu de la vertu de Marceline que de la corruption de Maxence. Seulement, je vous en prie, si vous rencontrez Samuel, ne lui en dites jamais rien; cela lui ferait trop de peine : — il l'aime encore !