‹ L'île de Chypre: sa situation présente et ses souvenirs du moyen-âge (volume 2)Chapitre 102 sur 283 · LIVRE I, CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE VIII

roi rejeta hautement cette décision, et défendit au chapitre de procéder à 1211-1216. un nouveau vote , à moins qu il ne s'obligeât, conformément à la coutume, à nommer Durand, agréé seul par lui.

Innocent III, informé des faits, reprit aussitôt les termes généraux de la question et les exposa dans une suite de bulles, du 1 3 au 1 5 janvier i2i3, adressées au roi de Chypre, au chapitre de Nicosie, au patriarche de Jérusalem et à Tarchevéque de Césarée. Le pape établit le droit indivisible de rÉglise dans le choix et dans l'installation de ses évéques, et repousse d'une manière absolue l'interprétation royale. Il se plaint au roi de la despotique pression qu'il exerce sur les chanoines de la métropole. L'abus , qui a été une concession bienveillante des chapitres, ou peut-être une usurpation des rois ses prédécesseurs, le roi Hugues le tient maintenant pour un attribut sacré de sa couronne. Rien ne peut justifier une semblable conduite, ni les lois de rÉgJise, ni les lois de l'État. Si le consentement des parties est nécessaire ' dans les unions civiles, ajoute Innocent, combien ne faut-il pas qu'il y ait entière liberté pour l'Elise, quand elle fait choix de son pasteur et de son époux ^. Il reproche ensuite au chapitre de Nicosie d'avoir compromis par sa condescendance l'intégrité du droit ecclésiastique; il lui ordonne de procéder immédiatement à une nouvelle élection , sans s'arrêter à aucune considération de personnes, et l'autorise à présenter l'élu à la nomination des prélats de Palestine, afin d'éviter à ses envoyés les dépenses d'un autre voyage en Italie 3.

L'issue du conflit n'est pas connue. U est possible que le roi Hugues ait rendu au chapitre de Nicosie l'indépendance de ses suffrages et cessé de lui imposer l'homme de sa prédilection. Aucun acte postérieur au mois de janvier i2i3 ne mentionne Durand conmie occupant ou postulant le siège de Nicosie ; et l'on ne sait quel est le métropolitain chypriote à qui furent adressées les lettres de convocation du concile de Latran en 12 14'. Pendant la durée de ce concile , en 1 2 1 5 , un nouvel archevêque de Chypre fut institué. C'est Eustoi^ d'Auvergne, qui occupa pendant de longues années le siège métropolitain*. Mais quelle qu'ait été la fin de la controverse soulevée à l'occasion de Durand , les successeurs de Hugues I", peut-être Hugues I** lui-

* Innocent III au ibi de Chypre, i3 jan- * Labbe, CoUect, concii t XI, coi. 1 35.

vier 1 3 13 , lib. XIV , ep. 1 34 ; ap. Baluie , * Le Quien, Chiens christ, t. III, col. 1 303 ;

t. II, p. 570. CarluL ms. de Sainte-Sophie, n** 4a et suiv.

' Innocent III au chapitre de Nicosie, [Voy, sur ce ma, Arch, des miss, scient, i85i,

1 5 janvier 1 3 1 3 , loc. cit, p. 355.)

1211-1216. même, dès la nomination d'Eustorge, ne tardèrent pas à reprendre Fancienne participation qui leur avait été concédée, et qui devait nécessairement lem* être réservée dans le choix du premier pasteur du royaume.

Progrès La foi des princes ne souffrait point de ces actes d'autorité, légitimés par

Uiine le consentement tacite des Édises et indispensables au maintien des droits de leur couronne. Si FEgf ise se plaignait quelquefois avec raison de la négligence des rois et des nobles à faire acquitter les dîmes sur leurs terres , d'abondantes aumônes et des fondations fréquentes témoignaient de leur piété et de leur dévouement personnel à ses ministres. Les évêques et les prêtres ne participaient pas seuls aux libéralités des seigneurs. Le clergé régulier et les ordres militaires reçurent de nombreuses donations des premiers Lusignan, et contribuèrent à leur tour, par les établissements qu'ils fondèrent, à développer l'occupation latine dans l'Ile.

Dix ans à peine s'étaient écoulés depuis que Chypre avait changé de maîtres, et déjà les progrès du nouveau régime y étaient manifestes. Les Latins n'étaient plus isolés et en petit nombre , comme au temps des Anglais et des Templiers. Ils avaient pénétré dans toutes les parties de l'ile ; leurs agents étaient obéis dans tous les districts , et partout où une agglomération considérable s'était fixée , une église latine s'était élevée. Les Grecs s'estimaient heureux de conserver encore dans l'intérieur de leurs familles, sous le joug étranger, la direction plus intime de leurs prêtres et de leurs évêques , telle à peu près qu'ils l'avaient toujours connue. De grandes émigrations avaient eu lieu cependant parmi eux. U ne restait guère dans la campagne que la masse de la population, appauvrie, soumise aux corvées et aux travaux rustiques. Les familles d'artisans, vouées principalement aux occupations industrielles, l'orfèvrerie, la teinturerie, le commerce de détail, étaient restées sans doute dans les ports et à Nicosie; mais dans les villes, dont l'importance augmentait tous les jours, affluaient les Occidentaux, nobles et eommerçants, tous libres, possédant les terres, les emplois et la fortune, ou ayant droit d'y prétendre. Rien ne pourrait remplacer le récit d'un homme qui vit alors par lui-même toutes ces choses.

Le comte Willebrand d'Oldenbourg, chanoine d'Hildesheim , dans le Hanovre, avait été chaîné d'une mission en Orient par l'empereur Othon de Brunswick. Il vint en Chypre à la fin de l'année 1211, en quittant l'Arménie et comme il allait en Terre sainte pour visiter les Lieux saints, à la faveur de la trêve de Malec-Adel. Rentré en Allemagne , il écrivit la page suivante

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