‹ L'Ile d'OrléansChapitre 21 sur 44 · MONASTÈRE · texte numérisé non relu

MONASTÈRE

Un capitaine, nommé Louys Taiaeronck, parla au nom de tous ses compatriotes en ces termes :

“ Vous voyez, sainctes filles, de pauvres carcasses, les restes d’un païs qui a este florissant, et qui n’est plus : du païs des Hurons. Nous avons esté déuorez et rongez iukquës aux os par la guerre et par la famine : ces carcasses ne se. tiennent debout qu’à cause que vous les soustenez ; vous l’aviez appris par des lettres, et maintenant vous le voyez de vos yeux, à quelle extrémité de misères nous sommes venus. Regardeznous de tous eostez, et considérez s’il y a rien en nous qui ne nous oblige de pleurer shr nous-mêmes, et de verser.sàns cesse des torrents de larmes. Hélas, ce funeste accident qui vous' est arrivé, va rengregeant nos maux et renouvelant nos larmes, qui commençaient à tarir. Avoir vueu réduite en cendres en un moment cette belle maison de Jésus, cette maison de charité, y auoir veu régner le feu sans respecter vos personnes toutes sainctes qui y habitiez ; c’est ce qui nous fait ressouvenir de l’incendie universel de toutes nos maisons, de toutes nos bourgades et de toute nostre patrie. Faut-il donc que le feu nous suive ainsi partout ? Pleurons, pleurons, mes chers compatriotes, ouy, pleurons nos misères, qui de particulières sont devenues communes avec ces innocentes filles. Sainctes filles, vous voila donc réduites à la mesme misère que vos pauvres Hurons, pour qui vous avez eu des compassions si tendres.

“ Vous voilà sans patrie, sans maisons, sans provisions et sans secours, sinon du Ciel, que jamais vous ne perdiez de veue. Nous sommes entrez icy dans le dessein de vous y consoler, et autant que d’y venir, nous sommes entrez dans vos cœurs, pour y reconnoistre ce qui pourrait davantage les affliger depuis vostre incendie, afin d’y apporter quelque remède. Si nous

avions affaire à des personnes semblables à nous, la coustun de nostre pays eust esté de vous faire un présent pour essuyer vos larmes, et un second pour affermir vostre courage . mais nous avons bien veuque vos courages n ont jamais resté abattus sous les ruines de cette maison, et pas un de nous n a pu a oir mesme une demy larme qui ait paru dessus vos yeux pour pleurer sur vous mesme à la veue de cette infortune, os cœurs ne s’attristent pas dans la part des biens de la terre, nous, les voyons trop eslevez dans les désirs des biens du Ciel , et ainsi de ce costé nous n’y cherchons aucun remède. Nous ne craignons rien qu’une chose qui serait un malheur pour nous ; nous craignons que la nouvelle de l’accident qui vous est arrivé, estant porté en France, ne soit sensible a vos parens plus qu a vous-mesm.es ; nous craignons qu’ils ne vous rappellent et que vous ne soyez attendries de leurs larmes.

“ Le moyen qu’une mère puisse lire, sans pleurer, les lettres qui luy feront sçaouir que sa fille est demeurée sans vestements, sans vivres, sans lict, et sans les douceurs de la vie, dans lesquelles vous avez esté eslevées dès vostre jeunesse ; les premières pensées que la nature fournira à ces mères toutes désolées, c’est de vous rappeler auprès d’elles, et de se procurer à elles-mesmes la plus grande consolation qu’elles puissent receouo'ir au monde, procurant aussi vostre bien. In frère fera de mesme pour sa sœur, un oncle ou une tante pour sa nièce, et ensuite nous serons en danger de vous perdre, et de perdre en vos personnes le secours que nous allions espéré pour 1 instruction de nos filles à la foy, dont nous avons commencé avec tant de douceur de gouster les fruits. Courage ! Sainctes filles, ne vous laissez pas vaincre par l’amour des parens, et faites paroistre aujourd’huy que la charité que vous avez pour nous, est plus forte que les liens de la nature. Pour affermir en cela vos résolutions, voicy un présent de douze cens grains de porcelaine, qui enfoncera vos pieds si avant dans la terre de ce païs qu’aucun amour de vos parens ny de vostre patrie ne les en puisse retirer ! Le second présent que nous vous prions d’agréer c’est d’un colier semblable de douze cens grains de porcelaine, pour jetter de nouveaux fondemens à un bastiment tout nouveau où sera la maison de Jésus, la maison de prières et où seront vos classes dans les quelles vous puissiez instruire nos petites filles huronnes. Ce sont là nos désirs, ce sont les vostres, car, sans doute, vous ne pourroiez mourir contentes, si en mourant on vous pouvoit faire ce reproche, que pour l’amour trop tendre de vos parens, vous n’eussiez pas aidé au salut de tant d’âmes que vous avez animées pour Dieu et qui seront vostre couronne dans le “ Ciel

j, le Père Ragueneau, auquel nous devons la conservation cette pièce d’éloquence remarquable, l’accompagne de la •emarque suivante :

“ Voilà la harangue que fit ce Capitaine huron; je n’y adiouste rien, et mesme je n’y puis joindre la grâce que luy donnait le ton de sa voix, et les regards de son visage. La nature a son éloquence. Et quoyqy’ils soient barbares ils n’ont pas dépouillé n’y l’estre d’homme, ni la raison, ny une âme de mesme extraction que les nostres.”

Vfnte par

Messire CHARLES DE LAUZON,

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