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LA VALLÉE DU FIER

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plus, me revient plus au cœur, que celle d'aucuns plaidira que j'aie goûlés en ma vie. Je ne savois pas trop bien ce que je voulots à ces deux charmantes personnes, mais elles n'intéressoient beaucoup toules deux. Je ne dis pasque, si j'eudse élé le maître de mes arrangemens, mon cœur se seroit partagé; j'y sentois un peu de pré- Jérence. J'aurois fait mon bonheur d'avoir pour mattresse Mlle de Graffenried; mais à choix, je crois que je l'aurois mieux aimée pour confidente. Quoi qu'il en soil, il me sembloil en les quiltant que je ne pourrois plus vivre sans l'une et sans l'autre. Qui m'eût dit que je ne les reverrois de ma vie, el que là jiniroient nos éphémères amours ?

Eh! oui, cette journée a tort de finir !

Dans la cuisine de la grangère le goûter s'achève au milieu des rires et l'heure du départ est venue. Les chevaux attendent déjà près de la fontaine, qui murmure doucement. Au seuil de la porte, surmontée de l’écusson seigneurial, voici les deux amies qui apparaissent, un bouquet de cerises épinglé au corsage. Elles embrassent une dernière fois les enfants de la fermière. Claudine a posé sur l’arçon de la selle sa jolie main, frissonnante encore

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du baiser de Jean-Jacques... Elles sont à cheval. Un peu déçu et morose, il reprend sa place derrière M'° de Graffenried et, comme à regret, ils s’éloignent sous les ombrages, le long du petit chemin pavé de dalles glissantes, où les chevaux marchent avec précaution.

Autour d’eux la campagne se fait plus douce, plus affable. Les forêts, les bois, les prairies, où les arbres allongent des ombres ténues, avivent leurs couleurs sous les rayons déjà obliques du soleil. Le ciel est d’un bleu de gentiane. Sur les pentes étagées du Colomban, baignées de lumière dorée, les chalets alpestres, épars parmi les sapins, semblent sourire, avec leurs façades bistrées dont les petites fenêtres brillent comme des soleils. On entend finter les carillons des troupeaux dans les lointains pâturages et cette lente mélopée les accompagne longtemps comme un adieu.

Voici Thônes avec son clocher argenté; puis la longue vallée du Fier, qui commence à s’assombrir; le chemin royal accroché aux flancs des ravins.

Le soleil s’abaisse toujours vers Annecy, colorant de teintes plus doucesles cimes des montagnes

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et, peu à peu, la mélancolie du soir descend sur la vallée.

En ce moment même, Rousseau n’éprouve-t-il pas l'influence mystérieuse de ce déclin du jour? Son âme impressionnable et sensible ne s’emplitelle pas aussi de tristesse à mesure que s'approche l'instant de la séparation ?

Depuis qu'il a rencontré les deux enchanteresses, dans quel ravissement délicieux n’est-il pas plongé? Jamais, peut-être, sa détresse n'avait été aussi grande que ces jours derniers... « Maman » n’est plus à Annecy. En revenant de Lyon, il ne l’a pas retrouvée dans son logis de la rue Saint-François. Il est seul, sans lendemain, à bout de ressources, réduit à solliciter l’hospitalité précaire de Venture. Et, ce matin même, s'il est venu errer le long du Fier, dans cette vallée de Dingy, n’était-ce pas pour demander à la nature consolatrice l'oubli de ses angoisses ?

I1 les rencontre ! Il a déjà vu quelquefois M: de Graffenried — exilée comme lui — mais il connaît à peine M Galley. D'ailleurs, les conventions sociales, si rigides, les séparent. Elle est

noble, riche, jolie, adulée. Elle appartient à l’une

des plus notables familles du pays. Lui, n’est qu'un nouveau converti à qui l’on fait la charité. Et, cependant, avec une exquise bonté elle l’accueille et se penche vers lui. Pendant des heures divines il a vécu dans l'intimité de ces charmantes filles qui l’ont à ce point ensorcelé qu'il ne conçoit plus la vie sans l’une et sans l’autre !

Sans doute, maintenant, il chevauche encore en leur compagnie, tenant toujours M" de Graffenried serrée dans ses bras et regardant avec extase Claudine Galley, mais, déjà, semble-t-il, les grelots des chevaux ne tintent plus aussi joyeusement et le beau rêve touche à sa fin.

Oh ! arrêter ce soleil qui incendie le ciel de ses rougeurs mourantes... Prolonger de quelques instants encore cette journée qui va rester pour jamais gravée dans son cœur et dont, plus tard, le seul souvenir lui fera verser des larmes d’attendrissement !….

Ils se séparent au pont de Saint-Clair. Pourquoi ne les accompagne-t-il pas plus loin ? Est-ce par scrupule, pour ne point les compromettre ? Peut-être Claudine Galley doit-elle, en passant, s'arrêter chez ses parents au château de Menthon ?

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Ou bien, veut-il achever seul, dans le recueillement du crépuscule rose, cette promenadeineffable, pour en revivre plus à son aise les délicieux instants ?

Elles reprennent lentement le chemin du col de Bluffy, sans se douter que ce jeune homme qui se retourne pour les revoir encore et leur envoie son âme dans un baiser, va leur donner l’immortalité !

Le rêve est bien fini.

En rentrant à Annecy, Venture se chargea d’éteindre son bel enthousiasme en le rappelant à de tristes réalités.

Cependant il me rappela bientôt à lui et à mot en me parlant de ma situation. Elle éloit trop critique pour pouvoir durer. Quoique je eee très peu de chose, mon pelit pécule achevoit de s’épuiser; j'étois Sans resources. Point de nouvelles de maman; je ne savois que devenir, el je senlois un cruel serrement de cæur de voir l'ami de Alle Galley réduit à l'aumône.

Pauvre poète ! pauvre amoureux tombé du ceri-

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