‹ L'île de Chypre: sa situation présente et ses souvenirs du moyen-âge (volume 2)Chapitre 110 sur 283 · LIVRE I, CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE IX

leur garantit Texemption des douanes, à l'entrée et à la sortie du royaume, pour toutes leurs marchandises, le droit de juridiction sur tous leurs nationaux, à l'exception des cas de meurtre, de vol et de trahison , réservés, d'après les assises, à la justice royale, et enfin la possession de quelques terrains aux ports de Limassol et de Famagouste. De eette époque date l'alliance de la république de Gènes avec les Lusignan , et les faveurs exceptionnelles que les rois de Chypre accordèrent aux consuls de cette nation.

La mort du roi Hugues et le départ du roi de Hongrie avaient donné plus de liberté à Jean de Brienne. Secondé par les Allemands, restés à Saint Jean d'Acre, le roi répara les châteaux de Césarée et de Mont-Pèlerin ^ et se disposa à conomencer effectivement les hostilités. Il restait encore des forces suffisantes pour entreprendre une grande expédition; les chevaliers du royaume de Chypre avaient été rappelés; on espérait que Frédéric II, roi de Sicile, et d'autres princes d'Europe enverraient bientôt des renforts à la croisade. L'on avait reconnu d'ailleurs l'avantage du plan d'opération arrêté à Rome, par Innocent III. Brienne résolut de porter directement la guerre sur le Nil, en s^assurant de l'une des bouches du fleuve, pour rester en communication avec la mer, et de marcher sur le Caire, aussitôt que Frédéric serait arrivé. L'Egypte soumise par l'occupation de sa capitale, Jérusalem semblait devoir tomber peu après au pouvoir des Francs, Malec-Moadam, sultan de Damas, à qui la Mésopotamie n'obéissait plus, ayant besoin de toutes ses forces pour se défendre au delà du Jourdain.

Soil« de la eroitade.

Vers la fin du mois de mai 1218^, Jean de Brienne mit à la voile dans la rade d'Acre, débarqua heureusement en Egypte, près de l'ancienne embouchure phatmétique du Nil, et s'établit sur la rive droite du fleuve, en face des murs de la vieille ville de Damiette, que les Arabes tenaient pour im^prenable^. Damiette est la porte orientale du delta d'Egypte, conmie Alexandrie en est la citadelle à l'ouest. Il faut nécessairement détruire ou occuper l'une de ces deux places, avant de s'avancer dans l'intérieur du pays, au cas d'insuccès. Des combats acharnés furent livrés sur le fleuve et autour

Siège de Dimietle.

' Mont-Pèlerin , ou le château du fib de Dieu , que les Arabes appelaient AthUt , était situé auprès de la mer, au sud de la montagne du Carmel.

* Après l'Ascension, Oliv. le Schol. Tiist.

Dam. ap. Eccard , t. II , col. 1 Aoa ; cf. Memor. potest Regiens. ap. Murât, t. VIII , col. 1 o85 ; J. de Vitry, 1'* lettre à Honorius III, ap. Mart. Thés, anecd. t. III, col. a88.

^^ M. Reinaud, Ckron. arabes, j». 607.

de la ville. Les assaillants, renforcés successivement par les croisés de la France, de la Frise, de la Hollande et de lltalie, aidés de puissantes machines, que Tun des historiens de Texpédition^ fit en partie construire, eurent à combattre, sans compter Tennemi, la disette, Tépidémie, Tinondation, et firent preuve de persévérance autant que de courage^. On retrouva sur les bords du Nil les vrais soldats de Nicée et de Dorylée. La défense ne fut ni moins énergique ni moins ingénieuse. Les Sarrasins y employèrent pour la première fois, dit-on, la composition inextinguible, empruntée aux Byzantins, et connue sous le nom de fea grégeois^.

Moanr»

d« ckavali d*0rieot.

Ne suivons pas les incidents de ce pénible si^ de dix-sept mois ; mais arré> tons- nous un moment, au milieu du camp des chrétiens, à un épisode qui montre , dans Tintimité du repos , une scène de la vie des chevaliers d*Orient , mélange curieux des mœurs féodales du baron français, et des habitudes plus laborieuses du légiste italien. « Pendant que j'étais au premier si^ de ^Damiette, comme écuyer de monseigneur Pierre Chape, écrivait, dans la •«seconde moitié du siècle, Philippe de Navarre, alors vieux et retiré en > Chypre^, monseigneur Raoul de Tibériade (sénéchal du royaume de Jérusa- « lem) vint un jour diner avec lui. Après diner, monseigneur Pierre me fit « lire devant lui en un roman \ Monseigneur Raoul dit que je lisais fort bien. «Messire Raoul ayant été ensuite malade, monseigneur Pierre m'envoya, « sur sa demande , auprès de son ami pour lui faire la lecture. Cela dura « trois mois et davantage, et j'avoue que ce qui aurait dû me plaire me dé- « plaisait alors beaucoup ; monseigneur Raoul dormait peu et mal. Quand «j'avais lu tant comme il voulait, il se mettait à me parler des choses du « royaume de Jérusalem , et des usages et des assises ; et il me disait de rete- « nir tout cela. Je lui promettais volontiers tout ce qu'il me demandait, parce « que je n'aimais pas ses manières. J'ai vécu ensuite dans la société de mon- « seigneur de Beyrouth, le vieux ^, jusqu'à sa mort, et j'ai appris bien des

' Olivier le Scfaoiastique lui-même , qui modestement ne se nonmie pas, Hist. Damiai. ap. Eccard, Corp, hUt t. II, col. lAoS; Jacques de Vitry, 2* lettre à Honorius III; Thés, anecd, t. III, col. a ga.

* Contin. de GuiH de Tyr, p. 337 ; Olîv. le Schol. col. 1^07.

* Voy. MM. Reinaud et Favé. Dafeagréffcois, des origines de la poudre à canon, 1 8d5 , in-8°, ch. III ; M. Lalanne , Bech. sur lefea

grégeois, a* éd. Paris, i8â5, in-&*; et BihL de Vie, des chartes, a* série, t. III, p. 339.

^ Voy. le mém. de M. le comte Beagnot, sur Philippe de Navarre, Bihl, de tte. des chartes, a* série, t. II, p. 3.

' Toute composition écrite en langue française ou en langue du midi de la France était, on le sait, appelée, au moyen âge, un roman.

* Jean d*Ibelin , frère de Philippe.

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