‹ L'IdyLLE DES CERISESChapitre 9 sur 18 · SUR LA ROUTE DE THONES · texte numérisé non relu

SUR LA ROUTE DE THONES

L'effet de l'électricité n’est pas plus prompt que celui que ces mots firent sur moi. En m'élançant sur le cheval de Mlle de Graffenried je tremblois de joie ; el quand ul fallut l'embrasder pour me lenir, le cœur me battoit st fort qu’elle s'en aperçut ; elle me dit que le sien lui battoil aussi, par la frayeur de tomber ; c'élail presque, dans ma posture, une invilalion de vérifier la chose : je n'osai jamais, et durant tout le trajet mes deux bras lui servirent de ceinture, très serrée à la vérilé, mais sans de déplacer un moment. Telle femme qui lira ceci me soufflelteroil volontiers, el n'auroit pas lort.

La gaieté du voyage et le babil de ces filles aiguisèrent tellement le mien, que jusqu'au soir el tant que nous Jûmes ensemble, nous ne déparlâmes pas un moment. Elles m'avoient mis si bien à mon aise, que ma langue parloit autant que mes yeux, quoiqu’elle ne dit pas les mêmes choses. Quelques instants seulement, quand je me

çà à (ES

trouvois tête à Llêle avec l'une ou l’autre, l'entretien s'embarrassoit un peu; mais l'absente revenoit bien vite, et ne nous laisooit pas le tems d’éclaircir cet embarras.

Du ruisseau du Melèze à Thônes le chemin royal suivait la rive droite du Fier en se tenant à une certaine hauteur au-dessus du torrent qu'il surplombait en quelques endroits.

Son tracé doit être aujourd’hui, à peu de choses près, ce qu'il éfait en 1730. D’après le rapport cité plus haut, il devait être en assez mauvais état, obstrué par les branches, envahi par les haies et fréquemment coupé et raviné par les ruisseaux descendant de la montagne et où n’existaient pas de ponts.

Mais si le trajet était difficile et parfois dangereux, de quelle beauté calme et sévère était le paysage qui se déroulait au fur et à mesure que l’on avançait? La vue embrassait toute la vallée depuis les croupes de la montagne de Beauregard et le col de Bluffy jusqu’à Thônes. Les montagnes, très rapprochées, étaient couvertes d’épaisses forêts de sapins d’où montaient, çà et là, les fumées bleues et paresseuses des charbonnières.

a) (Em à SUR LA ROUTE DE THONES 31

Plus haut, les dents d'Alex, la dent du Cruet, pareille à une svelte pyramide, puis les arêtes neigeuses de la Tournette se profilaient sur le ciel pur. On entendait monter, du fond de la vallée, le bruit monotone du Fier, aux eaux limpides et scintillantes, ou la chanson mélancolique d’un gardeur de chèvres.

Rousseau n’a rien vu de ce paysage, et qui oserait l’en blâmer ?

Dès qu'il tient M" de Graffenried par la taille, toute la nature disparaît à ses yeux... Adieu la radieuse matinée d’été, les fleurs de la Saint-Jean et le chant des rossignols à la fin de leur ramage...

Il n’est attentif qu’au joyeux babil de ses compagnes ef ne veut plus voir que leurs frais visages. Son cœur bat si fort qu'il l'empêche d'entendre la cascade de Morette, tombant à deux pas du chemin, dont les eaux faisaient mouvoir les moulins de M. de Menthon et ont dû mettre, au passage, des gouttelettes limpides dans la chevelure des

deux amazones...

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