LIVRE I, CHAPITRE IX
« choses de lui, grâces lui en soient rendues; mais il fallait que je le ques- « tionnasse , parce qu'il aimait moins à raconter que messire Raoul. J'ai été « lié aussi avec monseigneur Sidon ^, à Beyrouth, à Acre et en Chypre; lui « aussi m'a beaucoup appris et je l'en remercie cordialement. Après tous ces « grands seigneurs et savants hommes, j'ai vu fréquenmient, dans les cours de «justice, messire Guillaume Vicomte, messire Hemoul de Giblet^, et mes- «sire Guillaume de Rivet, le jeune, tous grands plaideurs. Et au royaume « de Jérusalem, j'ai fréquenté messire Nicolas Anteaume, et sire Philippe de « Baisdoin, bons plaideurs aussi, en cour et hors de cour^. »
Ce serait se tromper beaucoup, sans doute, que de généraliser les faits racontés ici par Navarre. On créerait une chose idéale et qui n'a point existé, si , d'après ce qui passait sous la tente de Raoul de Tibériade ou dans l'hôtel du seigneur de Sidon , l'on considérait la société des seigneurs du moyen âge, même en Orient, conune un monde lettré, studieux, sans cesse occupé de lois ou de poésies. La chasse, les tournois, la passion du jeu, les frivolités de la galanterie prenaient certainement aux gentilshonmies la plus grande partie des loisirs que leur laissait la guerre. Peut-on méconnaître, pourtant, combien il y a loin de cette peinture, prise sur la nature même, et où l'on voit, durant les fatigues d'un grand siège, des hommes d'armes converser romans, histoire et jurisprudence, aux idées trop accréditées encore sur l'ignorance des anciens chevaliers du moyen âge. Avec Navarre, combien d'autres seigneurs pourrait-on citer, qui ont laissé des monuments de leur savoir et de leur esprit La négligence qu'apportaient les chevaliers à entretenir ou à apprendre même l'art manuel de l'écriture, négligence d'où l'on a tiré de si fausses conséquences^, venait surtout de ce qu'ils avaient auprès d'eux des écuyers ou des clercs remplissant les fonctions de lecteurs et de secrétaires. C'était, avec le chapelain, la partie noble de la domesticité, l'école par où bien des jeunes seigneurs passaient avant d'arriver à la chevalerie.
Cnltare des etpritii.
Au milieu des longueurs du siège, le sultan Malec-Adel mourut en Syrie ^, après avoir in^alement réparti ses Etats entre ses nombreux enfants. Plusieurs
> Baiian de Sidon.
* Hemoul parait avoir été écuyer de Baiian d*Ibdin . chef de Tarinée après la défaite de Guy de Lusignan.
-^ Ass\srs,i. I, p. 535.
* Voy. dans le Jowmal générai de l'inslr.
publique, 9 juin 1 855 , p. 333 , un article de M. L. Delisle, sur VlnstrucUon littéraire de la noblesse française au moyen âge, à propos d*un autographe de Joinvillc.
^ Au commencement du mois de septembre 1318.
Mort de llalM-Adel
•t Mt tuUlf .
1218-1819. n'eurent que de petites principautés ou de simples pensions sur les domaines de leurs frères. L*ainé, Malec>Kamel, conserva TEgypte qu*il gouvernait déjà; Malec-Moadam, le Coradin des chroniques latines, resta sultan de Damas et de Jérusalem; Malec-Aschraf reçut la principauté de Kelath dans la haute Arménie. Les frères de Malec-Kamcl avaient tous à craindre, dans leurs seigneuries, des mécontentements intérieurs et les attaques de voisins dangereux. L'instinct d'un péril commun et pressant les réunit néanmoins contre les Francs. Us s'assurèrent du concours des Bédouins nomades, et résolurent de se porter au secours de l'Egypte. Malec-Moadam, par la célérité de ses mouvements, déjoua les projets des chevaliers restés en Syrie, qui voulaient le retenir sur le Jourdain. Il démantela Jérusalem et ses positions isolées^; il mobilisa ses garnisons et alla rejoindre Malec-Kamel devant Damiette.
Des compagnies de croisés arrivaient cependant sans cesse d'Europe sur les bords du Nil pour remplacer celles qui partaient; mais on attendait vainement celles de Sicile. Les Frisons se firent surtout remarquer parmi les nouveaux pèlerins : pieux, disciplinés, prenant toujours pour eux les plus rudes travaux du camp. Vers la fin du mois de septembre^, le cardinal d'Albano joignit les croisés, après avoir séjourné quelque temps à Saint-Jean d'Acre. U montait une grande galère de guerre chargée d'hommes d'armes, et apportait , au nom du pape , des sommes considérables. Les secours furent reçus avec joie. L'argent manquait souvent pour les approvisionnements, qu'on faisait venir du dehors, principalement de l'ile de Chypre'. Dans une circonstance, l'armée eût été tout à fait au dépourvu, si le seigneur de Giblet ne lui eût fait l'avance de ôo,ooo besants d'or^.
5 noTtmbn
PriM de Damîfllto.
Les chrétiens réussirent enfin à s'emparer d'une grande tour, placée en avant de Damiette et au milieu du Nil, pour défendre le passage du fleuve; mais ils ne pouvaient compter sur un succès définitif, tant que la ville , libre de ses communications du côté de terre, conservait la facilité de renouveler
^ Cf. Oliv. le Schol. ap. Eccard, t. Il, col. i4o9f i4a5; Jacq. de Vitry, a* lettre, ap. Thés, anecd. t. III, col. agS; M. Rcinaud, Chron, arabes, p. 4 1 o.
' Memor, potest. Regiens, ap. Murât, t. VIII , col. io86; Oliv. le Scholast. ap. Eccard, t. II , coi. iAo5. Dans sa s* lettre, datée du 8* jour après la fête de TEialtation, 23 septembre 1318, Jacques de Vitry annonce au
pape que le cardinal Pelage , alors à Saint- Jean d*Acre , est attendu d*un jour à Tantre au camp des chrétiens, Thés, anecd, t. III, col. 394 ; cf. col. 396, 33 1.
^ Cf. Jacques de Vitry, lettre à Honorîus III, de loctave de P&ques 1330, ap. d*Achery, Spicil t. III, p. 590; Oliv. le Scholaslique, I0C. ClL
* Cottlin, de GaiU, de Tyr, p. 33 a.