‹ L'idole d'un jourChapitre 6 sur 22 · LA COUR DE FRANCE · texte numérisé non relu

LA COUR DE FRANCE

Au moment où Marie-Angélique de Scorailles entrait clans la maison de madame Henriette et se produisait à Versailles, le Roi-Soleil se débattait sous la domination d'une femme altière , impérieuse et irascible, qui lui tenait tête comme personne n'avait encore osé le faire, et dont il supportait le joug avec grande impatience , sans pouvoir toutefois se résoudre à le briser. Forte des fruits multipliés d'un amour sans rivales, la marquise de Montespan en était insensiblement arrivée à gouverner plus que le roi lui-même.

Dévorée de Tâpre besoin de tout plier à son vouloir, infatigable à la besogne, ne connaissant ni retenue ni scrupules, elle avait pendant des années fait une dépense d'énergie incroyable pour devenir la dispensatrice unique de toutes les charges, de tous les emplois; naturellement ses

créatures seules s'en étaient trouvées successivement pourvues, ce qui augmentait d'autant sa puissance. On tremblait littéralement devant elle, petits et grands, et malgré les marques récentes de la fatigue royale , malgré une froideur de plus en plus visible pour tous, Torgueilleuse favorite paraissait plus inébranlable que jamais dans sa position souveraine.

Il y avait cependant à la cour un parti puissant qui la détestait et ne négligeait aucune occasion de la miner. A la tête de ce parti étaient deux personnages considérables, le duc de Saint-Aignan , courtisan accompli, et le prince de Marcillac, nature inférieure et cupide , mais infiniment riche en souplesse et en astuce.

Rudement dépistés dans leurs récentes tentatives par les contre-mines vigilantes de leur puissante ennemie, les deux grands seigneurs semblaient enfin se rebuter, de guerre lasse, et abandonner la partie perdue pour eux , sans espoir de revanche. Déjà même, à l'insu l'un de l'autre, ils avaient, disait-on , fait les premières démarches pour rentrer en grâce auprès de la favorite lorsque Fappa-

rition de mademoiselle de Scorailles vint à point nommé pour ranimer leurs espérances et réveiller leur courage.

Jamais, de l'aveu de tous, la cour de France, si riche en beautés , n'avait encore vu merveille comparable à cette blonde enfant, timide, presque farouche , qui promenait si chastement autour d'elle ses grands beaux yeux éblouis. Tout charmait dans celte ingénue, sa grâce, sa fierté, et jusqu'à ce reste de rudesse rustique rapporté de sa province natale. On s'extasiait sur cette chevelure d'or encore rebelle aux exigences du peigne, sur ce teint merveilleux, pétri de lys et de roses, que les morsures du soleil avaient , sans l'altérer, moucheté de taches piquantes; sur ses mains longues et fluettes, sur ses pieds d'enfant, sur le timbre de sa voix argentine, sur la légèreté de sa marche, sur tout enfin ce qui venait d'elle Ce fut un engouement universel, et l'attention marquée du roi pour la nouvelle arrivée frappa bientôt tout le monde.

Quelques mois se passèrent pendant lesquels, comme bien on pense, le duc de Saint-Aignan, le prince de Marcillac , et leurs complices chaque

jour plus nombreux, n'oubliaient rien pour maintenir le maître en haleine. C'était, à tout propos, un concert incessant cV éloges sur la Belle des belles. On lui prêtait des mois cVesprit. On lui découvrait chaque jour des qualités nouvelles.

Chaque fois que le roi avait eu à souffrir des violences impérieuses de la marquise , on exaltait à l'envi la douceur d'ange, l'inaltérable enjouement de mademoiselle de Scorailles, et les soirs où par fortune , ce qui arrivait de plus en plus fréquemment, la marquise , déjà mûre , n'était pas en beauté, on s'arrangeait de façon à lui opposer au passage cette blonde image, incarnation vivante de la jeunesse en fleur.

Les grandes chasses d'automne vinrent mettre le comble au triomphe de Marie-Angélique. Son adresse à cheval , son intrépidité , son ardeur indomptable , son aisance à défier toute fatigue , la placèrent d'emblée amazone hors ligne. Le duc de Saint-Aignan , qui ne s'y attendait guère, parut singulièrement enchanté de la chose.

— Eh! eh! prince, dit-il au re tour, savez-vous bien que sans qu'il en paraisse , ceci pourrait nous mettre

(le fiers atouts en main?... La marquise déteste ces chasses... et d'ailleurs ne les suit qu en carrosse, tandis que cette petite...! Peste! vous attendiezvous à trouver une centauresse dans cette enfant?

— Non, certes, duc, et j'en suis ravi comme vous... Ah! les grands bois! Quels bons entremetteurs d'amour!... Le roi paraissait tout rajeuni.

— Oui, oui, il s'est longtemps défendu, mais il y vient!... Encore un pas! nous îe tenons. Vous êtes-vous enquis de la famille de cette enfant, comme vous laviez proposé?

— J'attends d'un moment à l'autre le retour d'un de mes gens, dépêché exprès sur les lieux mêmes. Le drôle nous renseignera sur toutes choses par le menu.

— Fort bien , prince , ... ne perdons plus de temps, s'il vous plaît, et, aussitôt votre homme arrivé, faites- moi signe.

— Soyez tranquille, duc... Je suis pour le moins aussi pressé que vous.

Un soir, à quelques jours de là, les deux courtisans se retrouvaient dans une allée écartée du nouveau parc , loin des regards.

— Eh bien! dit vivement le duc, vous avez du nouveau?... Votre messager est de retour?...

— Oui, répondit le prince, il m'est revenu ce matin même, et son dire confirme tout ce que nous avions supposé. La famille est ancienne... de fortune médiocre... des gens très-fiers, très-besoigneux... Il faudra des ménagements.,, mais on finira par s'entendre...

— A merveille! et... pas de fils?

— Pas de fils... toutefois un grand coquin de neveu , comme de juste fort amoureux de sa cousine... Un garçon à surveiller, paraît-il, et d'humeur peu accommodante.

— Oh! oh! et où perche-t-il, à l'heure qu'il est, ce bel oiseau?

— Il gagne ses éperons avec La Ferté, dans les Flandres, mais on assure qu'il est homme à nous tomber dessus d'un moment à l'autre et à nous donner tablature...

— Bon! bon! c'est affaire à nous .. A propos, hier, au petit lever de Madame , j'ai discrètement tâté madame de Maillebois...

— Eh bien?

— Eh bien, cher prince, quoi que vous en pensiez... je crois sage de ne pas trop compter sur Taide et secours de la dame. C'est une très-rigide personne qui prend fort au sérieux son titre de gouvernante des filles d'honneur... Elle a été d'un froid!.-.

— Oui, oui, je connais çaî... c'est toujours la même chanson, mordieu!... Eh! si elle refuse... on

se passera d'elle, voilà tout! Mais le roi, duc...

le roi mord-il enfin tout de bon?

— Le roi me parait très-pris, féru même... Si vous aviez vu de quels yeux il la regardait hier danser la pavane avec ce fat de Cabassolles! La marquise en était verte de rage... Ah! j'ai passé là un bien doux moment !

— Tout cela, duc, c'est la bagatelle delaporle... arrivons au fait et au prendre... Pensez-vous qu'on puisse monter la tête de la petite et lui faire gaiement sauter le pas?

— Elle? jamais! Je crois, bien au contraire, qu'il faut se garder de toute tentative en ce sens... Si une fois la méfiance de cette petite sauvage était éveillée, tout serait perdu pour nous... Non! je ne

cherche qu'une occasion de rencontre , clans un lieu solitaire... le reste, alors... irait tout seul...

— Eh bien! qu'attendez-vous? Le roi est grand chasseur, et notre Auvergnate est, sans conteste, la meilleure écuyère de la cour; il me semble que rien n'est plus simple que de la perdre , comme un petit Poucet, dans les bois.

— C'est plaisir de causer avec vous , prince , et c'est merveille comme vous allez tout de suite droit au but... Oui... voilà notre affaire... une grande chasse en forêt , un cheval difficile et des sentiers perdus ; parfait ! parfait ! Trouvez-vous donc demain de bonne heure derrière le chenil de Marly; nous ferons une reconnaissance sous bois et réglerons tout au plus juste.

Les deux complices se séparèrent et tirèrent chacun de leur côté , de l'air le plus indifférent du monde.

Ce même soir, au jeu du roi, la marquise de Montespan, favorisée d'une veine insolente, gagna en quelques coups une très-grosse somme. Le roi n'aimait pas perdre; il se leva de fort mauvaise humeur sans demander revanche, comme d'habi-

tude, et se rapprocha du petit cercle de Madame.

— Ah! Sire, dit le prince de Marcillac, que Votre Majesté arrive à propos! Ordonnez donc à mademoiselle de Scorailles, qui s'y refuse, de nous danser la danse de son pays .

— Monsieur mon cousin, dit le roi galamment, vous oubUez qu'on ne donne pas d'ordre aux belles ; tout au plus peut-on leur adresser une prière... Qu'est-ce que cette danse, mademoiselle, et comment se nomme-t-elle , s'il vous plaît?

— Sire, répondit Marie-Angélique toute confuse, c'est une danse de village qui s'appelle la bourrée, une danse rustique, indigne de la cour de France.

— Mais si pourtant... le roi vous en priait, refuseriez-vous toujours de la danser?

— Le roi est le maître , sans doute , mais j'ose espérer qu'il m'épargnera une telle impertinence... Je le supplie humblement de ne pas m' exposer au chagrin de lui refuser quelque chose...

En prononçant ces paroles d'une voix ferme, Marie-AngéUque leva vers le roi son grand œil de velours humide. La fière douceur de ce beau regard

alla droit au cœur du monarque et le remua dans les profondeurs les plus intimes.

-^ Remettez-vous, de grâce, mademoiselle, dit-il, et si quelqu'un s'avise de vous vouloir faire violence,

appelez-moi sans crainte à l'aide toute occasion

de vous prouver mon bon vouloir me sera chère...

Il s'éloigna lentement, et prenant familièrement le bras de M. de Saint-Aignan :

— Ah! duc! dit-il tout bas, quels yeux!... quel regard!... ainsi regardait La Vallière!

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