‹ L'idole d'un jourChapitre 4 sur 22 · LE CHATELAIN D'AIGUEPERSE · texte numérisé non relu

LE CHATELAIN D'AIGUEPERSE

Le matin de ce même jour, le château d'Aigueperse était mis en grand émoi par l'arrivée d'un courrier extraordinaire. En ces temps de communications difficiles, où la réception d'une simple letlre prenait les proportions d'un événement, on juge ce qu'il devait en être d'un courrier tout poudreux , escaladant à franc étrier les pentes roides qui conduisaient au castel. Le seigneur du lieu, prévenu avec empressement , recevait tout aussitôt le messager et brisait en grande hâte le cachet des importantes missives à son adresse. Il faut croire que les nouvelles ainsi apportées étaient telles qu'on les attendait, car, malgré sa froideur habituelle , le noble sire ne put empêcher un sourire de satisfaction de courir sur ses lèvres sévères. Il frappa fébrilement à plusieurs reprises sur un

timbre et commanda d'amener sur-le-champ son fils Raoul devant lui.

Tout bouleversé de ces allures insolites, le majordome restait debout devant son maître.

— Holà! qu est-ce? seriez-vous donc sourd à cette heure, maître Guillaume?... Ou ne comprendriez-vous plus ce que parler veut dire?... Ou'attendez-YOUS pour exécuter mes ordres, s'il vous plaît?

— C'est que... balbutiait le vassal terrifié, c'est que...

— C'est que quoi? parlez, mordieu! parlez vite!

— C'est que M. le chevalier n'est pas céans, et qu'il n'est guère probable de le voir rentrer avant la nuit.

— Oui-dâ!... et savez-vous au moins pourquoi M. mon fils doit s'attarder si longtemps aujourd'hui?

— C'est jour de grande battue, monsieur le comte. La batlue de printemps aux louves en gésine.... M. le chevalier ne pouvait manquer à la fête.

— Fort bien. Veillez, maître Guillaume, à ce que

le chevalier soit averti de venir me rejoindre, aussitôt rentré... sans déboîter. J'ai à lui parler ce soir même.

— Jl suffit, monsieur le comte; votre volonté sera faite.

Le marjordome se retira à reculons, sur un geste de congé de son maître, et celui-ci resta seul, arpentant silencieusement la vaste pièce qui lui servait de cabinet.

C'était un haut et puissant personnage que le comte Thibaut d'Aigueperse, vicomte de la Châtre, baron dé la Palisse, seigneur de Faigny, Laigny et autres lieux.

Depuis cinquante ans, à l'inverse des Scorailles, leurs délabrés cousins, les d'Aigueperse n avaient cessé de grandir en importance et en richesse , leur bonne étoile les ayant constamment rangés du côté du plus fort, — pour le Béarnais contre Mayenne au temps de la Ligue, — pour la cour et le cardinal au temps de la Fronde. — Aussi le château d'Aigueperse passait-il à juste titre pour la plus opulente demeure à vingt lieues à la ronde.

Le seigneur comte avait chapelain, bailli, major-

dome, veneur, sommelier et tout le personnel domestique inhérent à un grand état de maison. Seul, avec le gouverneur de la province, luxe insigne pour le temps, il roulait carrosse, au grand dépit de ses voisins, et à la plus grande admiration de ses vassaux.

Veuf depuis longues années, taciturne, altier, d'humeur sombre , le comte passait quelquefois des semaines entières sans adresser la parole à âme qui vive. On le servait magnifiquement dans la plus riche vaisselle, et la plus rigoureuse étiquette réglait autour de lui les fonctions de chacun. Au commencement de chaque repas, le chapelain debout disait le henedicite , après quoi Téouyer tranchant découpait en silence et le sommelier versait à boire sans mot dire.

Depuis la mort de sa femme, le comte mangeait seul, lentement, longuement; quand il repoussait son assiette d'une certaine façon, le chapelain se relevait aussitôt, disait les grâces, puis accompagnait cérémonieusement son seigneur jusqu'à la porte de sortie. Alors seulement le reste de la famille , les amis de passage et le digne chapelain

pouvaient se mettre à table et faire honneur aux reliefs.

Toutefois, depuis que son fils aîné le vicomte Renaud, héritier présomptif de la race, avait pris âge d'homme , il s'asseyait de droit en face de son père une fois par semaine , et les jours de fêtes chômées. Très-jaloux de ses moindres droits féodaux, amant passionné des hautes futaies, grand chasseur de poil et de plume, le comte avait depuis dix ans bientôt renoncé à la distraction passionnée des gens Âe sa caste. Un accident de chasse l'avait laissé estropié de son bras droit, et les bonnes langues du pays ne se gênaient guère pour donner à entendre qu'un vil braconnier surpris à l'affût pouvait bien n'être pas tout à fait étranger à l'aventure. Toujours était-il que le comte n'avait jamais montré la moindre pitié pour les tendeurs de lacets et les voleurs de bois vert, et qu'il les envoyait rondement, au premier flagrant délit, ramer sur les galères du roi. On conçoit si un tel homme entendait être rigoureusement obéi, aux moindres marques de sa volonté.

Raoul, rentré fort tard, harassé de fatigue, ne

songeait guère qu'à gagner son lit , sur la dernière bouchée du souper, lorsque le majordome lui transmit Tinvitation formelle de son père.

Tout surpris et le cœur serré d'une vague angoisse, le jeune homme courut aussitôt où on l'appelait*

— J'ai à m' excuser de l'état dans lequel je parais devant vous , mon père , dit-il en entrant ; mais on m'a dit que vous m'attendiez, toute affaire cessante ; me voici.

Le comte achevait une partie d'échecs avec le chapelain , et paraissait complètement absorbé par les difficultés d'un coup imprévu.

— Prenez connaissance de ces papiers , dit-il en les désignant du doigt et sans relever la tète; ils sont de quelque intérêt pour vous.

Raoul obéit, et dès les premières lignes devint tout pâle d'émotion. Il tenait en main son brevet de' sous-lieutenant dans le Royal-Auvergne cavalerie, en ce moment en quartiers d'hiver à Rocroy;

Une lettre de M. de la Ferté, jointe au brevet, annonçait la prochaine rentrée en campagne et invitait son jeune protégé à faire diligence pour gagner ses éperons au plus vite.

Le coup était inattendu et le frappait sans défense droit au cœur. Raoul se sentit chanceler et essuya, d'une main tremblante, les perles de sueur qui venaient de monter à son front. Ce n'est pas que le pauvre garçon reculât devant la vie des camps et le péril des batailles; sa façon de vivre de chaque jour prouvait bien qu'il ne manquait ni d'audace ni de courage ; mais à la seule pensée de quitter le pays, tout son être se révoltait spontanément, et il se sentait au cœur une douleur vive et cruelle.

Depuis un an surtout, une transformation profonde s'était faite en lui. L'insouciance bruyante des premières années de jeunesse avait fait place à une sorte de gravité précoce. Lui qui naguère ne pouvait tenir en place , et qui était toujours par voies et par chemms, il se surprenait maintenant rêvant parfois de longues heures sous les grands chênes, ou regardant couler l'eau avec cette fixité insensible particulière à l'œil des fous.

Pourquoi ne le dirions-nous pas tout de suite? Raoul était amoureux. Depuis combien de temps? Lui-même n'eût pu le dire.

11 s'étail fait une telle habitude de ses rencontres

avec Marie-Angélique dans les bois ou dans les montagnes , qu'il fut longtemps sans chercher à donner un nom au charme qui le dominait. Le jour où, pour la première fois, on lui avait parlé de partir, la crainte de s'éloigner de Marie fut si vive et si douloureuse, que ce lui fut une révélation véritable de l'état de son âme.

11 sentit qu'il l'aimait sans réserve, avec une violence irrésistible , et que sa vie tout entière était liée à celle de la jeune fille. Vingt fois, l'occasion se présenta de faire l'aveu de cet amour : jamais Raoul n'en ouvrit la bouche , jamais il ne se demanda même si cet amour avait trouvé un écho. Chose bizarre! il se savait pauvre, cadet de famille, n'ayant rien à attendre que de lui, et jamais il ne lui vint une inquiétude à l'endroit de Marie. Quand il apprenait qu'elle venait de refuser un riche parti, cela lui paraissait si simple qu'il ne s'en étonnait même pas A vrai dire , jamais sa pensée ne s'était encore arrêtée aux obstacles que cet amour pouvai! rencontrer devant lui. Il se laissait aller avec l'abandon de la jeunesse naïve, et c'est pourquoi la première atteinte devait être si rude , le surprenant

ainsi à l'improviste, sans préparation, en plein rêve.

Le comte venait de repousser Téchiquier sur un mat final, et se dressait debout devant son fils.

— Autant que j'en peux juger aux apparences, dit-il lentement , vous me paraissez accueillir bien froidement ce qui pour tout autre serait une aubaine. Je ne m'attendais pas, je Tavoue, à un tel accueil pour la faveur insigne qui vous est faite.

— Pardon, mon père, mais Tétonnement, la surprise...

— Ne vous défendez pas, monsieur; veuillez seulement m'écouter attentivement.

— Je vous écoute , mon père.

— Vous avez vingt ans, Raoul, vingt et un ans bientôt même, si je compte bien; vous êtes grand, soli* dément bâti, robuste et agile; vous montez remarcjuablement à cheval, et vous lirez l'épée à merveille ; tout cela n'est' pas fait pour rester enfoui dans un castel de province , quand on est , comme vous , un cadet de famille et qu'on a sa fortune à faire.

Raoul s'inclina silencieusement ; le comte reprit :

— Le commencement de votre fortune, mon fils.

est là , dans vos mains , dans le brevet qui vous fait officier du roi, dans ce noble métier des armes qui mène à tout; à votre âge, je suis parti, monté sur un méchant bidet avec dix écus à la rose dans la ceinture pour tout équipage. Les temps sont moins durs, grâce à Dieu! et je peux vous traiter plus noblement. Vous prendrez, à votre choix, deux chevaux dans mes écuries, et un troisième pour Sylvain, votre frère de lait, que je vous donne comme valet; voici en outre deux cents pistoles pour vos uniformes. Tenez-vous prêt à partir aprèsdemain, au point du jour; il faut que vous ayez rejoint La Ferlé avant la fin du mois.

Raoul s'inclina une seconde fois , en signe d'obéissance muette, contenant à grand'peine dans sa poitrine son cœur qui bondissait à l'étouffer.

— Maintenant , mon fils , il ne me reste plus qu'à prier Dieu de vous tenir en sa sainte garde, toujours digne du nom que vous portez, tout à l'honneur jusqu'à la mort, en vrai gentilhomme que vous êtes. Vous aurez, comme tout le monde, vos heures de peines , de tentations , de traverses ; restez droit comme votre épée. Le devoir avant tout, quoi

qu'il advienne. Si des luttes civiles recommencent, n'oubliez jamais que vous n'avez pas à prendre parti selon que telle cause vous paraît plus ou moins juste; vous êtes et vous devez rester, partout, toujours et i^niquement le soldat du roi, l'exécuteur aveugle de la volonté royale. Tel fut votre aïeul, tel j'ai été moi-même , tel vous serez à notre exemple. Votre fortune ne s'en trouvera pas plus mal, et votre conscience vous laissera plus tranquille. Allez, mon fils.

— Est-ce tout , mon père?

— C'est tout. Ah ! j'oubliais. Vous pouvez dire à M. votre frère que je l'autorise à vous faire escorte jusqu'à Nevers , à franc élrier. Ce lui sera une bonne occasion d'éprouver ce genêt d'Espagne dont il s'est engoué peut-être un peu vite sur Tapparence.

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