LIVRE I, CHAPITRE X
on récitait ou représentait les histoires d'Arthur de Bretagne et des héros de 12*^5-1226. la Table ronde ^.
En jouant à la civette, un chevalier toscan, allié de Philippe dlbelin, Toringello, frappa plus fort quil n'était d'usage sur la main de Camerin Baiias. Cette plaisanterie parut une offense à Barlas, qui s'emporta, insulta Toringello et se retira de la fête. Le lendemain, il guetta le Toscan avec ses amis, l'assaillit à l'improviste et le laissa pour mort sur le carreau. Toringello survécut, mais resta toute sa vie estropié. Le régent de Chypre voulait tirer un châtiment exemplaire de Barlas. Il fallut toute la prudence de son frère Jean pour l'en dissuader et pour apaiser l'indignation des autres chevaliers. Le sire de Beyrouth exigea que Balian, son fils aine, protégeât lui-même la rentrée de Barlas dans son hôtel, et l'accompagnât à Famagouste, d'où on le fit passer à Tripoli^.
Ibelin fut très-afiecté de ces événements. Sans craindre une désertion considé* rable, il attachait une grande importance à conserver les rangs des chevaliers unis et intacts. Après un court délai , il se rendit personnellement à Tripoli et détermina Barlas à rentrer avec lui en Chypre. Il le présenta à son frère Philippe, qui s'irrita d'abord à sa vue, mais.finit par l'accueillir et lui donner la main, eu signe de réconciliation. Quant à Toringello, il ne put pardonner l'attentat dont il avait été victime; il refusa de faire la paix avec les traîtres, et, pour ne point oBenser le régent, son suzerain et son parent, il lui rendit son fief et quitta l'ile de Chypre^. Barlas sut bientôt, par ses avances insinuantes, faire oublier l'aventure, qui passa comme un de ces faits de vengeance individuelle trop fréquents alors. Il parvint même à se lier d'amitié avec Balian d'Ibelin, jeune honmie d'un naturel confiant; mais rien ne changea au fond de ses pensées, et il excita bientôt l'animadversion générale par les hautes intentions qu'il osa manifester ouvertement.
Il avait revu Alix de Champagne ^Tripoli, où Boémond, son mari, rési- 1226. dait habituellement pendant les démêlés de son père avec les habitants aiîx d'Antioche, et s'était offert à rétablir l'autorité de la reine en Chypre. Déjà . * ,car^"' Boémond, dès son mariage, avait eu la pensée de revendiquer la régence "^îT " de Chypre, mais l'éloignement prononcé qu'il trouva chez les Chypriotes do'ch^. lui avait fait abandonner son dessein^. Barlas, instruit que Philippe d'Ibelin
' Amadi, fol. 56. ^ Amadi, fol. 67, 74.
> /(/. fol. 56; FI. Biutron, fol. 88. * Id, fol. 57.
232 HISTOIRE DE L'ILE DE CHïi'rtK
1320. témoignait depuis peu Tintention de résiner le gouvernement ' , crut l^occasion favorable de s'en emparer au nom de la reine, soit pour lui-même, soit pour Boémond, et il engagea Alix de Champagne à envoyer un message à cet effet à la haute cour de Nicosie. La reine, comme il le désirait, rappda aux hommes liges qu'elle avait autrefois délégué les fonctions de baile à Philippe d'Ibelin, sans y être aucunement contrainte et de son libre choix. Aujourd'hui, sa volonté étant changée, elle priait ses loyaux hommes de reconnaître, à la place de son oncle, le sire Amaury Barias, qui se chargeait du bailliage du royaume^.
En apprenant les nouvelles dispositions d'Alix, Philippe dlbelin, sur les instances des barons, s'était résolu à reprendre la régence. L'exposition du mandataire de la reine acheva de mécontenter les chevaliers. Quand il eut parlé, Philippe d'Ibelin prit la parole et dit à l'assemblée : < Seigneurs, mes- « sire Amaury Barias montre assurément une grande audace et une grande «présomption, en acceptant le gouvernement du royaume sans vous avoir «consultés et en voulant devenir votre mattre malgré vous. Certes, il n'a «point encore fait des preuves suffisantes pour remplir une telle charge, au « nom de l'enfant notre Intime seigneur. Vous vous souvenez que, d'après le « commandement de la reine , vous avez juré de m'obéir jusqu'à la majorité « du roi ; je veux savoir en ce moment si vous me considérez encore conmie « baile ou non ^. »
Il s'adressa ensuite à chacun des chevaliers présents, et leur demanda séparément leur avis. Tous répondirent qu'ils le tenaient toujours pour régent du royaume, et qu'ils ne voulaient point d'autre baile que lui. Un seul, Baudouin de Belleyme, ami secret de Barias , eut le courage de parler des droits de la reine; il souleva un grand tumulte et courut de sérieux dangers. Anseau de Brie interrompit brusquement la discussion et s'écria : «Seigneurs, tout • ce qu'a fait Barias est d'un lâche et d'un traître; s'il était ici présent, j'en « dirais davantage et je le lui prouverais^. »
Ansaau de Bri«. Lcs chroniqucs de Chypre représentent Anseau de Brie comme un modèle du bel et loyal chevalier^. Il avait un teint blanc et d'abondants cheveux blonds. Quoique jeune encore , il comptait déjà avantageusement parmi les
» Amadi,fol. 57. » Cf. Contin. dt GuiU. de T^r, p. 36i;
* Contin, de GuilL de Tyr : « Seignors .... Âmadi , fol. 67 ; Fi. Bi^stron , fol. 89. «que vos recevés en lue de lui Haiineri Bar- * Amadi, fol. 58.
« lais et soies à son comandement. 1 ( P. 36 1 .) * Id, ihid, FI. Bustron , fol. 9S.