RÉMINISCENCES
Le lendemain de la promenade à Thônes, après avoir dîné chez le juge mage Simon avec Venture, Jean-Jacques alla dans la rue Saint-François faire le guet devant la maison habitée par M" Galley, dans l'espoir d’apercevoir ses amies. Les fenêtres étaient closes. Il attendit vainement. Personne ne parut. Il prit alors le parti d'écrire à M" de Graffenried. J’aurots préféré d'écrire à son amie ; mais Je n'osots et il convenoit de commencer par celle à qui je devois la connaissance de l'autre.
Sitôt sa lettre écrite, il courut la porter rue du Pont-Morens, à M° Giraud, une couturière qui travaillait souvent chez M" Galley et devait servir d’intermédiaire entre ses deux amies et lui, comme cela avait été convenu la veille, avant de se séparer.
Esther Giraud, née à Genève, le 4 septembre
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1702, avait abjuré le protestantisme à Annecy le 11 janvier 1727. À cette occasion, son prénom d'Esther avait été remplacé par Françoise Louise. Elle habitait chez Pierre Favraz, à l'extrémité du pont Morens, actuellement numéro 2 de la rue de l'Ile.
Le jour suivant, la réponse que Rousseau attendait avec impatience lui fut remise par M" Giraud. Comme je me pressois de sortir pour l'aller lire à mon aise ! Cela n'a pas besoin d'être dit.
Mais, quelques jours après, il quitta définitivement Annecy pour aller à Fribourg.
Ici se termine, sans doute, la période la plus paisible et la plus douce de la vie de Jean-Jacques. Que de tendres souvenirs il laissait À Annecy, où il avait rencontré M”* de Warens à cet endroit qu'il voulait entourer d'un balustre d'or, où son goût pourla musique avait commencé à se développer, où son âme avait ressenti les plus pures ivresses ! « Tout le monde va voir les Charmettes, mais la plus grande impression de M" de Warens sur Rousseau fut bien plus à Annecy 5. »
S'il ne devait plus revoir Claudine Galley et M'* de Graffenried, du moins sa pensée ne les quittait pas.
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Pendant quelque temps encore, il resta en correspondance avec M" Giraud dont les lettres affectueuses venaient le consoler dans ses déboires de jeune professeur de musique.
J'avois des consolations très douces dans les nouvelles que je recevois de lems en lems des deux charmantes amies.
Dans une lettre à M" Giraud, il écrit encore : L'aimable Demoiselle de Gr... (Graffenried) esl toujours dans mon cœur el je brûle d'impatience de recevoir de ses nouvelles ; failes-moi le plaisir de lui demander, au cas qu'elle soil encore à Annecy, si elle agréeroil une lelire de ma main...
Puis, emporté par sa destinée, il les oublie peu à peu. Æn changeant de lieu je négligeai de leur donner mon adresse et forcé par la nécessité de songer continuellement à moi-même, je les oubliat bientôt entièrement.
Mais non, Jean-Jacques, le mot entièrement est de trop... Les premières émotions du cœur ne s’effacent plus lorsqu'on a aimé...
Lui-même nous le prouve à plusieurs reprises dans le cours de ses confessions.
Une fois c’est la rencontre de Venture, à Paris,
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qui ramène sa pensée vers Annecy et vers Thônes : Je le vis presque avec indifférence, el nous nous séparâmes assez froidement. Mais quand il fut parti, le souvenir de nos anciennes liaisons me rappela si vivement celui de mes jeunes ans, si doucement, st sagement consacrés à celle femme angélique (M de Warens) qui maintenant n'étoit guère moins changée que lui, les petites anecdotes de cet heureux tems, la romanesque journée de Toune, passée avec Lant d'innocence el de jouissance entre ces deux charmantes filles dont une main baisée avoit été l'unique faveur, el qui, malgré cela, m'avoit laissé des regrets si vifs, si touchans, si durables; tous ces ravissans délires d'un jeune cœur, que j'avois sentis alors dans toute leur force, et dont je croyois le lems passé pour jamais ; toutes ces lendres reminiscences me firent verser des larmes sur ma jeunesse écoulée, el sur ses transports désormais perdus pour moi.
Plus tard, un jour d'été, en 1756, à l'Ermitage, il revit encore par la pensée l’idylle des cerises :
Je faisois ces méditations dans la plus belle saison de l'année, au mois de juin, sous des bocages frais, au chant du rossignol, au gazouillement des ruisseaux. Tout concourut à me replonger dans celte mollesse trop
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séduisante, pour laquelle j'élois né, mais dont le ton Our et sévère, où venoit de me monter une longue effervescence, m'auroit Où délivrer pour toujours. J'allois malheureusement me rappeler le Dîner Ou château de Toune, et ma rencontre avec ces deux charmantes filles, dans la même saison et dans des lieux à peu près semblables à ceux où j'élois dans ce moment.
Les années passent, mais les impressions d’Annecy subsistent. Comme un chant de pâtre entendu un soir dans nos montagnes, dont l’air mélancolique reviendrait sans cesse à l'oreille, ils reviennent, ils reviennent, les chers souvenirs de Savoie :
Aujourd'hui, jour de Pâques-fleuries, il y a précidément cinquante and de ma première connaissance avec M°° de Warens. Elle avait 28 ans alors, étant née avec le siècle. Je n'en avois pas encore dix-sept el mon lempérament naissant, mais que j'ignorots encore, donnoit une nouvelle chaleur à un cœur naturellement
plein de vie. $
Pendant ces cinquante ans qu’éfaient devenues les rieuses et folâtres héroïnes de l’idylle des cerises et ses amies d'Annecy ?
Malgré sa naissance et sa beauté, Claudine