LIVRE ï, CHAPITRE I
Le roi Richard, qui n'avait pas encore ses chevaux avec lui^ s'avança à bibî noi. pied hors de sa tente, à la distance d'une portée de trait, escorté par ses chevaliers. Comnène, dès qu'il l'aperçut, mit pied à terre et s'approcha du roi en s'inclinant plusieurs fois profondément. Richard répéta les mêmes saints, prit Isaac par la main et le fit asseoir à côté de lui dans sa tente, sur un siège recouvert d'un drap de soie, au bas duquel se plaça un interprète^. «Je m'étonne, seigneur empereur,» lui dit affectueusement le roi, «qu'un « prince chrétien comme vous, témoin comme vous des souffrances de la Terre «sainte où Notre-Seigneur Jésus-Christ a été crucifié, n'ait fait aucun effort « pour la délivrer du joug des infidèles. Vous voyez les besoins des chrétiens « qui assiègent Saint-Jean d'Acre, et non -seulement vous refusez de leur en- « voyer des vivres, mais vous considérez conune ennemis ceux qui viennent « à leur aide. Au nom de Dieu et de la chrétienté, je vous le demande, faites « cesser les plaintes qui s'élèvent contre vous de toutes parts. Venez vous «joindre à nous avec votre armée, et qu'à l'avenir tout le monde puisse « librement acheter en Chypre les provisions nécessaires aux croisés '. » Comnène répondit avec assurance et en remerciant le roi : «Je sais, sire, Faa»es
, • . .... . promesses
« quel honneur j'acquerrais en suivant vos conseils ; mais, si je m'absentais de J'isaac. « cette lie, je n'y rentrerais plus. L'empereur de Constantinople m'en conteste « la souveraineté ; les gens du pays eux-mêmes se lèveraient contre moi, si je « m'éloignais. Je veux cependant vous seconder autant qu'il dépend de moi : «jusqu'à ce que la ville de Saint- Jean d'Acre soit prise, j'entretiendrai un «corps de deux cents honmies dans l'armée des chrétiens, et j'affranchis « désormais de tous droits ceux qui viendront acheter des provisions pour « eux^. > Le roi d'Occident fut charmé des manières du prince grec et de la confiance qu'il lui témoignait. Isaac acheva de le gagner en lui disant qu'avant de se séparer de lui il voulait que sa fille, le bien le plus cher qu'il eût au monde, lui fut remise comme otage de son alliance et de sa fidélité. L'empereur fut conduit à une tente élégante, qu'on avait placée non loin de celle du roi ; il y trouva des tables dressées pour son repas et tout préparé pour son sommeil ^
Isaac Comnène n'avait accepté l'entrevue à laquelle on l'avait convié qu'afin d'apprécier par lui-même les desseins et les forcés du roi Richard. Pensant que le prince était trop désireux de se rendre en Syrie pour se hasarder à
^ Contin. de GuiU, de Tyr, p. 167. * Ihid, p. 166; cf. Vinisauf, p. 33 5. et
* Ihid, p. i65. Brompton, col. 1 199.
' Ihid. p. 166. ^ Contin. de GuiU. de Tyr, p. 166.
Mai 1191. le poursuivre dans Tintérieur d'une ile inconnue, comptant d'ailleurs sur la valeur de ses troupes, il crut pouvoir le braver sans danger. A la faveur de la nuit, pendant que les honunes du camp étaient livrés au repos, Gomnène sort furtivement de sa tente, à peine vêtu, s'élance sur un cheval, et rejoint son armée à Kolossi. Hors des atteintes du roi, il lui fait annoncer avec hauteur que, s'il ne quitte bientôt l'île de Chypre, il viendra lui montrer le peu de cas qu'il fait de sa personne et de tous les Latins *.
Ricbard Découccrté de tant de fausseté, indigné surtout de cette arrogance, qui
blessait à la fois sa religion et sa dignité de roi, Richard se résout à interrompre sa croisade; il veut humilier l'oi^eil des Grecs, venger les naufragés, et poursuivre jusqu'au bout l'occasion que le sort lui présente, et dont l'incertitude, pleine encore de périls, plaisait à son esprit aventureux. Il fait débarquer sa cavalerie, et vient sans retard attaquer Isaac, le met en déroute, enlève son camp, et rentre à Limassol avec un unmense butin, suivi de prisonniers et de nombreux troupeaux^. Parmi les trophées de Kolossi figura l'étendard impérial, riche étoffe tissue de soie et d'or. Richard l'offrit dès lors au roi saint Edmond, dont il avait été demander Iv protection avant son départ pour la croisade; et, de retour en Angleterre, il le fit déposer sur le tombeau du prince martyr, dans l'abbaye de son nom, au comté de SuQblk^.
Guy de Lmignan L'arrivéc dc divers seigneurs du royaume de Jérusalem suspendit les dispoi« roi sitions que prenait Richard pour se mettre sur les traces d'Isaac. Averti de
d'AogleUm .
à^ ^ l'approche du roi d'Angleterre par quelques vaisseaux rendus déjà à Saint- Jean d'Acre, Guy de Lusignan, prétendant être toujours roi de Jérusalem, bien qu'on lui refusât le nom même et les égards dus à la royauté, était venu à sa rencontre, afin de le disposer en sa faveur et de s'en faire un appui. Geoffroy de Lusignan , célèbre depuis sous le nom de Geoffroy à la Grand' dent, vassal du roi d'Angleterre à cause de ses seigneuries de Poitou, s'était joint à son frère, ainsi que Humfroy de Toron, beau-frère du roi Guy, Boémond, prince d'Antioche, et Léon, frère de Roupen, seigneur de la petite principauté d'Arménie dans les gorges du Taurus, que les Latins appelaient Rupin de la Montagne^.
^ Condn, de Guill. de Tjr, p. 167. ^ Motiasdcon Ânglic. t. III, p. lod- io5; HisL
^ Brompton , col. 1 198 ; Benoît de Péterb. de Chypre, t. III . p. Sga.
t. II , ann. 1 1 9 1 ; Roger de Hoveden , p. 69 1 . * Brompton , col. 1 1 98 ; Vinisauf, p. 3aà ;
^ .Contin. de Guill, de Tyr, p. 167; Vini- Roger de Hoveden, p. 691; cf. Conùn. de
sauf, p. 3a3-32d; Brompton, coi. 1198; Guill. de Tvr,v. 2i3. rK. xur.
Limanol.