‹ L'idole d'un jourChapitre 7 sur 22 · LA CHUTE · texte numérisé non relu

LA CHUTE

Le duc de Saint-Aigaan était trop à l'affût de r occasion pour ne pas la prendre aux cheveux. Il connaissait d'ailleurs à merveille le défaut de la cuirasse royale : laisser croire à ce roi qui prenait du ventre qu'd pouvait être encore adoré pour luimême comme au temps de sa plus brillante jeunesse, c'était le toucher par excellence à l'endroit sensible. Le duc saisit au vol ce retour à un passé si doux, dont les impérieux caprices de la Montespan augmentaient encore la douceur regrettée. Il fit hardiment entrevoir une seconde Louise dans cette pure enfant au cœur vierge , qui serait si heureuse et si fière de se donner sans partage ; il fit si bien , en un mot , que le roi très-surexcité finit par lui murmurer à l'oreille :

— Oui... oh! oui, sans doute, mais comment?... mais Madame?... mais la marquise?...

— Le roi veut-il s'en rapportera moi?... J'arrangerai, je pense, toutes choses à son désir...

— Vraiment, duc, vraiment?... Et comment, s'il vous plaît?

— C'est affaire à moi, Sire. . .Donnez-moi carte blanche pour vingt-quatre heures... je réponds de tout!

— Soit! dit le roi tout enflammé, je me mets aveuglément dans vos mains ; faites ainsi que vous l'entendrez, cher duc!

— Que Sa Majesté veuille seulement fixer un jour et inviter la cour à suivre la chasse à Marly... Le reste nous regarde , Marcillac et moi.

— Quel jour voulez-vous, duc? Quel jour?

— Mais, Sire, j'ai demandé vingt-quatre heures à Sa Majesté.

— Alors... après-demain!... voulez-vous?

— Après-demain. Le roi sera content!

Tout se fit au jour dit , ainsi que le duc de Saint- Aignan l'avait annoncé. Les dames de la cour invitées à la chasse royale suivaient en carrosses , en habits de gala. Seules, quelques jeunes femmes, amazones intrépides, rivalisaient d'ardeur avec les ardents cavahers.

Entre toutes, au premier rang, se distinguait la blonde mademoiselle de Scorailles. Heureuse de se retrouver à cheval , en plein air , comme autrefois , Marie-Angélique s'abandonnait avec une joie d'enfant à la poursuite passionnée. Le temps était admirable, le lancé fut superbe. Le duc avait eu Thabileté de donner à la jeune fille un cheval fougueux, difficile à conduire. Marie, emportée par Timpétuosité de son caractère, Tardeur de la course, tout occupée, d'ailleurs, des ombrages de sa monture, s'égara insensiblement dans la forêt, de compagnie avec M. de Saint-Aignan , le prince de Marcillac et quelques pages. Au bout d'un certain temps elle s'arrêta, revenant à elle, et se pencha pour écouter les abois lointains des chiens et les sons affaiblis du cor.

— Nous voilà dépistés , monsieur le duc , dit-elle. Par où rejoindre au plus court?

— Par ici, par ici ; l'hallali doit se faire à Tétang; tournez à droite.

— Mais , dit Marie hésitante , les voix partent de gauche , monsieur le duc ?

— C'est une illusion produite par les renvois de

la Celle-Saint-Cloud. Poussez droit, vous dis-je; je connais la forêt à fond ; ne perdons pas de temps surtout, le jour baisse.

Le duc mentait effrontément et ne songeait qu'à dérouter sa victime. Le jour déclinait en effet, et, plus Marie avançait, plus le silence autour d'elle se faisait grand. C'est à peine si, de loin en loin, un éclat de fanfare se faisait vaguement entendre. Marie, très-inquiète cette fois, s'arrêta à un dernier carrefour.

— Je vous assure, monsieur le duc, que nous nous égarons, dit-elle.

— C'est fort étrange, répondit hypocritement le duc, et vous aviez raison tantôt ; nous voilà plus loin que jamais... je ne peux vraiment m' expliquer ceci... et vous, Marcillac?... Où diable sommes-nous?

— Ma foi! je l'ignore... Revenons au plus vite, c'est encore le mieux.

On repartit au galop. La nuit tombait rapidement; bientôt la forêt fut toute noire, et il devint impossible de se diriger dans cette obscurité à chaque instant plus profonde.

— Nous sommes décidément perdus , dit le duc

crun tontrès-découragé... Et moiqui croyais si bien connaître cette forêt!... Que faire?... que faire?...

Marie ne ri^pondait rien, mais ne pouvait se défendre d'une terreur involontaire. Seule au milieu des bois, en compagnie de ces hommes, qu'allaitil se passer pendant cette nuit sinistre qui commençait à peine? Elle avançait au pas de son cheval, épiant de ses yeux perçants les moindres éclaircies.

Tout à coup elle se retourna joyeusement vers ses compagnons silencieux :

— Une lumière! dit-elle, là-bas, tout là-bas! Nous voilà sauvés !

— En avant! cria le duc, pressons Talkire.

On repartit au grand trot; quelques minutes après, la petite troupe débouchait sur un large carrefour et se trouvait en face d'un petit pavillon de chasse, tourne-bride élégant récemment construit par Mansard.

Une voix cria :

— Halte! halte-là! Qui vive?

— Chasse royale ! répondit le duc , en arrêtant net son cheval.

— Pied à terre et chapeaux bas ! dit la voix , le roi est céans !

— Le roi? ici? murmura Marie interdite.

Le page tenait déjà son cheval à la bride, et le duc lui tendait la main pour Taider à descendre.

Le roi était bien là en effet, assis devant une table largement servie et mangeant de grand appétit un souper de venaisons froides.

A la vue de Marie , il se leva galamment et lui dit de sa meilleure grâce :

— Vraiment, mademoiselle, on voudrait souvent £6 perdre en forêt, au prix de si charmante rencontre; acceptez de me faire face.... et veuillez excuser la pauvre chère qu'on vous offre.

Toute saisie et rougissante , sans avoir le temps de se reconnaître , Marie s'assit en face du roi dans un état de trouble extrême. Était-ce vraiment le hasard seul qui la plaçait ainsi en téte-à-téte , au fond des bois, dans une maison isolée, avec un monarque redouté , accoutumé à tout plier à son caprice?

Cet égarement en forêt, ces pistes perdues, retrouvées à point nommé pour aboutir à une telle

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rencontre, ne pouvaient-ils pas être le résultat d'un complot combiné d'avance? Maïs alors que voulaiton d'elle? et que n'avait-elle pas à redouter! Le cœur serré jusqu'à l'angoisse, l'âme pleine de terreurs confuses, malgré la faim et la soif excitées par les grandes fatigues du jour, la pauvre enfant restait les yeux baissés, touchant à peine aux plats du bout des lèvres. Petit à petit toutefois, et devant l'attention soutenue que le royal mangeur paraissait accorder à la saveur des victuailles, elle reprit assurance et se hasarda à regarder autour d'elle. Des pages silencieux faisaient le service. Le duc de Sainf-Aignan découpait, écuyer tranchant de circonstance , et le prince de Marcillac passait le gobelet aussi gravement qu'à Versailles.

Quand il voulait bien s'en donner la peine, le Roi- Soleil était d'une bonne grâce incomparable avec les belles. Nul ne trouvait pour les séduire des façons de dire plus galantes , et ses flatteries délicates allaient au cœur des plus farouches. Marie, incessamment provoquée à boire, n'avait pu se défendre tout à fait de rendre raison à son hôte, et les fumées des vins capiteux commençaient à lui

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monter ardemment au cerveau. Insensiblement toute timidité l'abandonnait, et elle s'émerveillait à part soi des vives réparties que sa langue déliée lançait maintenant à tout propos avec une liberté étonnante. Le roi, enchanté au plus haut point de ces allures nouvelles, la dévorait de ses yeux étincelants, et déjà plus d'une fois sa lèvre royale était venue effleurer la main mignonne de sa convive.

Ce qui suit se devine : sur un signe, tout le monde s'était éclipsé, et le royal vautour restait seul en face de sa proie.

Marie-Angélique fut vraiment héroïque dans cette lutte suprême ; elle pria , elle supplia , elle menaça tour à tour, et toujours en vain. Elle alla même jusqu'à parler de son amour pour Raoul, de ses engagements , de ses serments.

Cette résistance ne fit qu'irriter davantage des désirs impitoyables, et quand le jour se leva, le roi, ravi de l'aventure , pouvait dire au duc de Saint- Aignan , en regagnant Versailles ;

— Voilà qui s'appelle servir, duc... quelle créature adorable!... Vous aurez avant peu des marques de mon contentement.

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