‹ L'IdyLLE DES CERISESChapitre 11 sur 18 · LE DINER · texte numérisé non relu

LE DINER

D'après la description des biens fonciers, des bâtiments et des meubles délaisoés par François Galley de Saint-Pierre, on sait qu’en 1730, la propriété de La Tour se composait : « d’une maison à double étage avec cour et grange à deux bouvées, fours, jardin, chenevière, verger, terre et bois », le tout d'une contenance d’environ 40 journaux. La maison de maître, soit le château, comprenait trois pièces au rez-de-chaussée, dont une cuisine ; quatre chambres au premier étage et une tour dans laquelle se trouvait l'escalier.

Elle était séparée de la grange proprement dite par une cour avec fontaine et près de laquelle s’élevait un petit cellier ou Fartot qui existe encore aujourd'hui. Au levant de la maison s’étendait un jardin aux deux extrémités duquel on trouvait, au sud, une chapelle et, au nord, un four.

M”° Galley, riche propriétaire terrienne de la vallée de Thônes, habitait, selon les époques de l’année, soit à Annecy, en la rue Saint-François, un appartement qu’elle louait dans la maison des hoirs de Pierre-Antoine Perréard, tout près de l'habitation de M" de Warens, soit, à Thônes,

son logis ou hôtel de la rue de la Saône, soit

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enfin la maison forte de La Tour qu’elle occupait entièrement. Quelquefois, suivant les circonstances, ellene gardait qu’une ou deux pièces, laissant au fermier la cuisine, ainsi que cela est stipulé dans l’acte de location de 1723, dont les clauses furent reproduites dans les baux de 1729 et 1731.

Si l’on en juge par l'inventaire cité plus haut, le château de La Tour devait être meublé avec un certain confortable. On pouvait y voir, notamment : « Des chaises à la Dauphine garnies de toile — un lit avec ses rideaux à l’impériale le tout de soie de lin rousse — sept tableaux avec leurs cadres ovales dorés — un miroir à petit cadre noir, de la hauteur d'environ deux pieds et demy — une fable de miroir avec ses deux tiroirs et ses deux guéridons — six petites chaises bois noyer — une serrure à l’allemande avec ses garnifures, etc... »

Maintenant, en quel endroit eut lieu ce dîner à jamais célèbre? Rousseau écrit : Nous dinâmes dans la cuisine de la grangère. On pourrait croire qu'il veut désigner la cuisine de la maison de ferme actuelle ou « grangeage » dont nous avons

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trouvé les baux de location à partir de 1723. Nous inclinions, nous-mêmes, pour cette version jusqu'au moment où nous avons eu connaissance d'une réserve stipulée dans le bail et attribuant au fermier la jouissance de la cuisine du château, probablement parce que le grangeage en était dépourvu. La scène gagnerait évidemment en pittoresque et en intimité dans le cadre rustique de cette cuisine de chalet, un peu obscure, au plafond bas, noircie par la fumée, avec la flamme dansante de l’âtre qui, par moments, met de chauds reflets sur les minoïis espiègles des deux jeunes filles ou éclaire le visage ravi de l’amoureux |

Mais, étant donné la réserve dont nous venons de parler, il paraît à peu près certain que c’est dans la cuisine du château que les jeunes gens dînèrent sur cette « longue table » mentionnée d’ailleurs aussi dans l'inventaire dressé en 1724 par maître Héritier, notaire collégié à Thônes. Le brave tabellion ne se doutait certainement pas de la célébrité qui allait s'attacher à cette table, en écrivant son grimoire dont voici un extrait : « On pouvait y voir une vieille table de noyer avec un méchant banc plus une vieille garde- robe de noyer

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à quatre buffets avec leurs ferrures, plus une crémaillère…. »

Enfin, nous ajouterons que la tradition place également le dîner dans la cuisine du château, ou maison de maître.

Depuis 1730, le château de La Tour a subi un certain nombre de transformations à la suite de deux incendies qui détruisirent la toiture et les combles ; le premier vers 1760, le second dans la nuit du 4 au 5 mars 1860. Dépourvu depuis cette dernière date de sa tourelle, qui disparut dans des agrandissements, le petit castel de la noble famille des Galley a perdu son aspect primitif pour devenir une simple habitation bourgeoise.

On entre encore, de plain-pied dans la cuisine, mais la fenêtre prenant jour au midi et sur laquelle Rousseau a dû s’accouder pour regarder la montagne, a perdu ses meneaux et ses bancs d’embrasures. On a muré, pour en faire un placard, la cheminée à large manteau en plateaux de chêne reliés par des boulons massifs et reposant sur des pilastres à pans coupés. Enfin, le sol, qui était composé mi-partie de dalles séculaires et d’un pavage serré en moellons sur champ, a été recou-

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vert par un plancher; si bien qu’actuellement, il est un peu difficile de se représenter l'aspect qu'avait cet{e cuisine lorsque Rousseau y dîna.

Au-dessus de la porte d'entrée, on voit encore, sculptées dans la pierre et assez bien conservées, les armoiries des Galley avec l’alliance des de Lallée.

La chapelle et le four ont été remplacés par des greniers, et la ferme, elle-même, a subi des transformations vers 1868.

La seule chose qui, sans doute, n’a pas changé, est ce petit chemin pavé, bordé d'arbres à fruits et de vestiges d'anciens murs aux pierres verdies de mousses, qui conduit du Martinet à la maison de La Tour, où Jean-Jacques passa avec ses amies et où ses fervents admirateurs peuvent encore aujourd’hui, en toute confiance, et avec émotion, chercher à évoquer son souvenir #.

On pourrait remarquer que, dans son récif, Rousseau ne parle que de la fermière et de ses enfants, oubliant le fermier... Ce détail insignifiant en soi prouverait encore que sa mémoire était fidèle et qu’il n’a rien inventé. Les actes d’amodiation de la ferme nous apprennent, en effet, que le

granger ou fermier de La Tour était, en même temps, locataire d’un chalet appartenant à M”° Galley et situé plus haut, sur la montagne de Colomban. Or, au commencement de juillet, la saison d’inalpage est commencée. Les chalets de montagne sont habités et les troupeaux égrènent déjà leurs carillons aux flancs des pâturages. On peut donc supposer avec quelque certitude que, le 1° juillet 1730, le fermier devait être monté au chalet d’en haut tandis que sa femme gardait la ferme de La Tour avec les enfants que les deux jobes filles « baïsaient de tems en tems » pour faire endiabler le pauvre Jean-Jacques.

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LA CUBIELETLTE

Après le dîner nous fîmes une économie. Au lieu de prendre le café qui nous restoit du déjeñner, nous le gardâmes pour le goûter avec de la crème el des gâteaux qu’elles avoient apportés; el pour tenir notre appétit en baleine, nous allämes dans le verger achever notre desdert avec des cerises. Je montai sur l'arbre, et je leur en jettois des bouquets dont elles me rendoient les noyaux à travers les branches. Une fois Mlle Galley, avançant son tablier et reculant la lêle, se présentoit si bien et Je visai st juole, que je lui fis tomber un bouquet dans le sein; et de rire. Je me disois en moi-même : « Que mes lèvres ne sont-elles des cerises ! comme je les leur Jellerois ainsi de bon cœur ! »

Arsène Houssaye a mis en doute cette scène. Il a supposé que Rousseau a pu se souvenir, en écrivant les Confessions, d'une gouache de Baudouin,

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gendre de Boucher, intitulée « Les cerises et les amoureuses » qui fit du bruit vers 1760.

« Ces deux filles qui attendent des cerises gorge entr” ouverte et les bras demi-nus, ne sont-ce pas les visions de Jean-Jacques? Et ce galant qui cueille les cerises et qui les jette avec intention, n’est-ce pas Jean-Jacques lui-même? C'est-à-dire que Jean- Jacques au lieu de se souvenir d’une page de sa vie, s’est souvenu d’un tableau de Baudouin. »

. Cette opinion est, évidemment, soutenable.

Cependant, nous rapporterons ici quelques détails qui, jusqu’à un certain point, pourraient être invoqués à l'appui du récit de Rousseau et semble- raient en confirmer l'exactitude :

: La vallée de Thônes, dont l'altitude de 600 mètres, offre cette particularité de produire beaucoup de cerisiers, qui disparaissent cependant de plus en plus. Autrefois, au printemps, lorsque ces arbres étaient en fleurs, on eût dit qu'il avait neigé sur les prés. Ils donnent de petites cerises noires, presque sauvages, appelées « gréfions » avec lesquelles on fait un kirsch renommé. Ces cerises sont précisément mûres à la Saint- -Jean d'été, soit à la fin de j juin.

LA CUEILLETTE DES CERISES d’après Scabl.

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