TRISTES FIANÇAILLES
Raoul s'était retiré sans articuler une parole et avait couru se réfugier dans le petit donjon qu'il occupait au nord du château Une fois seul , loin de tout regard , libre de s'abandonner à son chagrin , le pauvre garçon éclata en sanglots violents et pleura longtemps sans contrainte.
Fatigues écrasantes du jour, impérieux besoin de sommeil réparateur, tout s'effaçait devant la grandeur de son désespoir. Sa pensée revenait sans cesse avec un acharnement douloureux sur cette seule idée : Il faut partir! partir! C'est-à-dire quitter, pour jamais peut-être, cette grande maison paternelle , ces bois, ces champs, ces prairies où il faisait si bon vivre, qui l'avaient vu grandir en liberté, et dont les moindres coins rappelaient tant de choses- Partir! s'en aller loin, bien loin, et ne plus jamais rencontrer, comme hier, comme toujours, au
débouché , au bord des chemins , au fond des bois , à Téglise, partout, cette vision radieuse qui lui mettait le cœur en fête et tant de chaleur douce à l'âme.
Était-ce vraiment possible? et que devenir si loin à' elle? Comment faire pour vivre dans un autre air que celui qu'elle respirait? Une fois loin, l'oubli ne viendrait-il pas bien vite le chasser sans pitié de la chère place qu'il avait peut-être conquise , comme parfois son cœur lui en donnait la véhémente assurance? Quoi! partir ainsi, sans explication, sans adieux, sans échange de promesses ou d'espérances? N'était-ce pas au-dessus de toute force humaine? Par tous les moyens, à tout prix, ne fallait-il pas la revoir au moins une dernière fois, diU le cœur se briser en éclats dans cette rencontre suprême !
Bien que l'air ftit vif, il avait laissé sa fenêtre toute grande ouverte, ne s'occupant pas plus du froid extérieur que de la lune, qui se levait à ce moment derrière le Puy-de-Dôme. Il resta ainsi plusieurs heures.
Tout à coup, son cœur battit avec violence, et il courut, comme un fou, se pencher à la croisée.
Il avait cru reconnaître le galop lointain d'un cheval. II ne s'était pas trompé... Le bruit, vague d'abord, devint bientôt clairement distinct, et, quelques minutes après, une femme, cheveux au vent, débouchait du bois au triple galop, et venait s'arrêter brusquement sous le donjon.
— Marie ! s'écria Raoul avec une émotion indicible.
— Venez! venez vite! répondit la jeune fille d'une voix brève et basse, avec un geste résolu.
Raoul descendit l'escalier quatre à quatre.
— Que vous arrive-t-il, mon Dieu? demanda-t-il en ouvrant vivement la poterne... Vous, ici, Marie,., à cette heure! ..
— Montez à cheval et suivez-moi, dit-elle sans répondre à ses questions. Vite ! vite ! je n'ai pas de temps à perdre !
Raoul obéit à cet ordre, courut à l'écurie, mit le mors à son cheval et sauta dessus, sans selle el sans étriers, pour être prêt plus tôt.
— En avant ! dit Marie ; il ne faut pas qu'on me voie ici ; gagnons la forêt !
Et ils partirent au galop côte à côte.
4i L'IDOLE D'UN JOUR.
Après avoir ainsi couru dix minutes à peu près, Marie arrêta son cheval et rompit le silence.
— Raoul, dit-elle, je vous donne à ce moment une preuve d'estime assez grande pour que vous soyez avec moi d'une sincérité complète. Je viens à vous et me confie en votre honneur, sans réserve. Répondezmoi donc comme à Dieu même... M'aimez-vous?
A cette question inespérée, Raoul, pris d'un éblouissement, chancela sur son cheval comme un homme ivre ; incapable de trouver une parole , il saisit une des mains de Marie et la plaça en tremblant sur son cœur qui battait à l'étouffer.
— Tenez, dit-il, d'une voix distincte à peine, sentez-vous? ô Marie ! il n'est pas un seul de ces battements quine soit vôtre, qui ne vienne de vous, et qui n'y retourne; depuis bien longtemps déjà, vous résumez pour moi toute allégresse et toute lumière Sans vous, pour moi, le monde est vide, et la plus sombre nuit enveloppe toutes choses. Si je vous aime? ô Dieu î demandez-le aux échos qui répètent votre nom; à ces rochers qui le gardent gravé sous leurs mousses ; à tout ce que je touche, à tout ce que je cherche, uniquement dominé par
l'unique désir de vous plaire et de rester à jamais courbé sous le doux servage que j'ai choisi !
11 y eut un moment de silence, pendant lequel, comme enivrée de ce langage, Marie le regardait haletante, ne songeant nullement à retirer sa main prisonnière dans les mains brûlantes de Raoul.
— Écoutez-moi, dit-elle enfin, non sans effort, l'heure pour nous est solennelle, et nos dernières paroles doivent avoir la gravité des adieux suprêmes. Devant Dieu qui nous voit et qui nous entend, du fond même de nos cœurs, jurons ici d'être désormais l'un à l'autre, à toujours, à jamais, quoi qu'il advienne !
Ils levèrent en même temps leur main droite vers le ciel témoin de leurs libres fiançailles, répétant à l'unisson les paroles de leur serment.
— Maintenant, dit Marie, l'heure de la séparation peut sonner, je suis forte.
— Hélas ! murmura Raoul , vous savez donc ! Mais comment savez-vous déjà ?...
— Que voulez-vous dire?
— Oui, comment savez-vous que je pars demain pour les Flandres?
— Vous partez? vous partez! Ce uest pas de votre départ que j'entendais parler, Raoul, c'est du mien...
— Du vôtre ! et où allez-vous, grand Dieu?
— A Versailles, à la cour du roi de France !
— A la cour!., vous! et pourquoi? et comment? avec qui? a quel titre? sous quel prétexte?...
Marie raconta alors dans tous ses détails la scène de la soirée et la résolution prise à son égard par son vieux père.
A ce récit, Raoul sentit son cœur se gonfler de larmes.
— 0 Marie ! murmura- t-il, nous voilà bien plus malheureux que je n'imaginais tout à Theure. Tout à l'heure je partais le cœur déchiré d'être exilé si loin de vous; mais du moins je vous laissais ici, dans ce pays qui nous vit naître, et dont nous avons parcouru ensemble les moindres recoins ; je vous laissais sous la sauvegarde de ces chênes séculaires qui tant de fois furent témoins de nos jeux d'enfants. Les bois, les rochers, les sources, les sentiers, tout m'était garant que je vous retrouverais au retour telle que je vous aurais laissée au départ. Mais vous,
L'IDOLE D'UN JOUR. i7
à la cour !. .0 misère ! Dans les splendeurs de voire vie nouvelle n'aurez-vous pas vite oublié ce pauvre amour, éclos au soleil, baigné de rosées, embaumé de senteurs sauvages? Sans se flétrir pourra-t-il supporter l'atmosphère des grandes villes? Ah! cette fois ce n'est plus de chagrin seulement que je pleure. C'est de peur. Quelque chose me crie que je vais vous perdre, et je recule glacé d'épouvante !
— Rassurez-vous, mon ami, répondit Marie d'une voix ferme, ne vous laissez pas abattre par des terreurs indignes de nous deux. Rien ne prévaudra contre un amouî* tel que le nôtre, et malgré les obstacles, malgré les hommes, malgré tout. Dieu saura bien nous réunir à l'heure dite, à son heure !
Pour toute réponse, Raoul couvrit sa main de baisers.
La nuit était magnifique ; ils descendirent la main dans la main, au pas de leurs chevaux, jusqu'auprès du torrent de Luzon.
Raoul jeta autour de lui un long regard résigné.
— Les loups et les renards vont vivre bien tranquilles, dit-il avec un triste sourire, et les cerfs ne
seront de longtemps rabattus dans leur fuite comme l'autre jour encore, ô Marie!
— Oui sait? dit-elle, en s'arrêtant sur le bord du torrent.
— Que regardez-vous? demanda Raoul après un nouveau silence.
— Je regarde ces marguerites qui s'inclinent aux baisers du vent et qui semblent me dire adieu.
Raoul sauta à terre et, se cramponnant aux anfractuosités du rocher, atteignit la touffe fleurie, et en détacha deux petites fleurs blanches et rosées.
— Prenez cette fleur, Marie, dit-il, gardez-la comme un gage : vous me la rendrez le jour où je l'échangerai contre un anneau de mariée...
Elle se pencha sur sa selle avec une émotion profonde, prit la petite fleur, la glissa dans son corsage, puis se relevant, avec l'abandon virginal de la pure innocence :
— Mon ami, murmura-t-elle, embrassez votre
femme; et chastement elle tendit son front ingénu
au baiser.
Emporté par un désir irrésistible, Raoul l'enleva
dans ses bras et déposa sur ses lèvres un baiser de feu.
Marie se dégagea brusquement, et, lançant sa jument au galop du côté de Scorailles :
— Adieu! cria-t-elle... ne me suis pas!... Je t'aime!...
Et elle disparut sous les arbres.
Raoul, resté seul, s'abandonna sans réserve à la douleur quiTétouffait.
— Oh ! disait-il, en couvrant de larmes sa petite fleur, je nai rien qu'un baiser d'elle, et c'est un baiser d'adieu!