LIVRE I, CHAPITRE X
«jure, mesure Jean, que, si vous ne faites pas ce que je vous dis, vous êtes 1228. « sur-le-champ retenu prisonnier. »
Ibelin se lève aussitôt, et , regardant Tempereur avec une respectueuse assurance, il répondit lentement ainsi: « Sire, Beyrouth est mon fief; il m*a été • donné par ma sœur la reine Isabelle ^, légitime héritière du royaume de « Jérusalem , et par son mari le roi Âmaury \ Les Sarrasins avaient tellement « ruiné le château , que le Temple et THôpital refusaient de Toccuper. Je Tai « mis dans le bel état où il se trouve aujourd'hui , avec Taide des miens et « avec les revenus de mes terres de Chypre. Certes je le possède à bon titre ; « mais, si Votre Majesté croit le contraire, la cour du royaume de Jérusalem « en décidera. Quant aux revenus de la couronne de Chypre, la reine Alix, « comme baile, les a toujours perçus, suivant nos coutumes. Pour moi , je n'en « ai jamais rien reçu, et je suis prêt à le prouver devant la cour de Nicosie. « Je n'ai plus rien à dh*e là-dessus, seigneur, et, par ma tète , ni la prison ni ^ « la mort ne me feraient changer'. » Frédéric fut plus irrité de cette explication calme et résolue que d'un refus formel. 11 se contint cependant, reprocha poliment à Jean d'ibelin de manquer d'amitié; puis il se leva de table et porta la discussion sur d'autres sujets. Peu à peu cependant son ton s'anima et prit de l'aigreur. Tout à coup, dans un moment d'impatience , il fit entendre des imprécations contre Jean d'ibelin , et s'écria en se rapprochant de lui : « Messire Jean, on m'avait bien dit outre-mer que vous étiez un beau parleur, « et que vous saviez tenir, en toute occasion, des discours ornés et courtois; «mais tout cela ne servira de rien contre ma volonté. — Et moi, sire, «j'avais entendu dire bien autre chose de Votre Majesté; mais je n'en ai « voulu rien croire, et je suis venu me présenter à vous, malgré l'avis de tous « les hommes liges, parce qu'il s'agit avant tout du service de notre Seigneur «Jésus-Christ^. »
Ces paroles firent monter le rouge de la colère au visage de l'empereur, et remplirent d'inquiétude les prélats assistant à la réunion , qui cherchaient à s'interposer avec quelques chevaliers, dans la crainte d'un éclat L'empereur, voyant le peu d'effet de ses menaces , essaya de la douceur ; mais Ibelin persista à demander le jugement des chevaliers de Saint- Jean d'Acre et de Nicosie, sur les réclamations qui lui étaient adressées, et Frédéric, dans l'espoir qu'avec le temps ou l'adresse il obtiendrait satisfaction , sans s'abaisser
* Isabelle, filie d'Âmaury I*^ roi de Jëru- ' Cf. Sanudo, p. 21a; Amadi, fol. 67; salem. Fi. Bustron , fol . 1 o 2 .
* En 1198. (Voy. ci-dessus» p. i5o.) ^ Amadi, fol. 69; FI. Bustron, foL 102.
l'empereur.
1228. à soumettre les droits de Tempire à Tappréciation des cours d'outre-mer, voulut bien se contenter de la remise d'otages responsables. Les garants furent deux des fils du sire de Beyrouth, Balian Tainé et Hugues le troisième^. Les jeunes gens vinrent s'agenouiller devant leur père, qui, les prenant tour à tour par la main droite, les livra à Tempereur en disant : ■ Je confie ces « enfants à la foi de Dieu et à la vôtre, seigneur, pour que vous les traitiez « comme gentilshommes. — Je le promets ainsi, dit Tempereur, et par mxÀ « ils deviendront riches et puissants, s'il plaut à Dieu^. > Les chroniques de rile, souvent injustes dans le récit de ces événements, accusent cependant l'empereur de s'être laissé aller à de basses vengeances à Tégard de ses jeunes prisonniers , et de les avoir fait charger de chidnes pour prévenir leur évasion ^
Le roi Henri Le roi dc Chypre ne quitta plus dès lors l'empereur, qui se considérait do comme investi de sa tutelle et de sa surveillance, en^ertu des droits de la suzeraineté. La possession de la personne du roi était bien le meilleur gage en effet qui pât faire accepter ou subir ses prétentions par les liges. Mais le gardien et le suzerain royal ne pouvait être le maître réel du pays, tant que les chevaliers avaient à leur tête le sire de Beyrouth, et occupaient en son nom les châteaux forts. Frédéric sembla regretter d'avoir laissé échapper l'occasion de les intimider et de les réduire à l'obéissance en s^emparant d'Ibeiin. Barlas l'entretenait surtout dans ces sentiments. Si l'empereur l'eût écouté, peu après les arrangements pris le soir du festin, il aurait amicalement invité son oncle à une conférence particulière, et l'aurait retenu prisonnier; ou bien, sans. s'astreindre à tant de précautions, il serait allé l'enlever de force au milieu des honmies d'armes campés avec lui sous la tente près de Limassol^. . .
L'agitation était plus grande autour d'Ibelin. Anseau de Brie et le fils du sire de Césarée avaient peine à contenir leur indignation. A les en croire, Frédéric avait juré de les asservir, Chypre n'était plus qu'un fief tributaire de l'empire, si on ne se défaisait de lui à tout prix, et si on ne dâivrait le roi. Ds voulaient se sacrifier pour l'honneur du royaume, et ofiraient d'aller eux-mêmes poignarder l'empereur.
Ibelin repoussa vivement de semblables projets; tout ce qu'il put accorder
^ Contin. de Gaill. de Tyr, liv. XXXIII , ' Amadi , fol. 70, 7 3 ; FI. Bastion , fol. 1 oà ;
chap. II , p. 367 ; cf. Amadi , fol. 69 ; FI. Bus- Conbn. de GoiU. de Tyr, liv. XXXIII , cfa. 11 ,
tron, fol. io4* ui, p. 368.
' Amadi , fol. 69-70 ; Fl.Bnstron,fol. \ok. ^ Amadi, foi. 70; FI. Bustron, fol. io5.