LA FAVORITE
Courbée sous la honte, Marie-Angélique revint à Versailles Tàme brisée. Elle s'attendait à faire horreur aux autres comme elle se faisait horreur à elle-même , et resta tout étourdie devant la foule de courtisans qui tout aussitôt l'entoura. Les cours n'ont jamais été des pays de (grands scrupules, et la cour d'un roi absolu moins que toute autre; la sévère madame de Maillebois elle-même s'abstint de toute remontrance devant le caprice du maître.
Le roi paraissait rajeuni , et il y eut, en l'honneur de la nouvelle favorite, recrudescence de spectacles et de fêtes.
Quoi qu'il fit pourtant, Marie restait triste et sombre; quand elle pensait au passé, à son père, à Pxaoul, il lui montait au front des rougeurs ardentes, et elle sentait les larmes brûler ses yeux. Seule, elle avait peur, peur de tout le monde et d'elle-même
dans le tourbillon de sa vie nouvelle ; elle gardait au cœur un remords tenace qui empoisonnait tout.
On mûrit vite à la cour; quand elle se fut , si l'on peut ainsi dire, acclimatée à sa situation, Marie- Angélique se redressa tout d'un coup pour frapper tout le monde d'un dernier étonnement.
Elle avait tout d'abord cruellement reproché au duc de Saint-Aignan son rôle honteux et ses viles complaisances , et ce n'était un secret pour personne que sa porte lui était strictement fermée. Qu'on juge de la stupeur générale lorsqu'on la vit un soir faire son entrée au bras du noble personnage et afficher pour lui toutes sortes de bonnes grâces ! Les plus raffinés courtisans restaient confondus.
Voici ce qui était arrivé :
Un jour Marie-Angélique avait fait prier le noble duc de passer la voir pour affaires. Le duc s'était empressé de se rendre à cette invitation, et une explication catégorique avait eu lieu.
— Je vous épargnerai des récriminations inutiles, monsieur le duc , avait dit Marie avec une froideur hautaine , ne prétendant nullement revenir sur l'irréparable. Ce qui est fait est fait; votre conscience
VOUS rayant permis ne saurait vous en faire reproche... je préfère penser que vous avez agi pour le mieux, dans mon intérêt... et... dans le vôtre...
Le duc s'inclina profondément , en homme qui comprend ce que parler veut dire.
Marie reprit :
— En me jetant aux bras du roi , comme vous avez jugé bon de le faire, vous aviez un but, monsieur; daignez , je vous prie , m'en faire part... Je suis fort ignorante de toutes choses , mais vous admettrez bien que j'ai quelque intérêt à connaître le but où l'on me mène et que j'ai bien le droit de savoir à quoi je sers.
— Madame, balbutia le duc, un peu décontenancé par la vigueur de l'attaque... rien de plus juste, en effet... et je suis très-décidé à vous répondre en toute franchise.
— Nous allons bien voir... Pour moi, voici ce que j'ai cru comprendre : vous aimez violemment le pouvoir... votre ambition vise même au plus haut possible , mais elle trouve au travers de son chemin une barrière infranchissable; cette barrière, c'est la marquise de Montespan , votre ennemie , jusqu'à
ce jour toute-puissante. En détachant le roi de la marquise , la barrière tombe toute seule, et votre route devient libre ; est-ce bien cela, monsieur le
duc?
M. de Saint-Aignan s'inclina de nouveau, pour toute réponse; il se remettait peu à peu et écoutait, étonné.
— D'autre part, continua froidement Marie, mademoiselle de Scorailles est encore une enfant , une enfant frivole , sans importance , prompte aux caprices, et dont une haute ambition n'a rien à redouter; elle peut, sans danger, prendre dans le cœur du roi la place de l'altière marquise ; faisons de mademoiselle de Scorailles une favorite en titre : la partie est gagnée ! Est-ce encore vrai ceci, monsieur le duc ?
— Madame, répondit le duc, redevenu tout à fait maître de lui-même, je ne puis qu'admirer la fermeté de votre esprit et la clarté de vos visions... Oui, tout cela est vrai, j'en conviens, je l'avoue; où voulez-vous en venir, s'il vous plaît?
— Permettez, monsieur... Bien que tout ceci ait été fait , sans consentement préalable , de vous à
moi , c'est bel et bien un marché... affaire de compte à demi; donnant, donnant. Oue donnez-vous?
— Je serai aussi net que vous, madame. Oue vous faut-il ?Que voulez-vous?
— Eh bien , voici ce que je veux, monsieur : je veux pouvoir m'étourdir... je veux une vie telle qu il me soit impossible de trouver un moment pour la réflexion et le répit. Je veux m'arracher à moimême et demander l'oubli de tout au tumulte des fêtes, à la frénésie des plaisirs. Or, meubles, diamants, domestiques, équipages, je veux tout cela, entendez-vous bien? comme aucune ne l'aura eu avant moi! C'est quelque chose de m' avoir vendue , monsieur le duc; mais il faut me payer, et me payer mon prix !
— Vous aurez tout cela, madame.
— Ce n'est pas tout; la chute d'une fiile telle que moi ne saurait être une déchéance vulgaire. Je consens à marcher dans ma honte, mais je veux une honte enviée, hors d'atteintes. Louise de la Yallière a été duchesse , vous me ferez faire duchesse, monsieur le duc , vous me ferez asseoir sur le tabouret, en face de la marquise verdissant de rage
sur son pliant. Est-ce entendu? Touchez là, le reste est pour vous !
Elle lui tendit la main ; le duc fit mine de la porter à ses lèvres.
Marie-Ang?élique se retira vivement, et d'un ton de dédain écrasant :
— Vous vous méprenez, monsieur, dit-elle ; je fais alliance avec vous... rien de plus... vous ayant dit tout ce que j'avais à vous dire... je ne vous retiendrai pas plus longtemps.
Le duc se retira, sans répliquer, en saluant jusqu'à terre.
Le programme de Marie-Angélique fut exécuté au pied de la lettre. Dès ce jour, une vie vraiment frénétique commença pour elle. C'est à belles mains qu'elle puisait dans le coffre royal et prodiguait l'or follement à tous les caprices; ce ne furent que fêtes, bals, chasses, spectacles, sans trêve ni merci. Jamais la cour n'avait vu chose pareille : madame de Montespan enrageait, la marquise de Maintenon perdait contenance, l'abbé de la Chaise ne cachait pas ses inquiétudes. Tout ce monde se remit avec acharnement à travailler l'esprit du roi; on fit
écrire par le pape ime lettre autographe ; on souleva les évêques; le parlement se plaignit; tout fut inutile. Envers et contre tous , le roi la fit duchesse de Fontanges et Tapanagea de terres et pensions considérables. Les prodigalités de la favorite dépassaient toute créance; elle vint même à coûter si cher que le roi dut songer à lui donner un surintendant pour elle seule.
Ce surintendant fut le dévot duc de Noailles , qui brigua ouvertement la charge , nonobstant la position équivoque de la nouvelle duchesse. Du reste , nul personnage, à la cour, qui ne se tînt pour fort honoré de la moindre marque cVattention de sa part , et , plus d'une fois , des ducs et pairs se rencontrèrent dans sa ruelle avec des princes de rÉglise et des princes du sang.
Parvint-elle ainsi à s'arracher à l'horreur d'ellemême, et rencontra-t-elle , au fond de cette vie enivrante, l'oubli qu'elle cherchait? On peut le supposer. Où aurait-elle trouvé le temps de se reconnaître? Ses moindres caprices faisaient loi, ses excentricités réglaient la mode. Un jour, le vent détache sa capehne, et ses cheveux dorés
inondent ses épaules ; elle prend le premier ruban venu et le noue au hasard sur son front. — Le roi la trouve charmante ainsi et exigée qu'elle conserve cette coiffure improvisée toute la soirée , et le lendemain toutes les dames de la cour sont arrangées à la Font anges.
Ses raffinements d'élégance ont laissé leurs traces dans tous les mémoires du temps. Elle eut à ses gages des peintres , des sculpteurs , des décorateurs de toutes sortes, occupés d'un bout de Tannée à l'autre à réaliser les conceptions luxueuses de ses caprices. Rien de trop beau pour elle , rien de trop riche , rien de trop cher. Chez le roi lui-même on eût vainement cherché des glaces , des meubles , des tentures comparables à ceux de ses appartements fastueux. L'Espagne, l'Italie, l'Orient, l'Inde même étaient incessamment mis à contribution. Le duc de Médina-Cœli, ambassadeur d'Espagne, parlant un soir devant elle de certains équipages de mules blanches presque impossibles à appareiller, la fantasque duchesse n'eut trêve ni repos qu'on ne lui eût à grands frais, du fond de l'Andalousie, amené ces bêtes quasi introuvables , et Paris stupéfait la
vit un soir, au coucher du soleil, descendre le Cours-la-Reine au grand trot de quatre mules blanches, ferrées d'argent, empanachées el pomponnées à outrance et couvertes de riches résilles de soie cerise dont les moindres franges se terminaient par un gland d'or. Un volume ne suffirait pas à raconter ses fantaisies.
Ajoutons que son inépuisable bienfaisance l'avait bien vite rendue très-populaire. Autant la dure marquise de Montespan s'était montrée avare de libéralités, attirant tout à elle, autant la nouvelle duchesse passait, au contraire, pour avoir les deux mains ouvertes . Pas une misère qui Tinvoquât en vain; pas une requête qu'elle écartât; quand elle rentrait le soir de ses courses triomphantes, son carrosse était littéralement jonché de placets. Au lieu de les jeter au panier, comme faisait sa rivale, elle s'appliquait, au contraire, à les remettre fidèlement en mains propres, soit au roi, soit aux ministres. Entre deux protégés à pourvoir elle donnait toujours la préférence au plus petit, au plus humble. Elle s'évertuait à être la providence des déshérités, des rebutés, de tous ceux que Tégoïsme
éconcluit et que la vanité repousse. Par contre , elle était de la plus rare insensibilité pour les sollicitations cupides des courtisans, et rien ne Tattendrissait moins que les nobles besoins des grands seigneurs à bout de finances. Aussi eut-elle bientôt pour ennemis jurés tous les mendiants dorés, tous les intrigants, tous les parasites, tous ceux qui flattent les vices des grands pour en vivre, et c'est justice à lui rendre qu'elle ne parut pas plus prendre souci de leurs colères jalouses que de leurs complots ténébreux.