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Elles me dirent qu’elles alloient à Toune, vieux chäleau appartenant à madame Galley ; elles implorèrent mon secours pour faire passer leurs chevaux, n’en pouvan venir à bout elles seules. Je voulus fouetter les chevaux ; mais elles craignoient pour moi les ruades et pour elles les haut-le-corps. J’eus recours à un autre expédient. Je pris par la bride le cheval de Mlle Galley, puis, le tirant après moi, je traversai le rutsseau ayant de l'eau jusqu'à mi-jambes, et l'autre cheval suivit sans difficulté ?. Cela fait, je voulus saluer ces demoiselles, et m'en aller comme un benét : elles se dirent quelques mots tout bas, et Mlle de Graffenried, s'adressant à mor: « Non pas, non pas, me ditelle, on ne nous échappe pas comme cela. Vous vous êtes mouillé pour notre service ; el nous devons en conscience avoir soin de vous sécher : il faut, s'il vous platl, venir avec nous; nous vous arrêlons prisonnier. » Le cœur
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me battoit; je regardois Mlle Galley. « Oui, ou, ajoula-t-elle en riant de ma mine effarée, prisonnier de guerre ; montez en croupe derrière elle, nous voulons rendre compte de vous. — Mais, mademoiselle, je n'ai point l'honneur d'être connu de madame votre mère : que dira-t-elle en me voyant arriver ? — Sa mère, reprit Mlle de Graffenried, n’est pas à Toune, nous sommes seules ; nous revenons ce soir, et vous reviendrez avec nous. »
À quel endroit Jean-Jacques a-t-il rencontré les deux promeneuses matinales et passé un ruisseau «ayant de l’eau jusqu'à mi-jambes » ?
Ici, quelques notes géographiques sont nécessaires pour les personnes ne connaissant pas la région.
- Le « vieux château de Toune » appartenant à M"° Galley éfait appelé en 1730 maison forte de La Tour. Il est situé à vingt-cinq minutes environ de la petite ville de Thônes dont Rousseau a désigné le nom dans sa forme patoise « Toune » encore employée aujourd’hui. Cette localité, distante de 21 kilomètres d'Annecy, occupe le centre d’une des régions pastorales les plus pittoresques de la Haute-Savoie. Elle se trouve à l'intersection des
d'aprèo Scabl.
nn mn LE PASSAGE DU RUISSEAU 17
trois vallées d'Alex, de Serraval et des Villardssur-Thônes. C’est dans cette dernière vallée qu’existe encore aujourd’hui le château de La Tour.
En 1730, on pouvait se rendre d'Annecy à Thônes, comme aujourd’hui d’ailleurs, par les deux voies suivantes :
1° Le chemin royal passant par Vignières, le château de la Peisse, la gorge et le pont de Saint- Clair, puis la rive droite du Fier par Dingy, la Balme de Thuy et Morette ; 2° le chemin qui suivait la rive droite du lac d'Annecy, passait à Chavoires, Veyrier, Menthon, le hameau des Moulins et le col de Bluffy. De ce point, un embranchement rejoignait le chemin royal au pont Saint-Clair par Château Folliet; un autre se dirigeait vers Thônes par Alex, la rive gauche du Fier, qu'il ne pouvait traverser à Morette aucun pont n’y existant, faisait un détour pour aboutir à Thônes par Tronchine.
D'après les mappes cadastrales de l’époque, ce dernier embranchement présentait une lacune, dans les environs du pont actuel de Morette. Il était très peu fréquenté et la seule route réelle-
Gen (nue ÿ.
ment praticable pour aller à Thônes était celle de la rive droite par La Balme.
D'autre part, la section du chemin royal comprise entre le village de Sur-les-Bois et le pont Saint-Clair, c'est-à-dire dans la gorge sauvage de Saint-Clair, était en fort mauvais état si l’on en juge par les renseignements suivants extraits d’un rapport du service des « Ponts et Chemins » :
«.. De grands chemins qui sont aujourd’hui encore beaucoup plus affreux et plus périlleux que jamais pour n'être qu’un précipice continuel durant toute l'étendue de cette route, attendu qu'ils sont si étroits, si scabreux et remplis en un mot de pierres si monstrueuses outre quantité de rochers fort glissants et raboteux qui s’y rencontrent à tout bout de champ qu’on ne saurait sans risque se contrepasser deux personnes à cheval et même à peine les chevaux de charge peuvent-ils défiler l'un après l’autre sans un péril évident... »
On peut, il nous semble, déduire de l’ensemble de ces indications que M" Galley et de Graffenried ont dû suivre le chemin par Menthon, le col de Bluffy et Château-Folliet qui ne présentait pas les dangers de l’autre et avait en outre l'avantage,
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très appréciable pour des jeunes filles voyageant seules, de traverser plusieurs lieux habités et d’être moins isolé et moins sauvage.
On sait, d’ailleurs, qu’à cette époque, les femmes monfaient couramment à cheval et nous avons trouvé dans les actes d’amodiatfion de la ferme de La Tour, que M” Galley se réservait, chaque année, dix journées de cheval que devait fournir le granger ou fermier.
Quant à Jean-Jacques, on connaît son amour pour les précipices. Z{ me faut des lorrens, des rochers, des sapins, des bois notrs, des montagnes, des chemins raboteux à monter et à descendre, des précipices à mes côlés qui me fassent bien peur.
Il a dû, sans doute, passer par le défilé de Saint-Clair où il était servi à souhait. Aujourd'hui encore, ce passage est toujours impressionnant. En 1730, alors que les pentes de la montagne étaient beaucoup plus boisées; qu’il n’était traversé que par un étroit chemin taillé en corniche en certains endroits, comme à la Louvatière, par exemple; qu’il dominait de très haut sur des escarpements le cours encaissé du Fier, il devait présenter un caractère grandiose et sauvage bien fait pour
séduire Rousseau.
QC ER 2°
Examinons maintenant d’un peu près le récit des Confessions :
1° Rousseau a quitté Annecy un peu avant le lever du soleil : Je me hâlai de gagner la campagne pour voir lever le soleil, c'est-à-dire vers quatre heures, le soleil, au commencement de juillet, se levant à 4 h. 1 minute.
2° D'autre part, on peut fixer assez exactement l'heure d’arrivée des jeunes gens au château de La Tour puisqu'aussitôt ils déjeunèrent. Il s’agit évidemment du petit déjeuner du matin qui se prend à la campagne entre 8 et 9 heures, car on trouve plus loin qu’ils dînèrent (le repas de midi est encore communément appelé en Savoie : le dîner).
3° Nous savons également l'heure de leur départ de La Tour, qui eut lieu après le goûter, c’est-àdire après la collation de quatre heures du soir : Après le dîner nous fîmes une économie : au lieu de prendre le café qui nous restoit Ou déjeuner nous le gardâmes pour le goûter.
Et plus loin : Enfin elles se souvinrent qu'il ne fal-
€ me 2-
loil pas attendre la nuit pour rentrer en ville. Il ne nous restoit que le tems qu’il falloit pour arriver de Jour.
4 Enfin nous savons que Jean-Jacques rentra à Annecy d'assez bonne heure par cette phrase qui laisse supposer que, contrairement à son habitude, son compagnon de chambre, Venture, se coucha tôt : Venture qui s’éloil couché fort tard la veille, rentra peu de lems après moi.
Au commencement de juillet, le soleil se couchant à 8 heures, on peut admettre que Rousseau rentra à Annecy vers 9 heures, soit à la nuit, suivant le calcul de ses compagnes.
L’excursion a donc pu durer vraisemblablement de quatre heures du matin à neuf heures du soir, soit, au total, 17 heures.
Si, de ce chiffre, on retranche le temps que Jean- Jacques a passé en compagnie de Claudine Galley et de M" de Graffenried, soit douze heures :
Douze heures passées ensemble nous valoient des siècles de familiarilé, 11 reste cinq heures qui représentent le temps qu'il mit pour effectuer, seul, le trajet d'Annecy au lieu de la rencontre et inversement.
meme mere À) come) à
Si, enfin, l’on admet qu'il est rentré par le même chemin que le matin, soit par la gorge de Saint-Clair, il faut fixer le passage du ruisseau en un endroit situé à deux heures et demie d’Annecy, soit aux environs du pont Saint-Clair.
Parmi les personnes qui ont essayé de résoudre ce problème, les unes placent le passage du gué sur l’un des ruisseaux qui coupent l’ancien chemin royal dans la longueur comprise entre le pont Saint-Clair et le hameau de Morette, sur la rive droite ; d’autres ont supposé que Jean-Jacques a traversé le Fier lui-même un peu en amont du pont Saint-Clair, à l'endroit où le torrent élargit son lit avant de pénétrer dans le défilé et où il est, en effet, encore guéable aujourd’hui.
À cette hypothèse on peut faire quelques objections :
Pourquoi les deux jeunes cavalières voulurentelles traverser le Fier, dont les eaux devaient être passablement grosses après une période pluvieuse, alors qu’elles avaient, un peu plus bas, à quelques minutes, à leur disposition le pont de Saint-Clair, qui était en bon état de viabilité ?
Si Rousseau avait traversé le Fier à cet endroit
LG semer annees ÿ LE PASSAGE DU RUISSEAU 23
il est fort probable qu'il aurait eu de l’eau plus haut qu’à mi-jambes.
Enfin, pourquoi écrit-il un ruisseau alors qu'il s'agissait en réalité d’un torrent important, presque d’une rivière, dont le lit avait 125 mètres de largeur ?
Voyons, maintenant, l’autre hypothèse. Après avoir traversé le pont Saint-Clair, si l’on remonte le Fier en suivant la route actuelle qui est, à peu de choses près, l’ancien chemin royal, on ne tarde pas, à environ dix minutes du pont, près de la scierie du hameau de chez Collet ou de Glandon, à traverser le petit ruisseau du Melèze qui descend de la Combe de la Blonnière.
Or, en 1730, aucun pont n'existait sur ce ruisseau, et les personnes qui suivaient le chemin pour aller à Thônes ou pour en revenir étaient obligées de traverser à gué ce petit cours d’eau. On peut s’en convaincre par l'examen de la mappe et par l'extrait suivant d’un rapport du châtelain de la paroisse de Dingy, daté du 21 février 1735, que nous avons découvert aux archives départementales :
« Je soussigné, châtelain de la paroisse de Dingy Saint-Clair, certifie qu’en exécution de l’ordon-
ne) || (En
24 L'IDYLCE DES CERISES
nance de Mons. Bonnaud, intendant général de S. M. deçà les monts, en date du 21 février, année courante (1735), j'ai procédé à la visite des ponts et chemins de la dite paroisse en l'assistance de Guillaume à feu Louis Delagrange et d’Estienne à feu Riotton, experts choisis par je soussigné, en légitime assemblée, le onze mars, lesquels avons trouvé en assez bon estat ayant tant seulement remarqué qu'il est d’une nécessité indispensable de faire un pont sur le torrent de Melaize qui traverse le grand chemin tendant d'Annecy à Thônes, lequel torrent à la moindre abondance d’eau grossit d’une telle sorte qu’il est impossible de le gayer ny à pied ny à cheval, outre qu'autrefois il y avait sur le même torrent un pont de pierre dont les vestiges existent actuellement y ayant encore le dessous d’un des pilliers, au couchant. »
On pourrait donc placer à cet endroit la rencontre de Rousseau avec M" Galley et de Graffenried. Ici, la concordance avec le récit des Con- Jessions est bien plus frappante et l’on ne peut guère soulever d’objections.
Jean-Jacques ayant quitté Annecy un peu avant quatre heures du matin et suivi le chemin royal
LE ne Da LE PASSAGE DU RUISSEAU 25
décrit plus haut, pouvait se TARA vers 6 h. 1/2 au passage du Melèze. C’est, à peu près, le temps qu’il faut aujourd’hui pour y arriver à pied.
À cette heure, la chaleur du soleil commençait à se faire sentir.
Après la période pluvieuse que l’on venait de traverser les eaux du ruisseau devaient être assez grosses pour que leur bruit effrayât les chevaux. Aujourd’hui encore, le chemin est ombragé par des arbres. Enfin, il s’agit, ici, d’un ruisseau et non plus d’un torrent comme le Fier.
On peut remarquer également que, quelques pas en amont du pont du Melèze, s'ouvre un petit vallon latéral à la chaîne montagneuse du Lachat au fond duquel coule le Melèze.
Poursuivant sa promenade solitaire, Rousseau, arrivé près du gué, et n'ayant pas encore de motif pour se mouiller les pieds, remontait peut être le long de la rive droite dans la direction du village de Dingy, s’enfonçant dans ce petit vallon plein d'ombre dont la fraîcheur devait l’attirer lorsqu'il fut hélé par les deux jeunes filles arrivant près du gué et qui l’ont par conséquent surpris puisqu'elles étaient derrière lui.
De
Du ruisseau du Melèze à la Tour, il y a environ douze kilomètres et, en tenant compte du mauvais état des chemins en 1730, des chevaux pouvaient cependant effectuer le trajet en deux heures... même en portant deux jolies amoureuses et un homme de génie!
L'arrivée à La Tour a dû avoir lieu vers 8h. 1/2, heure encore assez matinale pour permettre de faire le petit déjeuner. Arrivés à Toune el moi bien déché, nous déjeunämes.
Même concordance de temps également en ce qui concerne le retour. Le départde La Tour a dû avoir lieu entre 4 h. 1/2 et 5 heures, c’est-à-dire après le goûter. Comme d'autre part la séparation s’est faite non loin du point de la rencontre : Je les quillai à peu près au même endroit où elles m'avoient pris, c'est-à-dire, sans doute, au pont Saint-Clair, on peut la fixer vers 6 h. 1/2. Il restait donc à Rousseau 2 h. 1/2 pour rentrer à Annecy, temps qui est effectivement nécessaire pour faire le trajet à pied.
Que faut-il conclure de ces rapprochements et renseignements? On peut sans doute soutenir les deux hypothèses, mais, à notre avis, celle du pas-
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sage du Melèze nous paraît la plus logique, la plus vraisemblable, celle qui cadre le plus parfaitement avec le récit de Jean-Jacques.
Dans tous les cas, il paraît difficile de placer ailleurs qu'aux deux endroits cités plus haut le point de cette heureuse rencontre.